Vieux textes de Sheckley : La planète infernale Galaxie n°46 Septembre 1957

 

 

 

 

 

 

 

La nature se plaît, parfois, à rappeler aux hommes combien leur puissance est dérisoire en face des éléments déchaînés…

 

La planète infernale

FINN O’DONNEVAN (Robert Sheckley)

Paru dans Galaxie n°46 Septembre 1957

 

Le vent se levait sans qu’à l’intérieur du poste aucun des deux hommes y prît garde ; pour le moment autre chose les préoccupait.

Clayton tourna encore le robinet et attendit. Rien ne vint.

— Cogne dessus ! conseilla Nerishev.

Clayton asséna plusieurs coups de poing sur le robinet rétif. Deux gouttes d’eau tombèrent ; une troisième tremblota, hésita, alla rejoindre les deux autres, et ce fut tout.

— Rien à faire ! constata Clayton. Cette damnée canalisation est bloquée. Combien avons-nous d’eau en réserve ?

— Quatre gallons… si toutefois le réservoir n’a pas fui.

Nerishev alla à son tour au robinet et le tapota, sans succès, de ses doigts nerveux. Gros et pâle, le visage à moitié mangé par une courte barbe clairsemée, il donnait l’impression d’être de santé fragile, malgré sa corpulence. Pas du tout le type à envoyer en observation, pour des mois, sur une planète inconnue. Mais le Service de Première Exploration avait depuis longtemps reconnu qu’il n’y avait pas de « format » spécial d’homme pour ce genre de travail et il décidait de leur affectation bien plus en fonction de leurs capacités que de leur physique.

Nerishev était très compétent en botanique et en biologie. Quoique d’une nervosité chronique, il témoignait – quand le besoin s’en faisait sentir – d’un extraordinaire sang-froid. Ces sortes d’hommes savent se rendre précieux dans les circonstances les plus imprévues. Tout ceci concourait à faire de Nerishev un pionnier très acceptable pour une planète comme Carella.

— Je suppose que quelqu’un pourrait sortir et débloquer ou réparer le tuyau, dit-il, sans regarder Clayton.

— Je le suppose aussi, répondit l’autre, cognant de nouveau sur le robinet. Mais ce serait aller à la mort. Écoute-moi ça !

Il se planta, bras croisés, devant le robinet rebelle, prêtant l’oreille aux bruits venant du dehors. Nerishev tendit l’oreille, lui aussi.

C’était la troisième fois que Clayton était envoyé en qualité d’observateur sur une planète. Ce petit homme solidement charpenté, au cou de taureau surmonté d’une large face rouge, avait tâté de plusieurs autres jobs au Service de Première Exploration avant d’en trouver un qui lui convînt. La P.P.E. – Première Pénétration Extraterrestre – lui avait réservé de trop désagréables surprises pour qu’il eût envie de persévérer dans cette voie ! C’était un « boulot » pour risque-tout et qui comportait trop de consignes pour convenir à ses goûts.

Clayton lui préférait de beaucoup le travail d’observateur planétaire, consistant à rester sur une planète récemment découverte par les gars de P.P.E. et photographiée par eux sous tous les angles. Rien d’autre à faire qu’endurer stoïquement le manque de confort, observer, noter et « tenir le coup » jusqu’à l’arrivée de l’astronef de relève. Cela durait un an. À l’expiration de ce délai, l’astronef venait vous chercher, vous et votre rapport. Ce rapport, épluché par les spécialistes, permettait ensuite de décider s’il y avait quelque chose à faire sur cette planète ou si elle ne présentait aucun intérêt.

Mme Clayton appréciait beaucoup moins le job de son mari, bien qu’il fût largement rémunéré. Il les contraignait à vivre trop longtemps séparés l’un de l’autre. Avant chaque départ, Clayton lui promettait que c’était le dernier et que, désormais, il se consacrerait à l’exploitation de sa petite ferme. Il était, d’ailleurs, de bonne foi en disant cela. Mais, à peine de retour, il ne rêvait plus que de partir de nouveau, car rien ne lui convenait mieux que ce genre de vie.

Cette fois, pourtant, serait la dernière. Impossible de se dérober à l’engagement qu’il avait pris pour décider sa femme à le laisser partir. Depuis huit mois, Nerishev et lui étaient sur Carella. Dans quatre mois, l’astronef viendrait les reprendre ; s’il était encore vivant, c’en serait fini pour lui d’aller sur d’autres mondes…

Nerishev constata, en hochant la tête :

— Tu as raison : quel vent ! On eût pourtant dit un zéphyr, un souffle d’été, mais tous les deux savaient ce que signifiait le murmure qui leur parvenait à travers la carcasse d’acier du poste, épaisse de trois pouces et doublée intérieurement d’une paroi isolante.

— Il s’élève encore fit remarquer Clayton.

