La pêche est ouverte

LA PÊCHE EST OUVERTE

Titre original : FISHING SEASON

Paru dans Thrilling Wonder Stories, 1953

Ils n'habitaient dans ce lotissement que depuis une semaine, et c'était leur première invitation chez des voisins. Ils arrivèrent à 8 h 30 précises. De toute évidence les Carmichael les attendaient : la lampe du porche était allumée, la porte entrouverte et le living brillamment éclairé.

- Je suis présentable ? demanda Phyllis sur le seuil. Mes bas sont bien droits, mes boucles en place ?
- Tu es une ravissante apparition sous un chapeau rouge, lui assura son mari. Ne gâche pas tout en jouant trop d'as d'un coup.

Elle lui adressa une petite grimace, et sonna. Un carillon discret tinta à l'intérieur. Mallen profita de l'attente pour ajuster sa cravate et sortir quelques millimètres supplémentaires de sa pochette.
- Ils doivent être occupés à distiller du gin dans leur cave, dit-il au bout d'un moment. On resonne ?
- Attends encore un peu.

Mais après un temps convenable, il pressa de nou¬veau le bouton, et le même carillon tinta.
- C'est bizarre, commenta Phyllis au bout de quel¬ques minutes. C'était bien ce soir, non ?
Son mari acquiesça en silence. Les Carmichael avaient laissé leurs fenêtres ouvertes à l'air tiède du printemps, et à travers les stores vénitiens on apercevait une table de bridge installée, des chaises autour, et des friandises disposées sur des assiettes. Mais personne ne répondait aux coups de sonnette.
- Ils sont peut-étre allés faire un tour, suggéra Phyllis
Son mari s'éloigna en direction du garage et revint bientôt en annonçant :
- Leur voiture est dans l'allée.
Il entrouvrit un peu plus la porte.
- Jimmy, n'entre pas !
- Je n'entre pas, dit-il en passant la tête par l'entrebâillement. Ohé ! Il y a quelqu'un ?

Silence.
- Ohé ! cria-t-il, très fort cette fois. Puis il écouta attentivement, captant les bruits du vendredi soir dans la maison voisine, des conversations animées, des rires. Une voiture passa. Une planche craqua à l'intérieur et il tendit encore l'oreille, mais ce fut à nouveau le silence.
Ils ne s'éloigneraient pas en laissant la maison ouverte à tout vent, fit remarquer Phyllis. Il leur est peut-être arrivé quelque chose.
Il entra et elle le suivit, mais s'arrêta indécise dans le living tandis qu'il allait jusqu'à la cuisine. Elle l'enten¬dit ouvrir la porte de la cave et crier : « Hé, il y a du monde ? », puis la refermer et revenir dans le living, les sourcils froncés. Après quoi il s'engagea dans l'escalier pour visiter l'étage, pour redescendre rapidement, l'air tout surpris.
- Personne là-haut non plus.
- Allons-nous-en, décréta Phyllis soudain mal à l'aise dans la maison vide et illuminée.

Ils pensèrent à laisser- un mot, puis décidèrent de ne pas le faire et rebroussèrent chemin.
- On ne devrait pas fermer la porte ? demanda Mallen, hésitant.
- Cela servirait à quoi ? Toutes les fenêtres sont ouvertes.
- Quand même...

Il fit demi-tour pour aller la fermer, et ils rentrèrent chez eux à pied, lentement, jetant de temps à autre un coup d'œil par-dessus leur épaule comme s'ils s'atten¬daient à voir les Carmichael surgir en criant : « Sur¬prise ! » Mais tout restait silencieux.
Leur propre maison n'était qu'à une centaine de mètres, une construction en brique semblable à deux cents autres du même lotissement.
A l'intérieur, installé à une table de bridge Mr Carter fabriquait des mouches artificielles pour la pêche à la truite, ses doigts sûrs et précis manipulant lentement et avec amour les fils chatoyants. Il était tellement absorbé qu'il n'entendit même pas les Mallen entrer.
- Nous voici de retour, papa, dit Phyllis.
- Ah bon, murmura le vieux monsieur. Tiens, regarde cette splendeur...

Et il tendit une mouche terminée, reproduction presque parfaite d'un frelon, dans laquelle l'hameçon était adroitement dissimulé par un lacis de fils jaune et noir.
Les Carmichael étaient sortis, apparemment, annonça Mallen en accrochant son veston au porte-man¬teau.

