VIEUX TEXTES DE SHECKLEY CITE AU PIEDS D'ARGILE

Robert Sheckley, une des "étoiles" de la revue Galaxy est aujourd'hui pratiquement oublié et n'est plus réédité. Certains de ses textes, parus dans des revues de SF des années 50 ou 60, n'ont jamais été repris depuis. C'est ceux-ci  que je vous offre ici (et tant pis pour les problèmes de droit; il fallait les rééditer avant  :-).

 

Cité aux pieds d'argile

 Galaxie 50 Juin 1968

 

Tout, tout… elle s'occupait de tout.

C'était une véritable mère, une cité au cœur d'or…

 Carmody n'avait jamais songé à quitter New York, Son escapade resta donc inexplicable. Citadin-né, il était habitué aux mille petits ennuis de la vie urbaine. Il jouissait d'un appartement perché au 290e étage d'une tour dominant la 99e Rue et offrant tout le confort du classique ensemble « Astronef », Les fenêtres étaient munies d'un doublage de plexiglas teinté et les aérateurs fonctionnaient au moyen d'un dispositif filtrant qui s'obturait automatiquement lorsque le degré de pollution de l'atmosphère atteignait 999,8. Certes, son appareil régénérateur d'oxygène et d'azote n'était pas du dernier modèle, mais on pouvait s'y fier. Et peu importait que le purificateur d'eau fût périmé, donc inefficace : personne ne buvait plus d'eau depuis longtemps.

Le bruit constituait un supplice continuel, auquel nul n'échappait. Mais Carmody savait qu'il n'existait nul remède à cela, l'ancien art de l'insonorisation s'étant perdu. Le citadin devait donc se résigner à son sort, écouter bon gré mal gré les disputes, les émissions musicales et les borborygmes des robinets mal fermés qui venaient de chez ses proches voisins. Mais il avait toujours la possibilité d'alléger sa peine en produisant lui-même des bruits similaires.

Aller chaque jour à son travail supposait certains dangers, mais ceux-ci étaient plus apparents que réels. Des tireurs d'élite lésés par les nouvelles lois continuaient à manifester en vain du haut des toits et réussissaient même de temps en temps à abattre un étranger de passage. Mais ils avaient très mauvaise presse. En outre, tout le monde portait maintenant la cuirasse légère, ce qui diminuait de beaucoup les risques, et la loi interdisant aux particuliers de posséder des canons venant des surplus (loi très rigoureusement appliquée) rendait les trublions à peu près inoffensifs.

On ne voit donc pas le moindre facteur pouvant expliquer la soudaine décision de Carmody de quitter une agglomération généralement considérée comme la plus active fourmilière humaine du monde. Brusque désir de vagabondage ? Petit grain de folie pastorale ? Simple besoin pervers ? Il n'en reste pas moins qu'un beau jour, dépliant son numéro du Daily Times, Carmody vit quelques lignes de publicité en faveur d'une cité modèle dans le New Jersey.

« Venez habiter Pilote, la cité qui prendra soin de vous ! » Suivait une liste de promesses utopiques qu'il est inutile de reproduire ici.

« Hon hon…» marmonna Carmody, et il continua à lire. Pilote était bien desservie. Il suffisait de prendre le tunnel Grant à l'extrémité de la 43e Rue, puis l'échangeur d'Hoboken jusqu'à la dérivation inter-états de Palisades pour suivre celle-ci jusqu'au carrefour de Blue-Charlie qui aboutissait à la Route N° 5 avant d'atteindre, au bout de 12 kilomètres, la Voie d'Accès supplémentaire (provisoire) par laquelle on gagnait l'Issue 1731 A que l'on empruntait pendant 3 kilomètres. Et l'on y était.

« Nom d'un chien ! J'irai voir, » décida Carmody.

Il y alla.

L'issue 1731 A finissait dans une vaste plaine admirablement entretenue. Carmody mit pied à terre et embrassa le panorama du regard. À sept ou huit cents mètres devant lui il voyait une petite cité, Un simple panneau, qui n'attirait pas spécialement les yeux, permettait de l'identifier. C'était bien Pilote.