Il se dirigea vers l’indicateur de vitesse du vent, le manœuvra, et l’aiguille vint s’arrêter sur le chiffre quatre-vingt-deux. Le murmure qui leur parvenait correspondait, en réalité, à un vent soufflant à quatre-vingt-deux milles à l’heure.

— Je ne peux sortir avec un vent pareil, dit Clayton. D’autant que ça n’en vaut pas la peine ; on peut attendre un peu…

— C’est ton tour, souligna Nerishev.

— Je sais. Je peux tout de même me plaindre, non ? Viens ! Allons demander à Smanick si cela va s’arranger

Ils traversèrent le poste dans toute sa longueur, faisant résonner de leurs talons le plancher métallique et passant devant les compartiments remplis de vivres, de bouteilles d’air, d’instruments, de matériel et d’équipements de réserve. Tout au bout, se trouvait la massive porte d’acier donnant accès a ce qu’ils avaient pompeusement baptisé le hall de réception. Arrivés là, ils mirent leurs masques et réglèrent l’arrivée de l’oxygène.

— Prêt ? demanda Clayton.

— Prêt.

— Allons-y !

Agrippés l’un à l’autre, ils s’approchèrent de la porte et Clayton pressa sur un bouton. La porte coulissa ; un souffle de vent s’engouffra dans le poste, si violent qu’il faillit les repousser. La tête dans les épaules, s’arc-boutant, les deux hommes firent front à la rafale et réussirent à pénétrer dans le hall.

Celui-ci, en prolongement du poste proprement dit, avait trente pieds de long sur quinze de large. Il n’était pas hermétiquement clos comme le reste de la construction. Des lamelles d’acier composaient ses murs. Le vent, passant par les interstices qui les séparaient, perdait, ainsi coupé, une grande partie de sa force. Le hall constituait de la sorte un lieu de transition entre l’intérieur et l’extérieur. L’indicateur de vitesse leur apprit que le vent soufflait là à trente-quatre milles à l’heure ; plus de moitié moins qu’au dehors.

Néanmoins, Clayton pensa : « Bien ennuyeux de conférer avec les indigènes dans de telles circonstances !…» Mais il n’y avait pas moyen de faire autrement. Habitués à vivre sur une planète où le vent souffle régulièrement entre soixante et soixante-dix milles à l’heure, les indigènes ne pouvaient tolérer « l’air mort » de l’intérieur du poste. Même en réglant le débit d’oxygène sur leurs nécessités respiratoires, ils ne s’adaptaient pas. Ils devenaient anxieux, craintifs et, bientôt, suffoquaient… Il leur fallait du vent ! Un vent soufflant aux environs de trente milles à l’heure, tel était le compromis acceptable pour le Carellien et l’humain : il leur permettait de se rencontrer sans que personne en souffrit.

 

Clayton et Nerishev gagnèrent l’extrémité du hall, où gisait quelque chose qu’on pouvait prendre, à première vue, pour une grosse araignée de mer ou pour une pieuvre.

Smanick – c’était lui – s’agita et tendit cérémonieusement vers eux deux longs tentacules, en émettant un bruit que Clayton traduisit tout de suite, intérieurement par : « Bonjour ! »

— Bonjour ! répondit-il. Que pensez-vous du temps ?

— Excellent.

Contrairement à Clayton, Nerishev n’était pas du tout doué pour les langues. Après huit mois de séjour sur Carella, le langage des indigènes, que son compagnon comprenait parfaitement, demeurait pour lui une inintelligible succession de clapements et de sifflements. Tirant Clayton par le bras, il lui demanda :

— Qu’est-ce qu’il dit ?

Quand Clayton lui eut traduit la réponse, Nerishev soupira :

— Il a de la chance, lui, d’être content !

Plusieurs autres Carelliens, tapis dans un coin du hall, vinrent prendre part à la conversation. Comme Smanick, eux aussi ressemblaient à des araignées de mer ou à des pieuvres, avec leurs gros corps rebondis d’où partaient de longs tentacules. C’était la forme idéale pour vivre sur Carella. Cela prouvait que la Nature s’ingénie toujours à adapter les êtres au milieu où ils se trouvent, pour assurer leur survie.

Parfois, Clayton se prenait à les envier. Alors que Nerishev et lui étaient contraints de demeurer à l’intérieur du poste, eux vivaient à l’air libre, allant et venant à leur guise, même quand le vent se déchaînait. Que de fois ils les avaient vus luttant victorieusement contre la tempête Accrochés au sol par plusieurs de leurs tentacules, ils cherchaient, à l’aide de celles qui étaient restées libres, à s’assurer, un peu plus loin, une nouvelle prise avant d’avancer. Quand ils voulaient aller dans le sens du vent, c’était encore plus simple : ils enroulaient leurs tentacules autour du corps et se laissaient rouler…

Clayton lui ayant demandé comment le temps allait évoluer, Smanick parut se concentrer, puis il renifla le vent, frappa l’un contre l’autre deux de ses tentacules et répondit :

— Le vent peut se lever un peu plus, mais ce ne sera rien de sérieux.