- Demain je vais faire un essai dans Old Creek, à la première heure, confia le vieux Carter. Quelque chose me dit que la truite insaisissable y sera peut-être bien.

Mallen réprima un sourire. C'était difficile d'avoir une conversation quelconque avec le père de Phyllis, qui ne parlait plus désormais que de pêche. Le vieux monsieur avait dirigé une entreprise florissante jusqu'à son soixante-dixième anniversaire, puis s'était retiré pour se consacrer corps et âme à son sport favori. Aujourd'hui, à près de quatre-vingts ans, Carter était un splendide vieillard tout à fait remarquable avec son teint rose, ses yeux clairs au regard vif, ses cheveux d'un blanc neigeux soigneusement lissés en arrière. Il se montrait toujours en pleine possession de ses moyens... dans la mesure où l'on parlait de pêche.

- Mangeons un morceau, suggéra Phyllis en ôtant à regret son chapeau rouge pour le poser sur une table basse, non sans avoir défroissé la voilette.

Mr Carter ajouta un fil soyeux à sa mouche-appât avant de les suivre dans la cuisine. Pendant que Phyllis faisait du café, Mallen raconta ce qui s'était passé et reçut en échange un conseil typique du vieux sage :
- Allez donc à la pêche demain, mon garçon, et vous n'y penserez plus. La pêche, c'est plus qu'un sport, c'est un art de vivre et aussi une philosophie. J'aime découvrir un étang calme et m'asseoir au bord en me disant qu'après tout s'il y a du poisson quelque part, pourquoi pas là !

Phyilis sourit en voyant Jim s'agiter nerveusement sur sa chaise. Impossible d'arrêter son père quand il était lancé, et il n'en fallait pas beaucoup pour cela.
Prenez par exemple un jeune cadre plein d'ave¬nir, quelqu'un dans votre genre, Jim, toujours affairé, pressé. Au bout du long couloir, l'attend une rivière à truites. Prenez aussi un politicien, comme vous devez en connaître pas mal à Albany, la serviette à la main, l'air inquiet...
- Tiens, curieux... s'écria Phyllis, coupant la parole à son père. Elle tenait une bouteille de lait non entamée en provenance des laiteries Stannerton, comme d'habi¬tude. — Regardez bien l'étiquette.

Cette dernière était de couleur verte et portait la marque de fabrique Stanneron, sans le second t.
- Là aussi, lisez, insista-t-elle en montrant du doigt la ligne suivante : « agréée par le Service de Santé de neW yorK. » On aurait dit une contrefaçon maladroite de l'étiquette habituelle.
- Où l'as-tu achetée ? demanda Mallen.
- Chez le père Elger, je crois. C'est peut-être un truc publicitaire ?
- Je méprise l'homme qui pêche au ver, reprit Mr Carter d'un ton empreint de gravité. Une mouche, ça c'est une oeuvre d'art. Celui qui se sert d'un ver est capable de voler la veuve et l'orphelin.
- Ne bois pas ce lait, avertit Mallen, et allons jeter un coup d'œil au reste des provisions. Ils découvrirent ainsi trois autres contrefaçons maladroites : une barre de chocolat prétendument fabriquée par Mello-Bite, et ornée d'une étiquette orange au lieu de la couleur rouge vif habituelle ; un pot de « Cremme fRAiche » un tiers plus grand qu'à l'ordinaire, et une bouteille d' « Eua GAZeuse ».
- C'est bizarre en effet, reconnut Mallen en se grattant le menton.
- Je rejette toujours les petits à l'eau, poursuivait avec sérénité son beau-père. Selon le code du vrai pêcheur ce n'est pas très sportif de les garder. Mieux vaut les laisser grossir, mûrir, prendre de l'expérience. Ce sont les vieux rusés que je cherche, ceux qui se cachent sous les grosses racines dans l'eau et qui filent dès qu'ils aperçoivent le pêcheur. Ceux-là vous donnent du fil à retordre, si j'ose dire !
- Je vais tout rapporter chez Elger, décida Mallen en mettant les articles dans un sac de papier. Si tu vois autre chose du même genre, mets-le de côté.
- Old Crek, c'est là qu'il faut aller, expliquait le vieux Carter, c'est là qu'ils se cachent.