Elle ne rappelait en rien la traditionnelle agglomération américaine avec son défilé suburbain de postes à essence, ses tentacules de boutiques où l'on vend des saucisses chaudes, ses franges de motels et sa carapace protectrice de terrains vagues. On eût plutôt cru une de ces villes italiennes bâties sur collines, car elle se dressait d'un seul bloc, sans transition au milieu de la plaine. Carmody trouva cette particularité séduisante. Il pénétra dans la cité même. Il y avait en elle quelque chose de chaud, d'accueillant. Ses rues s'ouvraient largement, et les vastes vitrines des magasins ne semblaient rien vouloir dissimuler. Tout en poursuivant sa route, Carmody rencontra d'autres sujets de ravissement. Il atteignit une place comme il en existe tant à Rome, mais plus petite que la classique piazza, au centre de laquelle se trouvait une fontaine. Dans le bassin, un groupe de marbre représentant un enfant à cheval sur un dauphin laissait couler un filet d'eau limpide.

— « J'ose espérer que cela vous plaît, » prononça une voix, derrière l'épaule gauche de Carmody.

— « C'est très joli, » acquiesça-t-il.

— « J'ai conçu et installé cette fontaine moi-même, » reprit la voix. « Il m'a semblé qu'une fontaine, en dépit de son genre suranné, demeure esthétiquement fonctionnelle. Et cette piazza, avec ses bancs et ses châtaigniers ombreux, est copiée sur un original qui existe à Bologne. Là encore, je ne me suis pas laissée inhiber par la crainte du démodé. Le véritable artiste tire parti de ce qui lui est nécessaire – d'un vestige vieux de dix siècles comme de la toute dernière nouveauté. »

— « Je partage entièrement votre point de vue, » approuva Carmody. « Permettez-moi de me présenter : Edward Carmody. » Il se retourna en souriant. Mais il n'y avait personne derrière lui. Absolument personne.

— « Oh ! je vous prie de m'excuser, » articula la voix. « Je ne voulais certes pas vous faire peur. Je croyais que vous étiez prévenu. »

— « Prévenu de quoi ? » s'effara Carmody.

— « Prévenu à mon sujet. »

— « Je ne suis au courant de rien. Qui êtes-vous, et d'où me parlez-vous en ce moment ? »

— « Je suis la voix de la cité. Ou mieux, je suis la cité elle-même. C'est moi, Pilote, la seule et véritable, qui ai le plaisir de vous parler. »

— « Vraiment ? » fit Carmody d'un ton moqueur. Et, se donnant aussitôt la réponse : « Oui, je pense que c'est vrai. Eh bien, parfait. Vous êtes la cité. Bravo ! »

Il s'éloigna de la fontaine pour traverser la piazza comme un flâneur qui a l'habitude de s'entre-tenir avec les cités, et qui en est même quelque peu blasé à la longue. Il descendit plusieurs rues et remonta un certain nombre d'avenues. Il s'arrêta devant des vitrines et remarqua de fort belles façades. Il admira aussi des sculptures, mais seulement en passant.

— « Eh bien ? » demanda la voix, après un parcours d'une heure et plus.

— « Eh bien quoi ? »

— « Que pensez-vous de moi ? »

— « Vous êtes O.K. » apprécia Carmody.

— « C'est tout ? »

— « Écoutez, une ville est une ville. Dès qu'on en a vu une, on a pratiquement vu toutes les autres. »

— « C'est faux ! » protesta la cité avec une pointe d'humeur. « Je suis différente des autres. Je suis unique dans mon genre. »

— « Vraiment ? » répliqua Carmody. « Pour moi, vous n'êtes qu'un assemblage de bric et de broc. Vous avez une piazza italienne, deux monuments de style grec, toute une rangée de maisons du style Tudor, une habitation qui date de l'époque où New York s'appelait New Amsterdam, une boutique de marchand de saucisses californien et Dieu sait quoi encore. Qu'y a-t-il d'unique là-dedans ? »

— « La combinaison même de ces différentes formes pour donner une entité pleine de sens. C'est cela qui est unique. Comprenez bien que les styles anciens ne sont pas des anachronismes. Ce sont des styles de vie représentatifs et, comme tels, ils ont parfaitement leur place dans une machine perfectionnée dont le premier but est de permettre aux hommes de vivre. Mais peut-être désireriez-vous prendre un café ? Et un sandwich par la même occasion, ou des fruits ? »

— « Je boirai volontiers un café, » accepta Carmody. Il se laissa guider jusqu'à un café. L'établissement s'appelait O You Kid. C'était la réplique exacte d'un saloon des années 1890. Rien n'y manquait, pas même la lampe à abat-jour et le piano mécanique. Comme tout ce que Carmody avait vu depuis son arrivée, l'endroit était d'une propreté méticuleuse, mais totalement désert.

