Un américain bien moyen*

 

Cher Joey, Tu me demandes dans ta lettre ce que peut faire un homme lorsqu'il découvre soudain qu'il traîne, sans en être le moins du monde responsable, une déplorable réputation dont il ne parvient pas à se débarrasser.

Étant ton guide et ton conseiller spirituel, j'estime que tu fais bien de requérir mon aide.

Je comprends ce que tu ressens, cher ami : être connu en tout chemin et en tout lieu comme un arnaqueur de première, un faux jeton, un baratineur, un minable juste bon à fréquenter des crétins d'Albanie, me paraît en effet une situation déplaisante et je conçois parfaitement que cela te gêne dans ton travail autant que dans l'estime que tu te portes, au point de faire peser sur toi la menace d'une destruction totale. Mais ce n'est pas une raison pour parler de te jeter comme un kamikaze contre le mont Shasta avec ton deltaplane, comme tu le fais dans ta lettre Joey, aucune situation n'est entièrement irréversible. Bien des gens ont traversé des épreuves pires que celle-ci pour en sortir finalement propres et frais comme des roses nouvellement écloses.

Pour ton édification, je vais te raconter l'expérience qu'a vécue récemment mon bon ami George Blaxter.

Je ne pense pas que tu aies jamais rencontré George. Tu te trouvais à Goa l'année où il était à Ibiza, puis tu étais à Bali avec ce groupe Subud tandis qu'il suivait son gourou à Ispahan. Sache seulement que George habitait Londres au moment des événements que je m'apprête à relater, s'efforçant de vendre un roman qu'il venait de terminer, vivant avec la grosse Karen dont tu te rappelles sans doute qu'elle était la nana de Larry Shark quand Larry jouait de la pedal steel guitare avec Brain Damage au festival de San Remo.

 

Bref, George menait une vie calme et paisible dans un meublé de Fulham lorsqu'un jour, un inconnu frappa à sa porte, se présenta comme un reporter de la rédaction parisienne du Herald Tribune et lui demanda quelle était sa réaction à la grande nouvelle.

George n'avait eu connaissance d'aucune grande nouvelle à l'exception de la défaite des Celts contre les Knicks dans les éliminatoires du championnat de basket, et il le lui dit.

— Quelqu'un aurait dû prendre contact avec vous à ce sujet, répliqua le reporter. En ce cas, je suppose que vous ignorez que le groupe d'étude Emberson d'Annapolis, dans le Maryland, vient de mettre un point final à son monumental travail de révision du concept des moyennes de façon à l'adapter aux aspects démographiques et ethnomorphiques actuels et en constante évolution de notre grande nation.

— Personne ne m'en a parlé, dit George.

— Fâcheuse négligence, dit le reporter. Eh bien, en rapport avec cette étude, on a demandé au groupe Emberson s'il pouvait désigner une personne en chair et en os qui correspondrait aux nouveaux paramètres de la moyenne américaine. Les journalistes voulaient quelqu'un qu'on puisse baptiser monsieur Américain moyen. Vous savez comment sont les journalistes.

— Mais qu'est-ce que je viens faire dans tout ça ?

— C'est vraiment déplorable de leur part de ne pas vous avoir prévenu, dit le reporter. Ils ont interrogé leur ordinateur en leur fournissant leurs listings, et l'ordinateur a sorti votre nom.

— Mon nom ? fit George.

— Oui. Ils auraient vraiment dû vous prévenir.

— Je suis censé être l'Américain moyen ?

— C'est ce qu'a dit l'ordinateur.

— Mais c'est fou, s'exclama George. Comment puis-je être, moi, l'Américain moyen ? Je ne mesure qu'un mètre soixante-dix, je m'appelle Blaxter avec un « l », je suis d'origine arménienne et lettonne, et je suis né à Ship's Bottom dans le New Jersey. C'est la moyenne de quoi, ça, nom de Dieu ? Ils feraient mieux de vérifier leurs résultats. Ce qu'ils cherchent, c'est un péquenot de l'Iowa avec des cheveux blonds, une Mercury et 2,4 enfants.

