LA NECESSAIRE EVOLUTION DE NICOLAS BOUZOU

(Lundi 03 Juin 2019)

Comme son fils entrera l’année prochaine en classe de seconde, l’économiste Nicolas Bouzou s’est penché sur les manuels de SES et fait une critique gentiment à côté de la plaque de notre enseignement dans l’Express du 29 Mai 2019 (L'indispensable évolution des programmes d'économie en seconde). J’ai relevé ci-dessous quelques unes de ses remarques qui résument bien son propos d’ensemble. J’en ai profité pour consulter ses écrits. J’avoue que je ne l’avais jamais lu et que je me suis contenté ici de faire des « coups de sonde ». Ses écrits, bien qu’engagés m’ont semblé plus nuancés et modérés que cet article sur les SES (mais les profs de SES sont habitués à ces excès à leur égard)

Voici quelques une de ses remarques que je reprends ensuite une à une :

1 « Mon fils s'apprêtant à terminer sa troisième, je me suis penché sur les manuels d'économie de seconde. »

2 « leur extraordinaire ambition. S'il était maîtrisé, le programme de seconde ferait de nos élèves des spécialistes de la croissance, de la consommation, de l'équilibre des marchés et du chômage. Ils seraient aussi excellents en sociologie, puisque cette discipline est enseignée en complément de l'économie afin d'en contrebalancer la prétendue idéologie. »

3 « Pourtant, le débat public montre qu'il y a un gouffre entre l'ambition et la réalité de l'enseignement. L'immense majorité des personnes qui débattent ignore les bases de l'économie »

4 « Bref, ce programme est peut-être enseigné mais cela ne semble pas servir à grand-chose, sinon on n'entendrait pas des inepties du style "le patrimoine de telle personne est supérieur au PIB de tel pays" (comparer un stock et un flux n'a aucun sens). « 

5 « recentrer les programmes autour de deux notions fondamentales : la rigueur du raisonnement et la microéconomie. »

6 « Car, quelle que soit la discipline ou quel que soit l'objet du débat, il existe des faits et une réalité, et toute tentative de les nier nous enfonce un peu plus dans la post-vérité. »

7 « on ne s'intéresse jamais à l'effet de la fiscalité du patrimoine sur l'accumulation du capital et donc sur la croissance. »

8 « On ne peut pas servir la justice, la liberté ou l'environnement si l'on ne comprend pas l'économie. »

J’ai donc eu envie de les reprendre une à une :

1 « Mon fils s'apprêtant à terminer sa troisième, je me suis penché sur les manuels d'économie de seconde. » Première erreur classique. Il ne s’agit pas de manuels d’économie mais de manuels de « sciences économiques et sociales ». Je ne m’attarderais pas sur ce point mais on peut lire cet article  C’est tout de même assez agaçant que la différence ne soit toujours pas comprise 50 ans après la création de la discipline

2 « (…) leur extraordinaire ambition. S'il était maîtrisé, le programme de seconde ferait de nos élèves des spécialistes de la croissance, de la consommation, de l'équilibre des marchés et du chômage. Ils seraient aussi excellents en sociologie, puisque cette discipline est enseignée en complément de l'économie afin d'en contrebalancer la prétendue idéologie». « L’extraordinaire ambition » pourrait être reprochée à n’importe quelle discipline : l’Histoire n’envisage pas de faire des élèves des spécialistes de l’Antiquité, du Moyen-âge ou de la seconde guerre mondiale. La SVT n’envisage pas d’en faire des chercheurs en génétique ou des spécialistes de l’anatomie…. Bref, cette critique n’a pas lieu d’être.

« puisque cette discipline est enseignée en complément de l'économie afin d'en contrebalancer la prétendue idéologie. » Là, je suis épaté de voir déterrer cette opposition curieuse entre une « économie de droite » (ou peut être « libérale » ou peut être « individualiste ») et une sociologie de « gauche » (ou peut être holiste). Les profs de SES parlent ou voudraient bien pouvoir continuer à parler de Keynes, de Galbraith et de Marx aussi bien que de Friedman et Hayek (on ne parle d’ailleurs pas assez de ce dernier). En sociologie, il y belle lurette que nous citons Max Weber et Raymond Boudon (voire Michel Crozier à une autre époque). Bref l’allusion que Nicolas Bouzou fait est à la fois fausse et un peu « maligne » (voire perverse : puisqu’il parle de « prétendue idéologie » ne doit –on pas en conclure que les profs de SES retiendraient cette idée ?)