Le samedi, le temps était beau et clair. Après un petit déjeuner fort matinal Mr Carter partit pour Old Creek d'un pas de jeune homme, son vieux chapeau constellé de mouches artificielles penché sur le coin de l'oeil. Jim Mallen avala son café et se rendit à la maison des Carmichael.
Leur voiture était toujours dans le garage, les fenê¬tres grandes ouvertes, la table de bridge en place et toutes les lumières allumées exactement comme la veille au soir. Le spectacle rappelait à Mallen un vieux conte où un bateau en parfait état de marche naviguait toutes voiles dehors, mais sans âme qui vive à bord.
- A qui pourrions-nous bien téléphoner ? demanda Phyllis à son retour. Je suis sûre qu'il y a quelque chose d'anormal.
- Ça c'est certain, mais à qui nous adresser ?

Etant installés depuis peu, ils ne connaissaient que quelques personnes de vue et n'avaient pas la moindre idée des relations sociales entretenues par les Carmi¬chael. La sonnerie du téléphone résolut le dilemme.
- Si c'est un voisin, tâche de te renseigner, suggéra Jim tandis que phyllis allait décrocher.
- Allô ?
- Allô, je ne crois pas que vous me connaissiez. Je m'appelle Marian Carpenter et j'habite un peu plus loin. Je me demandais si... Est-ce que mon mari est passé chez vous ?
La voix, bien que sans doute déformée par le téléphone, trahissait l'inquiétude, et même de l'an¬goisse.
- Mais non. Nous n'avons vu personne ce matin.
- Ah bon.

La petite voix semblait hésiter à poursuivre.
- Puis-je faire quelque chose ? demanda Phyllis.
- Je ne comprends pas, reprit Marian Carpenter. Georges, mon mari, a pris son petit déjeuner avec moi ce matin et puis il est monté chercher sa veste et... je ne l'ai pas revu depuis.
-Hein ?
- Je suis certaine qu'il n'est pas redescendu. Je suis montée voir ce qu'il pouvait bien faire, car nous avions projeté une promenade en voiture, et il ne se trouvait nulle part là-haut. J'ai retourné toute la maison, pensant qu'il me faisait peut-être une farce, bien que ce ne soit pas du tout son genre. J'ai même regardé sous les lits et dans les placards, je suis descendue à la cave. Et puis, j'ai demandé aux voisins, mais personne ne l'a vu. J'ai pensé qu'il était peut-être allé chez vous car il en avait parlé.

Phyllis lui raconta la disparition des Carmichael et elles discutèrent encore quelques secondes avant de raccrocher.

- Jim, tout ça ne me plaît pas. Tu ferais bien d'appeler la police, à mon avis, au moins au sujet des Carmichael.
- Et nous aurons l'air malin quand on découvrira qu'ils sont en visite chez des amis à Albany, par exemple...
- C'est un risque à courir.

Ayant trouvé le numéro Jim essaya d'appeler le commissariat mais obtint le signal occupé.
- Je vais y aller.
- Et prends donc ça avec toi, fit-elle en lui tendant le sac de provisions.

Le capitaine Lesner de la police locale était un homme calme, au visage rougeaud, qui avait patiem¬ment écouté pendant toute la nuit et une bonne partie de la matinée une série ininterrompue de plaintes. Ses hommes étaient fatigués, ses sergents aussi, et lui se sentait encore plus fatigué qu'eux tous. Il fit
néanmoins entrer Mr Mallen dans son bureau et écouta son récit.

- J'aimerais que vous mettiez par écrit tout ce que vous venez de me raconter, demanda-t-il à la fin. On a reçu un appel tard hier soir au sujet des Carmichael. Un de leurs voisins qui les avait en vain cherchés partout. Avec le mari de Mrs Carpenter cela en fait dix en deux jours.
- Dix quoi ?
- Disparitions.
- Seigneur ! murmura Mallen en tortillant le sac en papier. Tous du village ?
- Tous du lotissement Vainsville, déclara le capi¬taine d'un ton entendu. On peut même réduire la zone à quatre pâtés de maisons, précisa-t-il en citant les rues concernées.
- C'est là que j'habite.
- Moi aussi.
- Avez-vous une idée de l'identité du... kidnappeur?
- Si vous voulez mon avis il ne s'agit pas d'enlève¬ments, fit Lesner en allumant sa vingtième cigarette de la journée. Pas de demandes de rançon, ni de choix des victimes : la plupart ne valent pas un centime. Et puis... des enlèvements comme ça, à la chaîne ? Absurde.
- Un maniaque alors ?
- Sûrement. Mais comment faire pour enlever des familles entières, ou des adultes comme vous ? Et où les cache-t-il, eux ou leurs cadavres ? aboya-t-il en écrasant sa cigarette dans le cendrier. J'ai des hommes occupés à fouiller chaque centimètre carré de la ville. Tout flic dans un rayon de 30 kilomètres d'ici est sur le coup et la police de l'Etat arrête les voitures sur les routes. Malgré cela, nous n'avons rien trouvé.
- A propos, il y a autre chose, s'écria Mallen en lui montrant son sac de produits contrefaits.
- Là encore, je reste perplexe, avoua le capitaine avec amertume. J'ai manqué de temps pour m'en occuper. Mais je peux vous dire qu'il y a eu d'autres plaintes. — Le téléphone se mit à sonner mais Lesner l'ignora. — On dirait un truc de marché noir. J'ai envoyé des échantillons à Albany pour les faire analyser et j'essaie de remonter aux sources. Tout ça vient peut-être de l'étranger et si ça se trouve il vaudrait mieux que le F.B.I... Putain de téléphone !