— Ça, dit le reporter, c'est le vieux stéréotype démodé. L'Amérique actuelle est composée de minorités raciales et ethniques dont l'omniprésence exclut la possibilité d'un modèle anglo-saxon. L'homme moyen d'aujourd'hui doit être unique pour correspondre à la moyenne, si vous voyez ce que je veux dire.

— Et alors… qu'est-ce qu'on attend de moi maintenant ? demanda George.

Le reporter haussa les épaules. 

— Que vous continuiez à faire toutes les choses plus ou moins moyennes que vous faisiez jusqu'à ce que ceci se produise, j'imagine.

 

Londres souffrait à cette époque d'une pénurie de nouvelles intéressantes, comme d'habitude, et la B.B.C. envoya une équipe interviewer George. C.B.S. en tira un flash « société » de trente secondes et, en vingt-quatre heures, George devint une célébrité mondiale.

Il y eut des répercussions immédiates.

Le roman de George avait presque été accepté par la vénérable maison d'édition britannique Gratis & Spye. Son directeur littéraire, Derek Polsonby-Jigger, l'avait convaincu de se livrer à quelques dernières retouches, rajouts, peaufinages et élagages, expliquant :

— Nous y sommes presque, mais il y a encore quelque chose qui me gêne, et nous nous devons à nous-même de donner notre maximum, n'est-ce pas ?

Une semaine après l'émission de la B.B.C., George reçut son manuscrit accompagné d'une d'une lettre de refus polie.

Il se rendit à St. Martin's Lane et vit Polsonby. Celui-ci se montra courtois mais ferme.

— Il n'y a absolument aucun marché en Angleterre pour des livres écrits par des Américains moyens.

— Mais vous avez aimé mon bouquin ! Vous vous apprêtiez à le publier !

— Il y a toujours eu quelque chose qui me gênait dedans, dit Polsonby. À présent, je sais de quoi il s'agit.

— Ah oui ?

— Votre livre manque d'originalité. C'est juste un roman américain moyen. Et que peut-on attendre d'autre de la part d'un Américain moyen ? Voilà exactement ce que diraient les critiques. Navré, Blaxter.

Rentrant chez lui, George trouva la gosse Karen en train de faire ses bagages.

— Désolée, George, lui dit-elle, mais je crains que tout ne soit fini entre nous. Mes amis se moquent de moi. Ça fait des années que j'essaye de prouver que je suis unique et particulière, et regarde ce qui m'arrive… Je me retrouve maquée avec l'Américain moyen.

— Mais c'est mon problème, pas le tien.

— Écoute, George, l'Américain moyen a forcément une Américaine moyenne pour épouse, sinon, il n'est pas moyen, pas vrai ?

— Je n'y avais jamais pensé, dit George. Bon Dieu, je ne sais pas.

— C'est logique, baby. Tant que je reste avec toi, je suis juste la femme moyenne de l'homme moyen. C'est dur à porter, George, pour une personne de sexe féminin créative et intelligente qui est à la fois unique et particulière et a été la nana de Larry Shark quand il jouait avec Brain Damage l'année où ils ont décroché un disque d'or pour leur tube Toutes ces narines. Mais il n'y a pas que ça. Il faut que je pense aux enfants.

— Karen, qu'est-ce que tu racontes ? Nous n'avons pas d'enfants.

— Pas encore. Mais quand nous en aurons, ce seront juste des gosses moyens. Et ça, je crois que je ne pourrais pas le supporter. Quelle mère le pourrait ? Je vais partir, changer de nom et tout recommencer à zéro. Bonne chance, George.