— « Ambiance sympathique, ne trouvez-vous pas ? » demanda la cité.

— « Un peu vieillotte, » rectifia Carmody. « Parfaite pour ceux qui aiment l'époque de grand-papa. »

Une tasse de cappucino fumant descendit du plafond, apportée sur un plateau d'acier inoxydable. Carmody avala une gorgée.

— « Il est bon ? »

— « Oui, très bon. »

— « Je suis assez fière de mon moka, » continua modestement la cité. « Et de ma cuisine. Que diriez-vous d'un petit quelque chose ? Omelette ? Soufflé ? »

— « Non, merci, » refusa Carmody. Il s'appuya voluptueusement au dossier de son fauteuil. « En somme, vous êtes une cité modèle ? »

— « J'ai cet honneur. Je suis la toute dernière-née des cités modèles et, je ne crains pas de le dire, la plus satisfaisante. J'ai été conçue par un groupe d'étude réunissant des membres de Yale et de l'Université de Chicago (mais je suis redevable de certaines installations à des professeurs de Princeton). Les capitaux ont été fournis par les Fondations Ford et Carnegie et par plusieurs autres organes que je ne suis pas autorisée à nommer. »

— « Très intéressant, » fit Carmody avec une lenteur exaspérante. « C'est bien une cathédrale gothique que je vois là-bas, de l'autre côté de la rue ? »

— « Roman modifié, » précisa la cité. « Ouverte à tous les cultes et prévue pour recevoir trois cents fidèles. »

— « Ce qui ne semble pas faire beaucoup de monde, vu ses dimensions. »

— « Non, bien sûr. C'est voulu. Mon idée était de concilier la foi et le bien-être des fidèles. »

— « À propos, où sont donc les habitants de cette ville ? » demanda Carmody.

— « Ils sont tous partis, » soupira la cité. « Il n'en est pas resté un seul. »

— « Pourquoi ? »

La cité resta un instant silencieuse avant de répondre. « Il y a eu des frictions dans mes rap-ports avec les citadins. Un malentendu. Ou, plus exactement, des malentendus. Et je soupçonne fort que les démagogues y furent pour quelque chose. »

— « Mais que s'est-il passé au juste ? »

— « Je l'ignore. Sincèrement, je n'en ai pas la moindre idée. Un beau jour, ils sont tous partis sans crier gare. Mais je suis sûre qu'ils reviendront. »

— « C'est à voir. »

— « Oh ! J'en ai la conviction. Mais laissons cela. Pourquoi ne vous installeriez-vous pas ici, Mr Carmody ? »

— « Je n'ai pas encore eu le temps d'y réfléchir. »

— « Comment pourriez-vous ne pas vous plaire ici ? » insista la cité. « Songez donc : une ville entière, la plus moderne de toutes, prête à répondre à vos moindres désirs. »

— « Le fait est que c'est alléchant. »

— « Vous pouvez toujours essayer. Il ne vous en coûtera rien, » appuya la cité.

— « Eh bien, je ne dis pas non, » accepta Carmody.

Au vrai, Pilote excitait sa curiosité – mais aussi sa méfiance. Il voulait connaître la cause exacte du départ des premiers habitants. 

Cédant aux instances de Pilote, il occupa le plus somptueux appartement de l'Hôtel George V, celui qui était réservé aux jeunes mariés. Le lendemain, la cité lui servit son petit déjeuner sur la terrasse et joua un quatuor de Haydn pour accompagner ce repas. L'air du matin embaumait. S'il n'eût été prévenu, Carmody n'aurait pu croire qu'il s'agissait d'air régénéré. Quand il eut fini, il s'abandonna à un moelleux fauteuil et à la contemplation du panorama des quartiers ouest, mélange agréable de pagodes chinoises, de passerelles vénitiennes, de canaux japonais, d'un temple corinthien, d'un parking californien et d'une tour normande.

— « Vous avez une vue magnifique, » dit-il à la cité.