Rien de sérieux pour un Carellien, cela pouvait signifier quelque chose d’effroyable pour un Terrien. Voilà qui promettait !

 

Les deux hommes prirent amicalement congé des Carelliens, puis réintégrèrent l’intérieur du poste, dont ils refermèrent avec soin l’épaisse porte derrière eux. Voyant Clayton soucieux, Nerishev lui dit :

— Écoute, vieux : si tu préfères attendre…

Clayton réfléchit, puis décida :

— Non ! Autant le faire tout de suite, puisqu’il le faut. Avec la Brute, je dois m’en tirer.

Ils avaient donné ce nom évocateur de sa puissance au véhicule spécialement construit pour leur permettre de se déplacer sur Carella et qu’ils utilisaient pour leurs observations. Faiblement éclairé par la lumière tombant d’une ampoule, son énorme ventre lisse luisait doucement au fond du poste.

C’était une sorte de tank, de forme sphérique, aux fentes de vision garnies d’un verre assez épais pour égaler la résistance de son revêtement d’acier. Cet engin de douze tonnes, mû par un puissant moteur, avait été conçu de telle sorte qu’il était absolument étanche et que ni le sable, ni la poussière, ne pouvaient se glisser à l’intérieur. Son centre de gravité était très bas. Enfin, ses six roues, chaussées d’énormes pneus ballon, adhéraient parfaitement, sur une large surface, à tous les sols. Cela ralentissait, certes, sa vitesse, mais lui donnait une assise incomparable. On avait l’impression, en le voyant, de la masse inébranlable de quelque monstre préhistorique.

Clayton pénétra à l’intérieur, se coiffa d’un casque, protégea ses yeux de lunettes et s’assit sur le siège de pilotage. Il mit ensuite le moteur en marche, écouta un moment son ronflement régulier et, hochant la tête d’un air satisfait, lança :

— Ça va ! La Brute est prête. Nerishev, ouvre la porte du garage !

 

Clayton jeta un dernier coup d’œil pour s’assurer que tout était en ordre à bord de la Brute, puis il attendit tranquillement, les mains sur le volant, prêt à démarrer. Au bout de quelques instants, la radio lui apporta la voix de Nerishev :

— J’ouvre la porte.

— Bien !

Clayton guida son engin pour le faire sortir du poste, d’où il déboucha dans une vaste plaine.

Le poste avait été installé à cet endroit de préférence aux zones montagneuses de la planète, qui l’eussent un peu protégé du vent, mais qui n’offraient pas un sol assez stable. Les montagnes, en effet, constamment en mouvement, montaient, un jour, et s’effaçaient le lendemain. Certes, la plaine présentait, elle aussi, ses dangers. Pour préserver le poste d’un certain nombre, on l’avait entouré, à quelque distance, d’un champ de pieux métalliques qui rappelaient les défenses antichars de jadis et avaient, d’ailleurs, un but identique.

Clayton conduisit la Brute dans le passage en chicanes qui permettait de sortir sans encombre du champ. Ceci fait, il repéra le minuscule pipe-line assurant l’arrivée d’eau, et le suivit. Lorsque, sur le petit écran placé au-dessus de sa tête, apparaîtrait une ligne blanche, il lui faudrait s’arrêter, car cette ligne indiquerait la rupture ou l’obstruction de la canalisation.

 

Un vaste désert s’étendait devant lui, monotone et rocailleux. Parfois, un buisson bas, accroché de toutes ses racines au sol, s’offrait à sa vue.

Le vent soufflant par derrière, le bruit du moteur ne permettait pas à Clayton d’apprécier sa violence. Il consulta donc l’appareil indiquant sa vitesse, et le chiffre qu’il lut le laissa songeur : quatre-vingt-douze milles à l’heure !

La Brute roulait à allure régulière. De temps en temps, des cailloux projetés par la tempête la canonnaient avec un « bang ! » sonore. Pas d’inquiétude à avoir à ce sujet ! Les cailloux ne pouvaient causer aucun dommage au blindage.

Le poste de radio grésilla.

— Tout va bien ? demanda Nerishev.

— Bien, répondit laconiquement Clayton, son attention retenue par un curieux engin qui se déplaçait dans la plaine.

Il s’agissait d’un de ces véhicules – sorte de voilier agencé pour se déplacer, non sur l’eau, mais à la surface du sol – dont se servaient les Carelliens pour les randonnées d’une certaine importance. Long d’à peu près quarante pieds, très étroit, effilé de l’avant, il allait rapidement, effleurant à peine le sol de ses rouleaux de bois. Sa courte voile était faite des branchages entrelacés d’un des rares arbrisseaux feuillus de la planète.