 

Par la suite, la vie de George commença à se disloquer avec une vitesse et une dextérité considérables. Il perdit légèrement les pédales, imaginant que les gens riaient de lui dans son dos, et, évidemment, cela n'arrangea pas sa paranoïa de découvrir que c'était vrai. Il se mit à porter de longs pardessus noirs et des lunettes fumées, à plonger pour un oui ou pour un non dans les entrées d'immeubles, à s'asseoir dans les cafés en tenant un journal devant sa figure moyenne Finalement, il s'enfuit d'Angleterre pour échapper aux ricanements de ses amis d'autrefois. Sa réputation était bel et bien foutue. Et il ne pouvait même pas trouver refuge dans l'un ou l'autre des endroits qu'il connaissait, Goa, Ibiza, Malibu, Poona, Anacapri, Ios et Marrakech. Ses amis d'autrefois y séjournaient aussi et les rires dans son dos recommenceraient. En désespoir de cause, il choisit de s'exiler dans la ville la plus démodée et la plus improbable à laquelle il put penser : Nice, France. Là, il devint rapidement un clodo moyen. Maintenant, suis-moi bien, Joey, tandis que nous sautons plusieurs mois en avant. C'est février à Nice. Un vent glacé descend des Alpes, et les palmiers de la promenade des Anglais ont l'air de s'apprêter à remballer leurs frondaisons pour retourner en Afrique.

George est allongé sur son lit défait, à l'hôtel des Grandes Meules. C'est un établissement de la catégorie suicide, qui ressemble à un entrepôt de Mongolie extérieure en moins riant.

On frappe à la porte. George ouvre. Une belle jeune femme entre et lui demande s'il est bien le célèbre George Blaxter, Américain moyen. George répond que c'est lui et se prépare à recevoir la toute dernière insulte d'un monde cruel et insensible.

— Je m'appelle Jackie, dit-elle. Je suis de New York, mais je me trouve en vacances à Paris.

— Ah ! fait George.

— J'ai décidé de consacrer quelques jours à vous retrouver, dit-elle. J'ai entendu dire que vous étiez ici.

— Alors, que puis-je faire pour vous ? Encore une interview ? Les nouvelles aventures de l'Homme moyen ?

— Non, rien de tout ça… Je crains que ce qui suit ne soit un peu délicat. Pourrais-je avoir un verre ?

George était à cette époque tellement enfoncé dans la confusion et le dégoût de soi qu'il buvait de l'absinthe, un alcool auquel il vouait pourtant une haine absolue. Il servit Jackie.

— Bon, dit-elle. Autant en venir tout de suite aux choses sérieuses.

— J'écoute, fit George sombrement.

— George, dit-elle, saviez-vous qu'il existe à Paris une barre de platine qui mesure exactement un mètre de long ?

George se contenta de la regarder.

— Ce mètre de platine, dit-elle, est l'étalon de tous les autres mètres du monde. Si vous voulez vérifier que votre mètre possède la bonne longueur, vous l'apportez à Paris, et vous le comparez à celui qu'ils ont là-bas. Je simplifie, mais vous voyez ce que je veux dire ?

— Non, fit Baxter.

— Ce mètre de platine parisien a été choisi par consensus. Toutes les nations ont comparé leurs mètres et en ont tiré une moyenne. La moyenne de tous ces mètres est devenue le mètre-étalon. Vous saisissez, à présent ?

— Vous voulez m'engager pour que je vole ce mètre ?

Elle secoua la tête avec impatience.

— Écoutez, George, nous sommes tous les deux des adultes et nous pouvons aborder la question sexuelle sans nous sentir embarrassés, n'est-ce pas ?

George se redressa sur son lit. Pour la première fois, son regard s'attarda sur elle.

— À vrai dire, reprit Jackie, c'est un domaine dans lequel j'ai eu pas mal de problèmes relationnels ces dernières années, et mon analyste, le Dr Decathlon, prétend que tout vient de mon masochisme inné qui convertit le moindre de mes actes en crotte de chien. Ça, c'est son opinion. Personnellement, je pense qu'il s'agit simplement d'une mauvaise passe. Mais je ne suis sûre de rien et il est important que je découvre la vérité. Si je suis malade dans ma tête, je dois poursuivre le traitement de façon à être capable un jour de trouver du plaisir dans un lit. Mais si c'est lui qui se trompe, je suis en train de perdre mon temps et un sacré paquet de fric.