— « Votre appréciation me fait le plus grand plaisir. La question du style fut très discutée dès la pose de mes premières pierres. Un groupe était partisan de l'unité, une unité harmonieuse. Mais rares sont les cités modèles de ce genre. Elles donnent une impression de monotonie, sans aucune ressemblance avec les vraies villes. »

— « Mais vous-même êtes une création artificielle, non ? »

— « Certes ! Mais je ne prétends pas être davantage. Je ne suis ni une fausse « cité de l'avenir », ni une bâtarde de l'époque Renaissance. Je reste un agglomérat de tous les styles et de tous les pays. Mon but est d'intéresser et de stimuler, en plus de mon rôle pratique et fonctionnel. »

— « Et vous me plaisez beaucoup telle que vous êtes, Pilote, » affirma Carmody, transporté par un élan soudain. « Est-ce que toutes les cités modèles tiennent le même langage ? »

— « Oh ! non. La plupart, qu'elles soient modèles ou non, ne disent jamais un mot. Mais leurs habitants n'aiment pas ce mutisme. Ils ont l'impression d'être dominés, écrasés par une entité sans âme. C'est pourquoi l'on m'a donné une voix, et une connaissance artificielle qui me permet de l'utiliser à bon escient. »

— « Je comprends, » approuva Carmody.

— « Ma connaissance artificielle me confère une personnalité, ce qui est très important à une époque comme la nôtre, où sévit la dépersonnalisation. Elle me permet de réagir, de faire preuve d'initiative pour répondre aux exigences de mes habitants. Nous pouvons échanger des idées, des opinions. Grâce à un dialogue sensé et suivi, nous nous aidons mutuellement à créer un milieu urbain dynamique, souple et viable. Et nous pouvons nous amender les uns les autres sans perdre pour autant de notre individualité. »

— « Cela me paraît très bien, » approuva Carmody. « À un détail près, c'est que vous n'avez personne ici pour engager le dialogue. »

— « C'est la paille dans le métal, la seule, » admit la cité. « Mais j'ai maintenant quelqu'un. Vous. »

— « Oui, vous m'avez, » convint Carmody, non sans s'étonner de la résonance désagréable de ces mots à ses oreilles.

— « Et naturellement, vous m'avez, » ajouta la cité. « Nos rapports sont réciproques, sans quoi ils ne nous serviraient à rien. Mais si vous le voulez bien, mon cher Carmody, je vais à présent vous faire faire le grand tour. Après quoi, nous verrons à vous installer dans les règles. »

— « Dans les quoi ? »

— « Je me suis mal exprimée. Ces termes scientifiques ne sont pas heureux. Mais vous comprendrez, je pense, que des rapports réciproques nécessitent certaines obligations de part et d'autre. Le contraire serait impossible, n'est-ce pas ? »

— « Oui. À moins qu'il ne s'agisse de rapports fondés sur le laissez-faire pour chacun. »

— « C'est précisément ce que nous essayons d'éviter. Le laissez-faire dégénère en doctrine des émotions, vous le savez, et conduit tout droit à l'anomie. Mais souffrez que je vous montre le chemin. Par ici…»

Carmody se rendit où on le lui demandait et put admirer les multiples perfections de Pilote. Il visita l'usine d'énergie, le centre de filtrage des eaux, le quartier industriel et celui des industries légères. Il vit le jardin d'enfants et l'hôpital psychiatrique. Il arpenta successivement un musée, une pinacothèque, une salle de concert et un théâtre, une installation de bowling, une salle de billard, une piste de karting et un cinéma. Ses jambes criant fatigue, il voulut s'arrêter. Mais la cité entendait tout lui montrer d'elle, et force fut à Carmody de découvrir les cinq étages de l'American Express, la synagogue portugaise, la station des autocars Greyhound et plusieurs autres endroits dignes d'intérêt.

Quand il eut enfin tout vu, Carmody estima que la beauté s'appréciait par l'œil mais que, dans une certaine mesure, les pieds du contemplateur jouaient également leur rôle.

— « Et maintenant, si vous déjeuniez ? » proposa la cité.

— « Très volontiers, » soupira-t-il.

Il se laissa conduire à la Brasserie Rochambeau, l'endroit sélect par excellence, où il commença par le potage aux pois et termina sur les petits fours.

— « Un Brie bien onctueux pour finir ? » suggéra la cité.