3 « Pourtant, le débat public montre qu'il y a un gouffre entre l'ambition et la réalité de l'enseignement. L'immense majorité des personnes qui débattent ignore les bases de l'économie ». Faut il rappeler que les SES n’ont jamais touché qu’une minorité de personnes ? Les bacheliers ES, en augmentation constante, n’ont jamais représenté qu’un tiers des bacheliers généraux au maximum (et il faudrait en plus prendre en compte les bacheliers technologiques et professionnels). Les bacheliers L et S n’ont été en contact avec les SES qu’en classe de seconde (ce qui est évidemment insuffisant) et encore seulement durant les périodes où les SES ont été obligatoires en seconde c'est-à-dire après 1983 (avant 1983,  l’orientation dans les diverses filières se faisait à la fin de la classe de troisième) et pas pendant une période d’une dizaine d’années où les SES n’étaient qu’une option en classe de seconde. On pourrait faire les calculs pour voir quel pourcentage de français a réellement été touché par notre enseignement : franchement ne n’ai pas de temps à perdre pour répondre aux approximations de Nicolas Bouzou mais il est clair que ce pourcentage n’est pas élevé. On pourrait donc éviter de nous faire porter  un très grand chapeau qui n’est pas le nôtre.

4 « Bref, ce programme est peut-être enseigné mais cela ne semble pas servir à grand-chose, sinon on n'entendrait pas des inepties du style "le patrimoine de telle personne est supérieur au PIB de tel pays" (comparer un stock et un flux n'a aucun sens). «  Là j’adore ! Et je suis d’accord. Mais je rappelle qu’un des indicateurs préférés des économistes et notamment de ceux qui s’inquiètent du poids de la dette publique est le fameux ratio « Dette Publique / PIB ». Ce ratio est pire que la comparaison d’un stock et d’un flux puisqu’il divise un stock (la Dette) par un flux (le PIB). J’ai pris soin de consulter le rapport pour Fondapol que Nicolas Bouzou a écrit (« Stratégie pour une réduction de la dette publique française »). Or, il propose à la page 11 de ce rapport un graphique intitulé « Dette Publique en 2009 » avec « 199,7 » pour le Japon et  « 86,7 » pour la France. Signalons un petit manquement qui est qu’il n’indique pas en légende ce que signifient ces 199,7 et 86,7. Heureusement il indique dans le texte qu’il s’agit du ratio dette publique/PIB.Ca ne gêne pas Nicolas Bouzou d’utiliser une comparaison qui « n’a aucun sens » ?

 5 « recentrer les programmes autour de deux notions fondamentales : la rigueur du raisonnement et la microéconomie. » Comment ne pas souscrire à l’idée que le raisonnement doit être rigoureux ? Et puis j’aime bien aussi la microéconomie mais je ne suis pas sûr qu’elle doit forcément précéder la macroéconomie voire se substituer à elle. Mais l’alliance des deux me fait parfois peur car elle peut amener à de grossières erreurs. Ma préférée est la fameuse erreur qu’on nomme la « fable du troc » selon laquelle la monnaie aurait été inventée pour surmonter les obstacles du troc. Il a été suffisamment démontré depuis un siècle par les historiens (B. Laum), les anthropologues (Polanyi, à la fois économiste et anthropologue) et les économistes –sociologues (de Simiand à Servet) que c’est la seule hypothèse qui doit être repoussée. Pourtant cette explication provient d’un raisonnement fait en l’absence de données concrètes (historiques et anthropologiques). J’aime bien reprendre les propos de Samuelson (qui n’est donc pas n’importe qui) dans « L’Economique » (Armand Colin-  édition 1972) : « Si nous avions à reconstruire l'histoire selon des hypothèses logiques, nous supposerions naturellement qu'à l'âge du troc a dû succéder l'âge de la monnaie-marchandise ». Le problème c’est qu’il n’y a pas eu « d’âge du troc ». On a là un joli cas où on alliant la rigueur du raisonnement logique et la microéconomie, on fait une erreur historique. Pour ne pas la faire il faut des données historiques et anthropologiques et de ce point de vue Nicolas Bouzou a bien raison d’écrire : « il existe des faits et une réalité, et toute tentative de les nier nous enfonce un peu plus dans la post-vérité. » D’ailleurs il ne l’ignore pas puisqu’il peut écrire, par exemple, que la théorie des marchés parfaits repose sur l’hypothèse forte mais oubliée que chacun dispose de ressources suffisantes pour survivre (« Le capitalisme idéal » page 48).