Il l'arracha de son socle et aboya :
- Ici Lesner. Oui, oui. Tu es sûre ? Evidemment Mary, j'arrive tout de suite.

Il raccrocha, son visage congestionné soudain très pâle.
- C'était ma belle-soeur. Ma femme a disparu, annonça-t-il.

Mallen conduisit à tombeau ouvert pour rentrer chez lui, pilant de toutes ses forces à l'arrivée et se cognant le front sur le pare-brise.
- Phyllis ! hurla-t-il en s'élançant dans la maison.

Où était-elle donc, mon Dieu. Et si elle avait disparu!
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Phyllis en sortant de la cuisine.
- J'ai cru un moment...

Il la saisit et la serra contre lui, si fort qu'elle poussa un petit cri.
- Allons Jim, nous ne sommes plus de jeunes mariés, dit-elle en souriant. Enfin, cela fait bientôt un an et demi.

Il lui raconta tout ce qu'il avait appris au poste de police. Le regard de Phyllis embrassa la salle de séjour qui lui avait paru si agréable et accueillante la semaine passée. A présent, elle avait peur d'une ombre sous le canapé, et une porte de placard ouverte lui semblait inquiétante. Rien ne serait plus comme avant. On frappa à la porte.
- N'y va pas, conseilla Phyllis.
- Qui est là?
- Joe Dutton, votre voisin.. Je suppose que vous avez entendu les nouvelles ?
- Oui, répondit Mallen sans ouvrir la porte.
- On fait des barrages dans les rues et on va mettre un terme à tout ça, même si la police n'y arrive pas. Vous voulez bien vous joindre à nous ?
- Et comment ? s'écria Mallen en ouvrant la porte à un petit homme au teint basané vêtu d'une vieille veste de l'armée et tenant à la main un gourdin long comme le bras.
- On va ratisser tous ces pâtés de maisons au peigne fin, affirma Dutton. Et s'ils veulent enlever quelqu'un d'autre, il leur faudra creuser des galeries !

Mallen embrassa sa femme et rejoignit le groupe.

Cet après-midi-là eut lieu une réunion générale dans l'amphi de l'école, à laquelle assistaient tous les habitants de la zone critique, et d'autres, venus des environs — au¬tant que la salle pouvait en contenir. La première et triste constatation fut que, malgré les barrages routiers, trois autres habitants du lotissement Vainsville avaient disparu.
Prenant la parole, le capitaine Lesner leur annonça qu'il avait demandé du secours à Albany. Des policiers spécialisés allaient arriver, et le F.B.I. était également en route. Il ajouta en toute honnêteté qu'il ignorait toujours qui ou ce qui était responsable de ces fâcheux incidents, et pour quels motifs, ne comprenant même pas pourquoi tous les disparus appartenaient au même secteur de la résidence Vainsville.
Il avait reçu d'Albany des renseignements à propos des produits alimentaires aux étiquettes contrefaites, et de toute évidence en circulation dans le même lotisse¬ment. Les chimistes n'avaient pu détecter aucune trace d'un élément toxique quelconque, ce qui infirmait la théorie récemment échafaudée selon laquelle la nourri¬ture aurait servi à droguer les victimes, les incitant à quitter leur domicile pour aller se jeter d'elles-mêmes dans la gueule du mystérieux loup. Il conseilla toutefois à ses auditeurs de ne pas toucher les produits litigieux n savait jamais...
Les sociétés dont les emballages avaient été falsifiés affirmaient n'être au courant de rien. Elles se décla¬raient prêtes à entamer des poursuites contre quicon¬que enfreindrait leurs dépôts de marques. Le maire prononça un discours émaillé de banalités pleines de bonnes intentions, leur conseillant de ne pas perdre courage : les autorités prenaient la situation en main. Bien entendu, le maire n'habitait pas dans le lotissement.
La réunion terminée, les hommes retournèrent sur les barricades et cherchèrent du petit bois pour faire quelques flambées dans la soirée ; inutilement d'ail¬leurs, car les secours arrivaient d'Albany : une colonne d'hommes et de matériel. Les quatre pâtés de maisons furent entourés d'un cordon d'hommes armés ; on installa des projecteurs mobiles, et on institua un couvre-feu à huit heures du soir.
Le vieux Carter manqua toutes ces réjouissances : il avait passé la journée entière à la pêche et revenait au coucher du soleil, les mains vides mais le coeur heureux. Les gardes le laissèrent passer et il entra dans la maison.
- Belle journée pour la pêche, déclara-t-il.