En passant près de la Brute, les Carelliens agitèrent leurs tentacules : leur façon à eux de saluer un ami, bien qu’ils n’aient pu voir Clayton. Celui-ci remarqua qu’ils semblaient se diriger vers le poste.

Un instant distrait de sa tâche, Clayton se remit à surveiller le pipe-line. Le vent dominait, maintenant les sonores ronflements du moteur. Un coup d’œil à l’indicateur révéla à Clayton que le vent augmentait : quatre-vingt-dix sept milles à l’heure !

Le visage soudain assombri, il regarda par l’étroit hublot qui lui permettait de voir devant lui et dont le bas était déjà à moitié obscurci par la poussière. Dans le lointain, il distingua les falaises au pied desquelles se trouvait la source où le pipe-line puisait l’eau nécessaire au poste. Il n’allait pas tarder à être fixé sur ce qu’il aurait à faire. Les cailloux crépitant de plus en plus nombreux sur la carcasse de la Brute l’agaçaient.

 

Un nouveau véhicule carellien ; un second, presque aussitôt, puis un troisième. Comme celui de tout à l’heure, ils fonçaient contre le vent et dans la même direction : celle du poste.

Frappé par cette constatation, Clayton alerta Nerishev.

— Que fais-tu ? commença par lui demander celui-ci lorsque la liaison radio fut établie.

— J’approche de la source et je n’ai encore rien découvert. Je t’ai appelé pour te signaler que je viens de croiser plusieurs voiliers bondés de Carelliens. Ils semblent se diriger vers le poste.

— Je sais ! Six de leurs fichus engins sont venus s’amarrer près du poste. Leurs occupants sont à l’abri dans le hall. Il en viendra certainement d’autres.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

— Ils ont apporté des provisions. On dirait qu’ils préparent une fête…

— Possible ! Mais tiens-toi sur tes gardes. On, ne sait jamais…

— Sois tranquille ! Fais plutôt attention pour toi.

— Tu penses ! Je coupe. À plus tard ! Je viens de découvrir la fuite.

 

Elle apparaissait sur l’écran sous la forme d’une brillante tache blanche. Clayton arrêta la Brute et put constater, en regardant par le hublot, que le pipe-line, complètement dénudé à cet endroit, avait été écrasé par un bloc rocheux qui était allé s’immobiliser un peu plus loin. Il remit son engin en marche et le manœuvra de telle sorte qu’il le protégeât du vent quand il effectuerait la réparation. Précaution qui n’était pas superflue : le vent soufflait, maintenant, à cent treize milles à l’heure !

Clayton se munit de tout ce qui lui était nécessaire : sac à outils, lampe à souder, long morceau de tuyau identique à celui qui avait servi à aménager le pipe-line. Il attacha solidement chaque pièce à sa ceinture, afin que si le vent les lui arrachait des mains, il pût les récupérer. Ensuite, il se ceintura d’une solide corde de nylon, dont l’autre extrémité était retenue par un crochet rivé à la Brute ; ajusta son masque à oxygène et régla le débit d’arrivée de l’air. Ainsi paré, il sortit de son engin, dont il referma la porte derrière lui.

Un vent tonnant et rugissant comme une mer en furie l’accueillit et le secoua, bien qu’il fût en partie protégé par la masse de la Brute.

Clayton s’accroupit et se mit au travail. Il fallut deux heures pour effectuer une réparation banale qui, normalement, aurait demandé trois fois moins de temps. Il la termina, exténué, les vêtements lacérés, le masque recouvert à tel point de poussière qu’il avait l’impression d’être dans le brouillard, bien qu’il eût essuyé les verres de son masque à plusieurs reprises.

 

Clayton se hâta de remonter dans la Brute ; tellement las qu’il se laissa tomber sur le plancher dès qu’il fut à l’abri du vent. Celui-ci secouait le lourd véhicule, le faisant trembler de toutes ses membrures. Peu à peu, Clayton reprit son souffle et sentit ses forces revenir. C’est alors qu’il entendit la voix de Nerishev qui, inlassablement, appelait d’un ton inquiet :

— Allô ! Clayton ? Réponds-moi…

Clayton regagna son siège et, la bouche devant le micro, annonça :

— Tout va bien, Nerishev ! Réparation terminée.

— Pas trop tôt ! Reviens vite ! Tu n’as pas une minute à perdre ! Le vent souffle à cent trente huit. J’ai l’impression que le cyclone va arriver d’un instant à l’autre…

— Je pars !