Il se trouve que Bouzou a écrit un livre collectif sur le Blockchain et le bitcoin et a accordé un entretien (Entretien avec les auteurs du livre de l’année sur la blockchain). L’entretien est tout à fait intéressant et les auteurs rappellent un certain nombre de données justes : « La valeur d’une monnaie repose sur la confiance, la croyance collective que lui apporte un groupe d’individus, le symbole. Nous aimons beaucoup les thèses de Yuval Noah Harari sur la construction collective des mythes et des croyances » (il semble que c’est la réponse de Nicolas Bouzou mais on peut supposer que tous approuvent les propos de leurs coauteurs). Etonnant qu’il fasse référence au best-seller de Yuval Noah Harari (que je ne juge pas ; je ne l’ai pas lu) alors que nous avons à notre disposition un siècle de travaux de mythologues et également les travaux des économistes qui dans la lignée de Simiand et de Keynes (et oui) font de la monnaie une croyance collective. On pense notamment aux travaux d’Aglietta et d’Orléan. Mais il se trouve que cette croyance est généralement analysée comme un phénomène collectif (donc macro) et non individuel.  Il est donc parfois préférable d’adopter un respect des faits et d’adopter une approche macro-économique. Cependant, juste avant cette présentation, Nicolas Bozou commence par expliquer que « Le troc est facilement imaginable, notamment au sein de petites communautés, mais est extrêmement coûteux puisqu’il nécessite « une coïncidence des volontés ». Il faut qu’à un instant t, deux personnes aient besoin du bien proposé par l’autre mais surtout que chacun estime que la transaction est équitable. L’utilisation d’une monnaie supprime ce problème : je peux vendre un bien, conserver la monnaie en « réserve de valeur » avant de racheter un autre bien lorsque l’envie m’en prendra ». Et crac ! Chassée par la porte, la fable du troc revient par la fenêtre. Et il ne s’agit pas d’un « procédé méthodologique » puisque Bouzou fait référence à l’existence de « petites communautés ». Le monde des économistes serait plus beau si ceux-ci daignaient un peu plus souvent lire les sociologues et les anthropologues.

6 « Car, quelle que soit la discipline ou quel que soit l'objet du débat, il existe des faits et une réalité, et toute tentative de les nier nous enfonce un peu plus dans la post-vérité. ». Bien d’accord ! C’est ce qui est démontré ci-dessus. Et si j’étais méchant, je rappellerais qu’en Avril 2008, Nicolas Bouzou conseillait d’acheter en bourse car « on est au creux de la vague ». L’économie est une science difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir. Mais elle doit au moins amener à une certaine humilité.

7 « on ne s'intéresse jamais à l'effet de la fiscalité du patrimoine sur l'accumulation du capital et donc sur la croissance. ». Il y en a un qui s’y intéresse, il s’appelle Thomas Piketty. Je crois qu’en tant qu’économiste, il est perçu comme légitime. Rappelons qu’il a écrit la préface de « Les sciences économiques et sociales Histoire, enseignement, concours», aux éditions La Découverte ; un ouvrage qui défend la conception traditionnelle des SES (pas celle d’Aghion dont le programme de première est totalement incohérent). Rappelons aussi que Piketty a déclaré plusieurs fois ne pas être un chercheur en économie mais un chercheur en « sciences sociales ». L’économie n’étant qu’une science sociale parmi d’autres.

8 « On ne peut pas servir la justice, la liberté ou l'environnement si l'on ne comprend pas l'économie. » Tout à fait d’accord. Mais j’espère que tout ce que j’ai écrit précédemment montre qu’on ne peut pas non plus faire de science économique si on ne comprend pas ce qu’est la société.

Au final : « Nicolas Bouzou est enthousiaste et motivé mais trop prompt à suivre ses idées a priori. Un peu de recul vis-à-vis de ses idées et une plus grande consultation des travaux en sciences sociales (sociologie, ethnologie, psychologie sociale,…) seraient les bien venus.

 

Textes de Nicolas Bouzou consultés

Nicolas Bouzou : « L'indispensable évolution des programmes d'économie en seconde » - L’Express – 25 Mai 2019-06-03

Nicolas Bouzou « Stratégie pour une réduction de la dette publique française » - Fondapol – Non daté

Nicolas Bouzou : "Vademecum pour un gouvernement qui voudrait concilier rigueur et croissance" - dans Bouzou (dir) : « Rigueur ou relance ? » ( Le cercle turgot – Eyrolles – 2011)

Nicolas Bouzou : « Le capitalisme idéal » - Eyrolles - 2010

Nicolas Bouzou : « La justice plutôt que l’inétrêt général » dans Revel (dir) : »Intérêt général et marché – La nouvelle donne » Le cercle turgot – Eyrolles – 2017)

Nicolas Bouzou: «C’est le creux de la vague, le moment d’acheter en bourse» - Propos recueillis par Vincent Glad- 20 minutes - 21/04/08 - https://www.20minutes.fr/economie/226728-20080421-nicolas-bouzou-cest-creux-vague-moment-dacheter-bourse

 

 

 

 

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