Les Mallen passèrent une fort mauvaise nuit, tout habillés, somnolant par intermittence, suivant du regard les faisceaux lumineux qui balayaient leurs fenêtres au son des bottes des gardes.
Huit heures du matin le dimanche... et encore deux disparitions dans un secteur mieux gardé qu'un camp de concentration.
A dix heures Mr Carter, ignorant les protestations de Mallen, prit son havresac en bandoulière, ses instru¬ments de travail, et partit. Il n'avait pas manqué un seul jour depuis le 30 avril et entendait bien continuer ainsi jusqu'à la fin de la saison.
Dimanche midi, une nouvelle disparition : total seize.
Dimanche 13 h, tous les enfants disparus sont retrouvés. Une voiture de police était tombée sur eux dans les faubourgs de la ville. Huit en tout, dont le fils Carmichael, qui marchaient d'un air quelque peu hébété vers leur domicile respectif. On les envoya d'urgence dans un hôpital.
Mais pas trace des adultes disparus.
La rumeur publique répandit l'information plus vite que ne l'auraient fait les mass-media : les enfants étaient sains et saufs. Un examen psychiatrique révéla qu'ils ne se souvenaient ni d'où ils venaient, ni comment on les y avait emmenés. Seule impression commune : celle d'avoir volé, doublée d'une sensation de mal au coeur. Les enfants restèrent à l'hôpital pour plus de sûreté, et sous bonne garde.
Mais entre midi et le soir, un autre enfant avait disparu à Vainsville.
Juste avant le coucher du soleil Mr Carter rentra, avec deux grosses truites arc-en-ciel dans son havresac. Il salua d'un ton joyeux les Mallen et se dirigea vers le garage pour y nettoyer sa prise.
Jim Mallen sortit par la porte de derrière et le suivit d'un air préoccupé, certain qu'il avait une question très importante à poser au vieux monsieur à propos d'une idée émise un jour ou deux auparavant... mais ayant oublié laquelle. Son voisin, dont il ne se rappelait plus le nom, le héla au passage :
- Mallen, je crois que j'ai tout compris !
- Pardon ?
- Avez-vous un peu étudié les théories offertes ? demanda le voisin, un petit maigre en bras de chemise et gilet, dont le crâne chauve luisait dans le soleil couchant.
- Oui bien sûr.
- Alors écoutez-moi : il ne peut s'agir d'un kidnap¬peur. Les méthodes sont trop incohérentes, exact ?
- Ça me semble juste.
-  Et la théorie du maniaque ne tient pas debout non plus : comment pourrait-il enlever une quinzaine de personnes et rendre les enfants ? Même tout un gang de maniaques n'y parviendrait pas, avec le nombre de flics en action. Exact ?
- Continuez , invita Mallen qui aperçut du coin de l'opulente épouse de son voisin descendre les marches de derrière et s'approcher d'eux pour écouter le dialogue.
- On peut d'ailleurs en dire autant d'un gang de criminels ou même de Martiens. Impossible à réaliser, et de toute façon aucun motif valable. Il faut donc chercher quelque chose de totalement illogique, ce qui ne laisse alors qu'une possibilité logique.