Un cyclone sur Carella, c’était une chose à laquelle Clayton préférait ne pas penser. Ils en avaient essuyé un, au cours de ces huit mois, un seul, mais qui comptait, avec son vent soufflant à une vitesse de cent soixante milles. Si un cyclone se déchaînait, il était préférable de ne pas le subir en rase campagne !

 

Clayton fit faire demi-tour à son engin et reprit le chemin du poste. Cela le contraignait à aller contre le vent, ce qui n’était pas pour faciliter les choses. Bien que le diesel tournât à plein régime, la Brute n’avançait que très lentement. Trois milles à l’heure, c’était tout ce que cette puissante machine pouvait maintenant donner, tant la pression fantastique du vent la freinait. À travers l’étroite fente du hublot, un terrifiant spectacle s’offrait à la vue de Clayton. De longues traînées de poussière et de sable tourbillonnaient au ras du sol, s’élevaient, redescendaient et fonçaient vertigineusement sur lui. Chaque fois que l’un de ces nuages, enflé démesurément et où pierres et cailloux se mêlaient à la poussière et au sable, s’abattait en crépitant sur la Brute et martelait le hublot, Clayton ne pouvait s’empêcher d’esquisser un plongeon, comme pour éviter cette mitraille.

Autre sujet d’inquiétude : la Brute peinait. Son moteur chauffait terriblement et avait quelques ratés.

— Allons, ma vieille, supplia Clayton, encore un effort ! Tu ne vas pas me laisser en rade maintenant Ramène-moi au bercail ! Tu te reposeras après tant que tu voudras.

Cahin-caha, par à-coups, la Brute continuait lentement d’avancer. Elle n’était plus, d’après les estimations de Clayton, qu’à une dizaine de milles du poste lorsqu’un nouveau danger surgit soudain. Entendant un bruit sourd comme celui d’une avalanche dévalant le flanc d’une montagne, Clayton s’efforça de distinguer ce qui se passait. Ce qu’il vit le remplit d’effroi : le vent poussait vers lui, et droit sur lui, un roc de la taille d’une maison. Il fallait s’écarter de son chemin ! Clayton braqua à gauche. La Brute, réticente d’abord, finit par obéir et, péniblement, s’éloigna un peu de la zone dangereuse. La masse rocheuse passa à une dizaine de yards seulement, mais Clayton ne fut vraiment soulagé que lorsqu’il l’eut vue, par le hublot arrière, qui poursuivait sa route cahotante. Il essuya d’un revers de main la sueur froide coulant sur son visage ; puis, tapotant amicalement les commandes de son engin :

— Allons, ma bonne vieille : un dernier effort !…

Clayton voulut, alors, reprendre la direction du poste. Le diesel donnant à plein régime, il chercha à mettre la Brute « dans le vent ». Mais l’engin ne bougeait pas, comme s’il eût été retenu, bloqué par un mur invisible. Il est vrai que le vent soufflait, maintenant, à cent cinquante milles à l’heure…

— Que fais-tu ? s’inquiéta Nerishev.

— Ce que je peux… Pas le temps de causer !

De nouveau, le diesel avait des ratés. Clayton vérifia l’allumage[1], l’arrivée du carburant et fit la grimace avant d’appeler, à son tour, Nerishev :

— Allô ! Nerishev ? La Brute est sur le point de caler !

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Le sable ! J’ai l’impression que le vent a réussi à en fourrer partout ! Je vais faire le plus de chemin possible comme ça, mais j’ai bien peur de ne pouvoir aller loin…

— Et après ?

— J’essaierai la voile, si le mât veut tenir…

 

Clayton reprit les commandes en mains. Avec un tel vent, la Brute devait être tenue solidement, comme un navire sur la mer. Il chercha à l’orienter un peu différemment et, cette fois, l’engin obéit. Clayton pensa qu’en louvoyant, il finirait tout de même par progresser. C’était la seule solution, puisqu’il lui était désormais impossible d’aller contre le vent. Mais il n’avançait pas vite ! Au bout d’une heure, son engin avait à peine parcouru deux milles ; deux milles utiles s’entend. Une chance encore que la Brute tînt si bien le coup contre les assauts de la tempête ! Clayton bénissait son constructeur et priait le ciel pour que le diesel continuât, malgré ses toussotements intermittents, d’effectuer son rude travail. Le pilote surveillait toujours, à travers le hublot à demi aveuglé par le sable, ce qui se passait à l’extérieur. Il vit un autre voilier carellien. Chancelant et donnant de la bande, il avançait rapidement dans le vent et eut tôt fait de distancer la Brute.

« Ils ont de la veine, ces indigènes ! pensa Clayton. Un vent de cent soixante-cinq milles à l’heure les gêne à peine…»

Enfin, il aperçut ce qu’il cherchait depuis si longtemps : la demi-sphère grise du poste. Tout joyeux, il alerta Nerishev :

— J’arrive ! Nerishev, mon vieux, grouille-toi d’aller à la cave chercher quelques bonnes bouteilles ! Je connais quelqu’un qui va se payer une cuite, ce soir !