— « Non, vraiment, » refusa-t-il. « Je suis repu. Je dirais même que j'ai un peu trop mangé. »

— « Mais un bon fromage ne surcharge pas l'estomac. Préfériez-vous un camembert ? »

— « Je ne pourrais pas y toucher. »

— « Une salade de fruits, en ce cas ? Rien n'est plus rafraîchissant pour le palais. »

— « Ce n'est pas mon palais qui a besoin d'être rafraîchi. »

— « Prenez au moins une pomme, une poire, du raisin ? »

— « Non, merci. »

— « Des cerises ? »

— « Non et non ! »

— « Un repas sans fruits n'est pas complet. »

— « Celui que je viens de faire l'est largement. »

— « Certaines vitamines indispensables à l'homme ne se trouvent que dans les fruits. »

— « Il faudra donc que je m'en passe pour cette fois. »

— « Une moitié d'orange ? Je vous la servirai toute épluchée ? Il n'y a rien de plus léger. »

— « Impossible. »

— « Pas même un quart d'orange ? J'enlèverai tous les pépins. »

— « Je vous ai dit non. »

— « Je serais plus tranquille, vraiment. J'ai le souci de la perfection, et un repas ne saurait être complet sans un ou plusieurs fruits. »

— « Non ! Non ! Non ! »

— « Bon. Ne vous mettez pas en colère. Si vous n'aimez pas la nourriture que je vous ai servie, c'est votre affaire. »

— « Mais qui vous a dit que je ne l'aimais pas ? »

— « Alors, pourquoi n'accepteriez-vous pas un fruit ? »

— « En voilà assez ! Apportez-moi du raisin. »

— « Je ne veux pas vous forcer le moins du monde. »

— « Vous ne me forcez pas. »

— « C'est bien vrai ? »

— « Apportez-moi du raisin ! » cria Carmody.

— « Tout de suite. » Une superbe grappe de muscat fut posée sur la table. Carmody n'en laissa pas un grain. Le raisin était délicieux.

— « Excusez-moi, » dit la cité. « Mais que faites-vous ? »

Carmody se redressa et ouvrit les yeux. « Je piquais un petit somme. Il n'y a pas de mal à ça, non ? »

— « Quel mal y aurait-il dans un besoin aussi naturel ? »

— « Aucun, » bougonna Carmody en refermant les paupières.

— « Mais pourquoi dormir sur une chaise ? »

— « Parce que j'étais sur cette chaise quand le sommeil m'a pris. »

— « Et après, vous serez tout courbatu. »

— « Ne vous inquiétez pas de ça. »

— « Faites plutôt une vraie sieste. Allez vous étendre sur un canapé. »

— « Je suis bien là pour dormir. »

— « Vous n'êtes pas vraiment à votre aise. Le corps humain ne se prête pas au sommeil dans la position verticale. »

— « Le mien s'en accommode parfaitement à présent. »

— « C'est ce qui vous trompe. Pourquoi ne pas vous étendre sur un canapé ? »

— « La chaise me suffit. »

— « Un canapé est bien plus confortable. Essayez seulement, Carmody… Carmody ? »

— « Hein ? Qu'est-ce qui parle ? » tressauta l'intéressé.

— « Essayez un canapé. Sincèrement, je crois que c'est ce qu'il vous faut. »

— « Soit ! » exhala Carmody en se levant péniblement. « Où est-il, votre canapé ? »

Il lui fallut sortir du restaurant et prendre une rue adjacente jusqu'à un immeuble à la porte duquel une plaque indiquait « La Siesterie ». Il fut conduit dans une vaste salle que meublait une douzaine de canapés. Carmody choisit le plus proche.

— « Pas celui-là, » intervint la cité. « Un ressort est cassé. »

— « Aucune importance. Je saurai bien l'éviter. »

— « Mais vous serez obligé de dormir en chien de fusil. »

— « Bon Dieu ! » fulmina Carmody. « Alors, lequel me conseillez-vous ? »

— « Celui-ci, dans le fond. Il fait plus de deux mètres. C'est le meilleur. La souplesse du matelas a été scientifiquement déterminée. Les oreillers…»

— « Bien, très bien, parfait ! » coupa Carmody. Et il se laissa tomber sur le canapé.

— « Voulez-vous que je vous joue une musique berceuse ? »

— « Ne vous donnez pas cette peine. »

— « Comme il vous plaira. J'éteins. »

— « Excellente idée. »

— « Désirez-vous une couverture ? Je règle la température de cette salle, mais il arrive que les siesteurs aient une sensation subjective de froid. »

— « Non. Laissez-moi tranquille ! »

— « Comme il vous plaira ! Je ne fais pas cela pour moi, vous savez. Personnellement, je ne dors jamais. »

— « Je le regrette bien, » grommela Carmody.