— Je crois que je commence à comprendre, dit George.

— Le problème pour une femme c'est de savoir si elle est responsable de ses flips ou si elle doit les attribuer aux blocages des types avec lesquels elle sort. Il n'existe aucun étalon dans ce domaine, aucune unité sexuelle, aucune possibilité d'expérimenter la véritable performance sexuelle américaine moyenne, aucun mètre de platine auquel comparer tous les autres mètres du monde.

Une soudaine illumination déferla sur George, comme une vague de lumière et d'intelligence.

— Je suis, dit-il, l'étalon de la sexualité masculine américaine moyenne.

— Baby, vous êtes une barre de platine unique d'exactement un mètre de long et il n'y en a pas deux comme vous dans le monde entier. Venez par là, petit fou, et montrez-moi à quoi ressemble le rapport sexuel moyen.

 

Et la rumeur se répandit, car ce sont là des choses que les femmes racontent aux autres femmes. Et tant de femmes en eurent connaissance, et tant parmi celles-ci voulurent se rendre compte par elles-mêmes, que George vit bientôt l'intégralité de son temps délicieusement occupé, plus et mieux qu'il n'aurait jamais osé le rêver. Elles vinrent à lui en un flot continu, des Américaines d'abord, puis des femmes de toutes nationalités, qui avaient entendu parler de lui par le réseau interglobal souterrain d'information sexuelle féminine. Il connut des Espagnoles hésitantes, des Danoises dubitatives, des Soudanaises insécurisées, des femelles de partout, attirées par lui comme des phalènes par la flamme, comme des grains de poussière emportés par l'eau tourbillonnant dans le sens des aiguilles d'une montre le long des canalisations de l'hémisphère Nord. Au pire, c'était bon, et dans le meilleur des cas, franchement indescriptible.

Aujourd'hui, Blaxter a acquis l'indépendance financière et même la fortune grâce à la généreuse gratitude de ses admiratrices de toutes races, formes, couleurs et nationalités. Il vit dans une villa extraordinaire surplombant le cap Ferrat, offerte par le gouvernement français reconnaissant en hommage à ses talents très spéciaux et à son impact sur l'activité touristique de la région. Il mène une existence luxueuse et autonome, refusant de coopérer avec les chercheurs qui désirent l'étudier et écrire des livres intitulés : Concept des moyennes dans la sexualité américaine moderne. Blaxter n'a que faire de ces gens-là. Ils ne réussiraient qu'à esquinter son style.

Il vit sa vie. Et, me dit-il, tard le soir, lorsque le dernier visage souriant a disparu, il se laisse aller dans son immense chaise longue, se verse un verre de bon bourgogne et réfléchit à ce paradoxe qui veut que sa prétendue qualité moyenne ait fait de lui le chef de file de la plupart, sinon de tous ses contemporains dans quelques-uns des domaines les plus importants et les plus gais de l'existence. Sa qualité d'homme moyen l'a doté d'innombrables avantages, il est une barre de platine reposant tranquillement dans sa vitrine, et pour rien au monde il ne voudrait redevenir bêtement unique, comme le reste de la race humaine.

Car telle est sa bénédiction : le mauvais sort qui pesait sur lui est devenu le don qu'il ne perdra jamais. Émouvant, non ? Alors tu vois, Joey, ce que j'essaye de te dire c'est que les handicaps apparents peuvent se convertir en atouts majeurs. Comment cette règle peut s'appliquer à ton cas, voilà qui devrait t'apparaître clairement. Dans l'hypothèse inverse, n'hésite pas à m'écrire à nouveau, sans oublier de joindre les émoluments habituels, et je me ferai un plaisir de te révéler de quelle façon une réputation universelle d'arnaqueur minable, de faisan sans envergure (et de plus mauvais coup de la terre, au cas où tu ne le saurais pas), peut être tournée à ton avantage exclusif.

 

(Revue « Science Fiction » n°4 – 1985- Titre original : The Shaggy Average American Man Story – Gallery, 1979 – Traduit de l'américain par Liliane Sztajn Z )

 

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