Juste à ce moment-là, le diesel cala pour de bon.

Clayton jura :

— Quelle guigne ! Si j’avais le vent arrière, je pourrais me laisser pousser. Mais, naturellement, je l’ai en plein dans le nez. Je suis coincé…

Mis au courant de l’incident, Nerisliev demanda :

— Que vas-tu faire ?

— Attendre ! Quand le vent se calmera, je gagnerai la baraque à pied.

La Brute, malgré sa masse de douze tonnes, tremblait sous les coups du vent.

— Tu sais, reprit Clayton, pour moi, c’est fini, et bien fini, cette existence idiote ! Une fois rentré sur Terre, plus question de repartir !

— Sérieux ?

— Absolument ! J’ai une ferme dans le Maryland, tout près de la mer. Tu sais ce que j’y ferai ?

— J’attends que tu me le dises.

—  J’élèverai des huîtres. Oui, parfaitement, des huîtres !

Le poste semblait s’éloigner lentement. Clayton se frotta les yeux, se demandant s’il ne devenait pas fou. Puis il regarda plus attentivement et dut se rendre à la réalité : en dépit de ses freins serrés, en dépit de ses lignes aérodynamiques qui offraient le minimum de prise au vent, la Brute, poussée par l’ouragan, s’écartait peu à peu du poste. D’un geste rageur, Clayton poussa un bouton sur le tableau de bord. Il libéra ainsi la porte du compartiment des ancres. Il entendit le bruit sourd de celles-ci heurtant le sol, puis le frottement des câbles d’acier. Quand il jugea suffisante la longueur des câbles sortis, il bloqua le treuil et attendit.

La Brute s’immobilisa. Cette fois, elle semblait amarrée solidement.

— J’ai lâché les ancres, annonça Clayton.

— Sont-elles solides ?

— J’en ai l’impression.

 

Clayton alluma une cigarette et s’adossa à son siège. Il se sentait très las. Il ferma les yeux, rendus douloureux par les efforts faits pour voir (et, le plus souvent, deviner) au dehors, puis chercha à se relaxer. Le vent hurlait, mugissait, cherchant une prise sur la coque lisse de la Brute. Le sable crépitait comme de la mitraille ; cailloux et pierres claquaient comme des boulets contre le blindage. Celui-ci était solide, mais tout de même !… Au moment où le vent atteignit cent soixante-dix milles à l’heure, le ventilateur cessa de fonctionner. La poussière se mit à envahir la cabine de son nuage tourbillonnant, qui s’épaississait peu à peu. Clayton en fit la remarque : sans ses lunettes, il aurait été aveuglé ; et étouffé, sans son masque.

Quand l’homme est ainsi aux prises avec les éléments déchaînés, auxquels il n’a à opposer que de dérisoires moyens de défense, il ne manque pas de méditer sur sa faiblesse et sa vulnérabilité.

« Que suis-je venu faire là ? » se demandait Clayton, et il tirait la conclusion que l’homme est fait pour vivre uniquement dans le calme, dans l’air tranquille de la Terre. Si jamais il avait la chance d’y retourner, bien sûr il n’en repartirait plus !…

La voix de Nerishev, hurlant sans doute pour dominer le bruit, vint le tirer de ses pensées :

— Allô, Clayton, ça va ?

— À peu près. Et toi ?

— Pas très fort ! La carcasse du poste vibre de toute part. Si ce vent dure longtemps, je me demande si les fondations tiendront le coup…

— Dire qu’on veut installer un dépôt de carburant ici ! C’est de la démence !

— Tu sais pourquoi ? Carella est la seule planète solide qui soit dans cette partie de la Galaxie. Les autres ne sont que d’énormes masses gazeuses.

— Il serait plus simple de construire un planétoïde !

— Mais ça coûterait plus cher…

Clayton cracha la poussière qui lui emplissait la bouche et crissait sous ses dents.

— Après tout, ils feront ce qu’ils voudront ! Je pense que tu es comme moi : je ne demande qu’à tenir jusqu’à l’arrivée de l’astronef de relève. Combien d’indigènes as-tu au poste ?

— Une quinzaine, à l’abri dans le hall.

— Calmes ?

— J’ai l’impression qu’ils agissent drôlement.

— Comment cela ?

— Assez difficile à t’expliquer. Mais ce que je vois ne me plaît guère.

— Je t’en prie, ne va pas auprès d’eux ! Tu ne parles pas leur langue ; vous ne vous comprendriez pas et… je préfère ne pas te trouver en morceaux quand je reviendrai ! (Il soupira.) Si je reviens !…

— Je l’espère bien !

— Et moi, donc !… Seigneur !

— Quoi ?