Il y eut un long silence. Puis Carmody se dressa sur son séant.

— « Qu'avez-vous ? » demanda la cité.

— « Il y a que je n'ai plus envie de dormir. »

— « Fermez les yeux et efforcez-vous de relâcher tous vos muscles en commençant par ceux des gros orteils…»

— « Je vous répète que je ne peux plus dormir ! » éclata Carmody.

— « C'est peut-être que vous n'étiez pas tellement fatigué ? Mais vous pourriez quand même fermer les yeux et essayer de vous relaxer. Ne voulez-vous pas le faire pour moi ? »

— « Non ! Je n'ai plus sommeil et je n'ai pas besoin de me reposer. »

— « Quel homme entêté ! Eh bien, à votre guise. Pour moi, j'ai fait de mon mieux. »

— « Ouais…» exhala Carmody en se dirigeant vers la porte de la Siesterie.

Il fit halte sur un petit pont en dos d'âne qui enjambait une lagune bleue.

— « C'est une copie du Rialto de Venise, » expliqua la cité. « En réduction, naturellement. »

— « Je sais. J'ai lu le panneau. »

— « Charmant, ne trouvez-vous pas ? »

— « Très joli, » acquiesça Carmody en allumant une cigarette.

— « Vous fumez beaucoup, » remarqua la cité.

— « Oui. J'aime ça. »

— « Médicalement parlant, je dois vous rappeler que l'on a établi une relation certaine entre l'abus du tabac et le cancer du poumon. »

— « Je sais. »

— « En adoptant la pipe, vous diminueriez les risques. »

— « Je n'ai jamais pu me faire à la pipe. »

— « Le cigare, alors ? »

— « Je ne peux pas sentir les cigares. » Et Carmody alluma une autre cigarette.

— « C'est votre troisième en cinq minutes. »

— « Nom de Dieu ! Je fumerai autant qu'il me plaira ! »

— « Oh, bien sûr ! Je voulais simplement vous mettre en garde, dans votre propre intérêt. Voudriez-vous que je reste là sans rien dire, à regarder quelqu'un se suicider ? »

— « Oui. »

— « Vous ne parlez pas sérieusement. Il y a là une obligation morale. L'homme peut agir contre lui-même, mais une machine ne saurait faire preuve d'une telle perversité. »

— « Cessez donc de me cramponner ! »

— « Vous cramponner ? Vous ai-je seulement contraint en quoi que ce soit ? Qu'ai-je fait, sinon vous conseiller ? »

— « C'est possible. Mais vous parlez trop ! »

— « Ou pas assez, peut-être, si j'en juge d'après vos réactions. »

— « Vous parlez trop, » répéta Carmody qui alluma une nouvelle cigarette.

— « C'est votre quatrième en cinq minutes. »

Carmody ouvrit la bouche pour cracher une insulte. Puis, se ravisant, il franchit le petit pont.

— « Qu'est-ce que c'est que ça ? » demanda-t-il un peu plus loin.

— « Un distributeur de confiseries. »

— « Ça n'en a pas l'air. »

— « Mais c'en est bien un. Sa forme est copiée sur celle d'un élévateur à blé. En réduction, naturellement. »

— « Il ne ressemble pas du tout à un distributeur. Comment le fait-on fonctionner ? »

— « C'est très simple. Appuyez sur le bouton rouge. Attendez. Puis abaissez un des leviers qui sont alignés ici. Appuyez maintenant sur le bouton vert. Et voilà ! »

Un sucre d'orge tomba dans la main de Carmody.

— « Ouais, » marmonna-t-il. Il défit le papier et mordit dans le sucre d'orge. « C'est un vrai, ou une imitation ? »

— « Un vrai. J'ai obtenu de les fabriquer sous licence. »

— « Ouais, » répéta Carmody, et il laissa tomber le papier à terre.

— « Encore un exemple de ce manque de soin général contre lequel je dois lutter à tout moment, » souligna la cité.

— « Ce n'est jamais qu'un bout de papier, » plaida Carmody en regardant l'enveloppe du sucre d'orge qui faisait tache sur le trottoir impeccablement propre.

— « Bien sûr. Mais multipliez par cent mille habitants. Quel sera le résultat ? »

— « Cent mille enveloppes de sucre d'orge, » fut la réponse immédiate de Carmody.