Mallen attendait, jetant un coup d'œil vers la femme qui le regardait au même instant d'un air furieux, les bras croisés sur sa poitrine protégée par un vaste tablier. Pourquoi serait-elle en colère après moi ? Qu'est-ce que j'ai donc fait ? songeait-il.
- La seule explication raisonnable, reprit posément son voisin, c'est qu'il y ait un trou quelque part dans le voisinage, je veux dire un trou dans le continuum spatio-temporel bien entendu.
- Pardon ? Quoi ? bégaya Mallen. Je ne vous suis pas très bien.
- Une discontinuité dans la dimension du temps, expliqua l'ingénieur au crâne chauve, ou dans celle de l'espace, ou... dans les deux à la fois. Ne me demandez pas comment cela se produit. Le trou est là, c'est tout ; et si quelqu'un y pénètre, alors vlan ! il se retrouve ailleurs, à une autre époque. Cette déchirure est invisible, naturellement, puisqu'elle appartient à une quatrième dimension. Mais il n'empêche qu'elle existe. A mon avis, si on arrivait à reconstituer les déplace¬ments de tous ces gens, on s'apercevrait que chacun d'eux est passé en un point précis et... a disparu. Simple comme bonjour.
- Hum, ahem... votre théorie me semble intéres¬sante, mais on sait aussi que certaines des victimes ont disparu à l'intérieur même de leur domicile.
- Juste ! s'écria le voisin. Laissez-moi réfléchir... Ça y est, j'ai trouvé : la déchirure spatio-temporelle n'est pas fixe. Elle dérive, se déplace, elle s'ouvre d'abord chez les Carpenter, et se met à errer un peu au hasard.
- Mais pourquoi toujours dans le périmètre de ces quatre pâtés de maisons ? insista bêtement Mallen, qui se demandait pourquoi la femme du voisin le regardait toujours d'un air mauvais, les lèvres pincées.
- Ben... il faut bien qu'il existe une frontière quelque part, conclut le voisin sans se compromettre.
- Et pourquoi les enfants auraient-ils été rendus ?
- Oh, pour l'amour du ciel, Mallen, ne me deman¬dez pas une explication logique pour le moindre détail dans une affaire aussi embrouillée ! Je tiens une bonne hypothèse de base, mais il faudra recueillir plus de faits avant de comprendre l'ensemble.
- Bonjour tout le monde ! cria Mr Carter, qui surgit du garage en tenant à bout de bras deux magnifiques truites soigneusement nettoyées. La truite est un valeu¬reux combattant, à la chair délicieuse avec ça! Le meilleur des sports et la meilleure des nourritures ! conclut-il en pénétrant sans hâte dans la maison.
- J'ai une théorie encore meilleure, moi, intervint alors la femme du voisin en décroisant ses bras pour mettre ses mains sur ses hanches volumineuses.

Les deux hommes se tournèrent vers elle.
- Quelle est la seule personne ici que la situation ne tourmente pas le moins du monde ? Qui se promène partout avec un sac bien rempli, soi-disant, de pois¬sons ? Qui passe, soi-disant, tout son temps à la pêche ?
- Oh non, n'attaquez pas papa Carter ! protesta Mallen. Il a toute une philosophie sur la pêche.
- Je me fiche pas mal de la philosophie, cria la femme. Il vous possède tous, mais moi je ne me laisserai pas avoir ! En tout cas c'est bien le seul homme du coin à ne pas s'inquiéter un brin. Il est partout et nulle part toute la journée, et un bon petit lynchage serait encore trop doux pour lui, croyez-moi !

Sur quoi elle fit demi-tour et, de sa démarche de canard, regagna sa cuisine.
- Mallen, je vous assure que je suis sincèrement navré, déclara le voisin chauve. Vous connaissez les femmes ! Elle prend ça très mal, bien que Danny soit en sécurité à l'hôpital.
- C'est tout à fait normal, affirma Mallen.
- Elle ne comprend rien au continuum espace-temps, poursuivit le petit homme avec animation, mais je compte bien lui expliquer dès ce soir et demain elle viendra s'excuser auprès de vous.
Ils échangèrent une poignée de main avant de rentrer chacun chez soi.