— Un rocher… À plus tard !

 

Clayton avait le regard fixé sur cette tache noire qu’il voyait grossir depuis un moment et dans laquelle il venait de distinguer un rocher. Pas de doute non plus sur ce second point : le vent le poussait directement vers la Brute. Un coup d’œil au cadran : cent soixante-quatorze milles à l’heure. Incroyable !

— Tourne, mais tourne donc ! cria rageusement Clayton, comme si ses injonctions avaient pu influencer la marche du rocher.

Celui-ci, maintenant de la taille d’une maison, grossissait toujours en roulant droit sur lui. Sur un rail, sa course n’eût pas été plus rectiligne. D’un doigt fébrile, Clayton pressa le bouton qui permettait de libérer les ancres de leurs câbles. Et, sans se préoccuper d’enrouler ceux-ci, il lâcha les freins. La Brute, sous la violente poussée du vent, s’ébranla pesamment, puis, peu à peu, prit de la vitesse. Pendant ce temps, le rocher avait continué de progresser, ainsi que le constata Clayton dans son rétroviseur. Il gagnait rapidement sur la Brute, qui semblait plafonner à quarante milles à l’heure. Il fallait donc comme pour le précédent, s’écarter à tout prix de son chemin. Saisissant le volant à deux mains, Clayton le braqua tant qu’il put vers la gauche. La Brute se pencha sur le côté, amorça une queue de poisson et manqua de chavirer. Clayton réussit à la remettre d’aplomb en pensant qu’il était probablement le premier homme qui soit parvenu à redresser un « douze tonnes ». Il put ensuite l’obliger à rouler de biais pour s’écarter suffisamment de la route suivie par le rocher. Celui-ci – il lui parut gros comme un immeuble de trois étages ! – le dépassa avec un fracas de tonnerre, le sol trembla sur son passage. La Brute sursauta, se cabra, s’immobilisa sur ses larges pneus, mais pour quelques instants seulement. En effet, le vent se remit à la pousser…

De nouveau, la voix inquiète de Nerishev :

— Clayton, parle-moi ! Qu’est-il arrivé ? Le rocher ?

— Évité ! Mais j’ai dû abandonner les ancres, et le vent me pousse.

— Peux-tu manœuvrer ?

— Pas question ! Tout à l’heure, j’ai failli chavirer.

— Vers où le vent te pousse-t-il ?

Dans le lointain, à travers le nuage de poussière et de sable, Clayton distinguait les massives silhouettes des gros rocs noirs bordant la plaine.

— Je suis à peu près à une quinzaine de milles des rochers. Au train où je vais, je ne serai pas long à aller me fracasser sur eux.

— As-tu serré les freins ?

— Bien entendu !

— Bloque-les.

Les freins grincèrent, gémirent et se mirent à fumer. Freins ou pas, le vent était le plus fort.

— Mets la voile ! conseilla alors Nerishev.

— Le vent l’arrachera.

— Essaie toujours ! Qu’est-ce que tu risques ?

Nerishev resta un moment silencieux, puis reprit, d’une voix angoissée :

— Ça va mal pour moi aussi ! La baraque est secouée comme une caisse ! Et je vois des blocs de rochers qui s’attaquent à nos pieux. Ils les écrasent !

— Tais-toi ! fulmina Clayton. J’ai assez de mes propres embêtements, sans que…

— Mais je me demande si le poste tiendra le coup… Écoute moi : il faut…

Le poste de radio grésilla, puis se tut. Clayton le tapota, le secoua, puis l’abandonna en pestant contre ces appareils qui se détraquent régulièrement, juste au moment où l’on a besoin d’eux. Un coup d’œil au compteur, un autre par le hublot : la Brute roulait à près de cinquante milles à l’heure vers la menaçante ceinture de rocs noirs qui grossissaient à vue d’œil.

« Si je ne tente pas quelque chose, mon compte sera réglé dans quelques minutes ! » pensa Clayton.

Il libéra la dernière ancre, l’ancre de secours, tout en sachant parfaitement qu’elle ne suffirait pas à immobiliser la Brute. De deux choses l’une : ou le câble céderait, ou…

L’ancre se mit à labourer profondément le sol comme un soc de charrue. La Brute perdit un peu de sa vitesse, et Clayton profita du répit qui lui était ainsi accordé pour tenter son ultime chance en hissant la voile.

 

Les ingénieurs qui avaient conçu les plans de la Brute et dirigé sa construction s’étaient inspirés de la règle selon laquelle la plupart des petits bateaux à moteur appelés à naviguer sur les océans sont pourvus d’une voile auxiliaire, utilisée en cas de panne du moteur. Ils avaient estimé qu’il devait en être de même pour un engin utilisé sur Carella, où il était impossible à un homme de se déplacer à pied, même pour des randonnées de moyenne importance.