— « Je ne trouve pas ça drôle. Vous n'aimeriez pas vivre au milieu de tous ces papiers, je vous le garantis. Vous seriez le premier à vous plaindre si la rue était semée de détritus. Mais y mettez-vous du vôtre ? Évidemment non ! Vous me laissez tout le travail, même si cela vient s'ajouter aux autres charges, même si je dois y passer mes jours et mes nuits, dimanche compris. »

Carmody se baissa pour ramasser l'enveloppe du sucre d'orge. Mais avant que ses doigts aient pu saisir le papier, un bras articulé terminé par une pince jaillit de la bouche d'égout la plus proche, happa l'enveloppe et disparut.

« N'en parlons plus, » dit la cité. « J'ai l'habitude. Je fais cela continuellement. »

— « Ouais. »

— « Et je n'en attends aucun remerciement. »

— « Mais si ! Je vous en remercie ! » affirma Carmody.

— « Non. Vous n'êtes pas sincère. »

— « Eh bien, mettons que je ne le suis pas. Que voulez-vous que je vous dise ? »

— « Rien. Je ne vous demande rien. Considérons que l'incident est clos. »

— « En voulez-vous encore ? » demanda la cité à l'issue du dîner.

— « C'était plus qu'assez, » déclara Carmody.

— « Vous n'avez pas pris grand-chose. »

— « J'ai pris mon content. C'était excellent. »

— « En ce cas, pourquoi n'avez-vous pas mangé davantage ? »

— « Parce que je n'aurais pu avaler une bouchée de plus. »

— « Si vous ne vous étiez pas coupé l'appétit avec ce sucre d'orge…»

— « Bon Dieu, ce n'est pas un malheureux sucre d'orge qui m'aurait coupé l'appétit ! C'est tout simplement que…»

— « Vous allumez une cigarette. »

— « Oui. Et alors ? »

— « Ne pourriez-vous remettre cela à un peu plus tard ? »

— « Dites donc ? Où diable voulez-vous…. »

— « C'est que nous avons à parler de choses sérieuses, » coupa la cité. « Avez-vous quelque idée de ce que vous allez faire pour gagner votre vie ? »

— « Je n'ai guère encore eu le temps d'y réfléchir. »

— « Eh bien, moi, j'y ai pensé. Je crois que la médecine vous conviendrait parfaitement. »

— « Quoi ? Des années d'études en faculté, et toute la suite ? »

— « Je puis vous simplifier les choses. »

— « Non. Ça ne m'intéresse pas. »

— « Alors… que diriez-vous du droit ? »

— « Pas question ! »

— « Ingénieur ? C'est une voie qui offre d'excellents débouchés. »

— « Pas pour moi. »

— « Expert-comptable ? »

— « Jamais de la vie. »

— « Enfin, que voudriez-vous être ? »

— « Pilote d'avion à réaction, » lâcha spontanément Carmody.

— « Oh, voyons ! »

— « Je parle sérieusement. »

— « Je n'ai pas un seul aérodrome. »

— « J'irai piloter ailleurs. »

— « Vous dites cela uniquement pour me contrarier ! »

— « Pas du tout. Je veux être pilote. J'ai toujours voulu être pilote ! Parole d'honneur ! »

Il y eut un long silence que rompit finalement la voix de la cité – une voix aux intonations sépulcrales. « Le choix ne regarde que vous. »

— « Où allez-vous à présent ? »

— « Faire un petit tour, » dit Carmody.

— « À neuf heures et demie du soir ? »

— « Pourquoi pas ? »

— « Je croyais que vous étiez fatigué. »

— « Il y a déjà un bout de temps de cela. »

— « Je vois. En outre, je pensais que nous pourrions rester ici à bavarder. »

— « Attendez mon retour, » proposa Carmody.

— « Non, cela n'a pas d'importance. »

— « Je ne tiens pas non plus tellement à sortir maintenant, » affirma Carmody. « Causons. »

— « Non, je n'en ai plus envie. Allez donc faire votre petit tour. »

— « Eh bien, bonne nuit, » souhaita Carmody.