La nuit tombait rapidement et les projecteurs s'allu¬mèrent dans toute la petite ville. Les faisceaux lumi¬neux hachuraient les rues, les arrière-cours, se reflé¬taient sur les fenêtres closes. Les habitants de Vainsville s'installaient dans l'attente de nouvelles dispari¬tions.
Jim Mallen aurait bien voulu tenir entre ses mains, ne fût-ce qu'une seconde, le responsable de ces fâcheux incidents. L'attente forcée lui donnait un sentiment d'impuissance. Il voyait avec tristesse les lèvres de sa femme toutes pâles et craquelées, et ses yeux qui trahissaient sa lassitude. Mr Carter, lui, n'avait rien perdu de sa bonne humeur habituelle. Ayant fait frire ses truites, il servit tout le monde.
- J'ai découvert aujourd'hui un magnifique étang très calme, annonça-t-il, pas loin de l'embouchure d'Old Creek en remontant un petit affluent. J'y ai pêché toute la journée, adossé au talus couvert d'herbe, en regardant les nuages. Fantastiques, les nuages ! J'y retournerai demain, mais juste pour un jour, car après je changerai d'endroit. Un vrai pêcheur ne doit jamais épuiser un emplacement. Le code impose la modéra¬tion. Il faut en prendre un peu... en laisser un peu... J'ai souvent pensé...
- Oh ! papa, je t'en prie, cria Phyllis, éclatant en sanglots.
Mr Carter hocha la tête d'un air attristé et lui adressa un petit sourire plein de compréhension. Puis, ayant fini sa part de truite, il s'en fut au salon pour travailler à la fabrication d'une nouvelle mouche.
Epuisés, les Mallen allèrent se coucher.

Mallen se réveilla en sursaut et s'assit sur son séant. Sa femme dormait toujours à ses côtés. Le cadran lumineux de sa montre indiquait 4 h 58. Presque l'aube.
Il sortit du lit, enfila sa robe de chambre et descendit sans bruit, pieds nus. Les projecteurs illuminaient la fenêtre du living, et on apercevait la silhouette d'un garde au-dehors. Spectacle rassurant, songeait Jim en filant à la cuisine où il se versa un verre de lait en évitant de faire du bruit. Il avisa un gâteau tout frais sur le premier rayon du réfrigérateur, et s'en coupa une tranche.
Des kidnappeurs, des maniaques, les Martiens, des déchirures dans le continuum espace /temps, ou n'im¬porte quelle combinaison de plusieurs facteurs ! Non, sûrement pas. Il cherchait toujours à se rappeler ce qu'il voulait demander à Mr Carter. C'était très impor¬tant.
Ayant rincé son verre et remis le gâteau dans le frigo, il revenait vers le séjour quand il se sentit soudain brutalement projeté de côté.
Quelque chose le tenait solidement ! Il gesticula en tous sens, ne rencontrant que le vide. Pourtant quelque chose l'enserrait comme dans un étau, l'obligeant presque à décoller ses pieds du sol. Il se jeta de côté, essayant désespérément de reprendre un appui ferme, mais ses pieds quittèrent le plancher et il resta un instant suspendu, à se débattre convulsivement. On lui étreignait les côtes avec une telle force qu'il ne pouvait plus respirer ni crier, et se sentait irrésistiblement soulevé.
Le trou dans l'espace-temps, songea-t-il en essayant de hurler, mais en vain. Ses bras rencontrèrent un coin du sofa qu'il agrippa de toutes ses forces ; mais le meuble se trouva soulevé avec lui. Il donna une violente secousse, et la pince se relâcha un instant, le laissant choir sur le sol. Il en profita pour ramper vers la porte, mais de nouveau la pince s'empara de lui, implacablement. Comme il se trouvait près d'un radiateur il l'entoura de ses deux bras et s'y accrocha, essayant de résister à la traction. Il réussit même au prix d'un vigoureux effort à entortiller une jambe, puis l'autre autour du radiateur. L'appareil émit un sinistre craquement quand la traction augmenta, et Mallen eut l'impression qu'il allait être coupé en deux. Mais il continua de se cramponner, tous les muscles tendus à se rompre. Et soudain, l'étau se relâcha complètement.
Jim Mallen s'effondra sur le sol.

Quand il revint à lui il faisait grand jour. Phyllis lui aspergeait d'eau le visage, en mordillant nerveusement sa lèvre inférieure. Il battit des paupières, se deman¬dant un instant où il se trouvait .
- Je suis encore ici ?
- Tu n'as pas de mal ? demanda Phyllis, inquiète. Qu'est-il arrivé ? Oh ! mon chéri, partons vite d'ici.
- Où est ton père ? demanda Jim, encore hébété et se remettant péniblement sur ses pieds.
- A la pêche. Assieds-toi. J'appelle un docteur.
- Non, attends.