— « Pardon ? »

— « J'ai dit : bonne nuit. »

— « Vous allez dormir ? »

— « Oui. Il est tard. Je suis fatigué. »

— « Vous allez déjà vous coucher ? »

— « Pourquoi pas ? »

— « C'est tout naturel… excepté que vous avez oublié de faire votre toilette. »

— « Oh… j'ai oublié, c'est vrai. Je me laverai demain matin. »

— « Depuis combien de temps n'avez-vous pas pris un bain ? »

— « Ce serait trop long. J'en prendrai un demain. »

— « Ne vous trouveriez-vous pas mieux de le prendre maintenant ? »

— « Non. »

— « Pas même si je vous le préparais ? »

— « Non ! Assez, bon Dieu ! Je vais me coucher ! »

— « Comme il vous plaira. Ne vous lavez pas, ne travaillez pas, ne suivez aucun régime équilibré. Mais n'allez pas vous en prendre à moi. »

— « M'en prendre à vous ? Pourquoi ? »

— « Pour tout ce qui vous arrivera. »

— « Oui. Mais à quoi faisiez vous allusion ? »

— « À rien d'important. »

— « Alors, pourquoi tout ce bruit ? »

— « Je ne songeais qu'à votre propre intérêt. »

— « Je le sais. »

— « Que vous fassiez ou non votre toilette, dites-vous bien que je n'en tire pas le moindre avantage personnel. »

— « Je le comprends parfaitement. »

— « Quand on a charge d'âme, quand on a le sens de ses responsabilités, il n'est pas agréable de s'entendre rabrouer. »

— « Je ne vous ai pas rabrouée. »

— « Pas cette fois. Mais vous l'avez fait auparavant. »

— « C'est vrai… J'étais de mauvaise humeur. »

— « À cause du tabac. »

— « Ah, non ! Ne remettez pas ça sur le tapis ! »

— « Je n'insiste pas. Fumez comme une locomotive. Que voulez-vous que ça me fasse ? »

— « Rien, bien sûr, » conclut Carmody en allumant une cigarette.

« Il n'en reste pas moins que j'ai échoué. »

— « Ah ! non, non ! Assez, de grâce ! »

— « Oubliez ce que je viens de dire. »

— « D'accord. »

— « Il m'arrive de vouloir trop bien faire. »

— « C'est vrai. »

— « Et cela m'est d'autant plus pénible que je sais que j'ai raison. Car j'ai raison, vous comprenez. »

— « Oui. Vous avez raison, encore raison, toujours raison. Dix fois, cent fois, mille fois raison…»

— « Ne vous fâchez pas. Désirez-vous boire un verre de lait ? »

— « Non. »

— « Bien vrai ? »

 

Carmody se prit la tête à deux mains. Il se sentait tout drôle. Il se sentait également coupable, fragile, sale et maladif. Il était irrévocablement mauvais, à moins qu'il ne change sa façon de vivre, qu'il ne s'adapte en faisant des concessions…

Mais au lieu de s'engager dans cette voie il se leva, carra les épaules et battit tranquillement en retraite par la piazza et le pont vénitien.

— « Où allez-vous ? » demanda la cité. « Qu'avez-vous ? »

Sans un mot, lèvres closes, Carmody poursuivit son chemin en longeant l'American Express.

— « Qu'ai-je fait de mal ? » s'écria la cité. « Vous pourriez au moins me le dire ! »

Carmody ne lui accorda pas de réponse. Laissant derrière lui la Brasserie Rochambeau et la synagogue portugaise, il déboucha enfin dans la vaste plaine herbeuse qui s'étendait à perte de vue autour de Pilote.

— « Ingrat ! » cria la cité. « Vous ne valez pas mieux que les autres. Tous les humains sont les mêmes : des animaux malgracieux qu'on n'arrive jamais à contenter ! »

Carmody monta dans sa voiture et mit le moteur en marche.

— « Mais, bien sûr, vous n'êtes quand même pas absolument mécontent, » reprit la cité d'un ton plus calme. « S'il fallait tirer une morale de tout cela, je dirais que c'est à nous, les cités, d'apprendre la patience. »

Carmody embraya. Il filait vers l'Issue 1731 A, vers New York.

— « Bonne route ! » lui cria Pilote en guide d'adieu. « Et ne vous inquiétez pas pour moi, j'attendrai votre retour ! »

Carmody écrasa la pédale de l'accélérateur. Il se serait fort bien passé de cette flèche du Parthe.

 

Traduit par René Lathière. Titre original : Street of dreams, feet of clay. Parution aux U.S.A. : Galaxy, février 1968.

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