Il se rendit dans la cuisine où le carton du gâteau était encore sur le dessus du réfrigérateur et il lut sans grande surprise.: « Pâtisserie Johnson, Vainsville, New YorK. » Un K majuscule à New York était cette fois la seule erreur. Vraiment mineure. Mr Carter possédait-il inconsciemment la clé de l'énigme ? Mallen monta en hâte dans sa chambre, s'habilla, plia le carton du gâteau avant de le mettre dans sa poche, et partit à toute allure.
- Ne touche à rien d'ici mon retour, cria-t-il de loin à Phyllis qui le regarda monter dans la voiture et démarrer en trombe. Après quoi elle retourna dans sa cuisine en faisant de gros efforts pour ne pas pleurer.

Mallen mit un quart d'heure pour atteindre Old Creek, gara la voiture et remonta le cours d'eau en criant :
- Mr Carter ! Mr Carter !
Pendant une bonne demi-heure il s'enfonça dans la forêt de plus en plus épaisse et dont les arbres finissaient par former un dais au-dessus de l'eau. Il dut marcher à gué pour ne pas se trouver immobilisé, allongea le pas, éclaboussant alentour, glissant sur les pierres, tentant parfois de courir.
- Mr Carter !
- Ohé !
Jim entendit la voix et se guida au son, remontant un des bras de la rivière jusqu'à ce qu'il aperçût enfin le vieux monsieur assis au bord d'un petit étang, sa longue canne de bambou à la main. Mallen le rejoignit en pataugeant.
- Ne vous pressez pas tant, fiston. Je suis heureux que vous ayez enfin suivi mes conseils sur la pêche.
- Non, ce n'est pas ça, haleta Mallen encore essoufflé. Je veux seulement vous poser une question.
- Eh bien, allez-y. De quoi s'agit-il ?
- Un pêcheur digne de ce nom ne pêcherait jamais tous les poissons d'une même pièce d'eau, n'est-ce pas?
- Moi pas, je peux vous le dire. Mais ce n'est pas une généralité.
- Et les appâts ? Un vrai pêcheur se sert plutôt d'appâts artificiels soigneusement imités, non ?
- Je suis fier de mes mouches, mon petit. Person¬nellement j'essaie tant que je peux de me rapprocher de la réalité. Voici par exemple une très belle réplique d'un frelon, fit-il en retirant un hameçon jaune du bord de son chapeau. Et dans un autre genre voici un charmant moustique.
La ligne frémit soudain. Avec une habile sûreté le vieil homme l'amena vers la rive, saisit la truite et la montra à son gendre.
- C'est une petite. Je ne vais pas la garder, décida-t-il, et il dégagea avec douceur l'hameçon de l'ouïe béante avant de remettre le poisson à l'eau.
- Quand vous le rejetez, vous croyez qu'il com¬prend ce qui se passe et s'empresse de prévenir les autres ?
- Oh, pas du tout ! L'expérience ne leur apprend rien. J'ai déjà vu le même jeune poisson mordre deux ou trois fois de suite.nIl faut qu'ils aient un peu plus de bouteille pour comprendre.
- C'est bien ce que que je pensais, conclut Mallen qui étudia un instant ce vieillard sans lien réel et profond avec son entourage, et inconscient de la terreur qui s'était abattue sur la population de Vainsville. Les pêcheurs vivent dans un monde à part, songeait-il.
- Dommage que vous n'ayez pas été là il y a une heure environ. J'en avais ferré une magnifique, au moins deux livres. Quelle bagarre pour un vieux grognard comme moi ! Eh bien... je l'ai ratée, figurez-vous. Mais il y en aura d'autres. Hé, où allez-vous ?
- Je rentre, cria Mallen pataugeant à nouveau en sens inverse dans le courant. Il savait à présent ce qu'il était venu chercher auprès de Mr Carter : un parallèle. Maintenant tout était clair. L'inoffensif papa Carter sortant sa truite de l'eau... tout comme cet autre pêcheur, plus grand, sortant un...
- Je rentre prévenir les autres poissons ! cria encore Mallen qui progressait péniblement dans le lit du cours d'eau. Si seulement Phyllis pouvait n'avoir rien mangé ! Il sortit de sa poche l'emballage du gâteau et le jeta aussi loin qu'il put. Ignoble appât !
Et pendant ce temps les pêcheurs, chacun dans sa sphère respective, souriaient en remettant leur ligne à l'eau.

 

 

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