Il suffisait de presser sur un bouton pour faire surgir du plafond le mât – court et solide pilier de métal – auquel le retenaient ensuite des supports magnétiques. Le mât et sa voile. Celle-ci, faite de fils de métal tissés, était alors tendue à l’aide de trois câbles d’acier flexible que l’on manœuvrait, toujours de l’intérieur, à l’aide d’un petit treuil à grande démultiplication. Bien qu’ayant seulement quelques pieds carrés de surface, la voile permettait, cependant, de diriger un monstre de douze tonnes, ses freins serrés et traînant une ancre au bout de deux cent cinquante pieds de câble… Facilement même, avec le vent soufflant à cent quatre-vingt-cinq milles à l’heure.

 

Clayton amorça ainsi un vaste arc de cercle et, quand il eut terminé la manœuvre, il constata avec satisfaction que la ligne des rochers n’était plus devant, mais derrière lui. Il complimenta sa machine :

— Très bien, ma vieille ; très bien !

Triomphe de courte durée. Clayton entendit un « Clac ! », et un caillou vint tomber presque à ses pieds. Projeté avec une violence inouïe par le vent soufflant à cent quatre-vingt-sept milles à l’heure, ce caillou avait percé le blindage. Maintenant, le vent, s’engouffrant par le trou, fouettait le malheureux pilote comme s’il cherchait à l’arracher de son siège. Clayton se baissa le plus qu’il put pour l’éviter. Presque couché sur son volant, il s’y accrochait en pesant de toutes ses forces pour maintenir la Brute dans la direction qu’il avait réussi à lui faire prendre et qu’il pouvait conserver, à condition de continuer de louvoyer. La voile gémissait ; son puissant mât vibrait comme une canne à pêche. Peu de chances, Clayton le pressentait, pour qu’ils tinssent ! Leurs patins usés, les feins ne serraient plus, et la Brute, insensiblement, prenait de la vitesse. Un crissement de métal : la voile venait de se déchirer. Maintenant, ses lambeaux flagellaient furieusement le toit. Puis le mât craqua à son tour et se mit à frapper de grands coups sourds contre la carrosserie du véhicule. De nouveau, le vent, soufflant à cent quatre vingt dix milles à l’heure, fit son jouet de la Brute. Il la souleva et la déporta d’une dizaine de yards. En retombant, l’un des pneus avant creva, ainsi que les deux pneus arrière. Épuisé par la lutte, le cerveau vide au point de ne plus penser, Clayton se coucha sur son volant et s’abandonna, la tête entre les bras. Il attendait la fin.

Quand la Brute stoppa, ce fut de façon si soudaine que Clayton fut projeté en avant. Sa ceinture de sécurité céda et il alla heurter violemment, la tête la première, le tableau de bord, puis retomba sur le plancher. Il se releva en tâtonnant, regagna son siège et se palpa le corps : rien de cassé. Mais sa bouche et son front saignaient.

Clayton épongea ses blessures, au demeurant assez anodines et chercha à savoir ce qui s’était passé et pourquoi la Brute restait immobile. Il comprit, en se retournant pour regarder par le hublot arrière : l’ancre de secours s’était accrochée à une aspérité rocheuse et, le câble ayant tenu, avait bloqué la Brute à un demi-mille des rochers. Ainsi, il était sauvé ! Temporairement, du moins. Car le vent – cent quatre-vingt-treize milles à l’heure ! – ne renonçait pas à sa proie. Sous sa violente poussée, la Brute se soulevait, retombait, se cabrait, retombait de nouveau, tel un monstrueux poisson se débattant au bout d’une ligne. Le câble, tendu à craquer, vibrait comme une corde de guitare. Comme il put, Clayton s’accrocha des bras et des jambes à son siège. S’il s’était abandonné, en effet, les secousses l’auraient projeté d’une paroi à l’autre et, finalement, assommé. Il fallait tenir, coûte que coûte.

 

Machinalement, au cours d’une brève trêve, Clayton jeta un coup d’œil au cadran tant de fois anxieusement consulté déjà. Il pensa amèrement qu’il était déraisonnable d’espérer que le câble tiendrait longtemps par un tel vent : cent quatre-vingt-sept milles à l’heure. C’était trop lui demander.

« Tiens ! réfléchit Clayton l’instant d’après, cent quatre-vingt-sept milles… Tout à l’heure, j’ai vu cent quatre-vingt-treize. Ai-je mal lu, ou est-ce que le vent diminuerait ? »

Tout d’abord, il n’en crut pas ses yeux et il resta le regard fixé sur l’aiguille avant de se convaincre de la réalité : elle descendait, lentement, certes, mais régulièrement. Ainsi donc, le vent baissait. Clayton sentit de nouveau l’espoir renaître en lui. Quand le vent fut descendu à cent soixante milles à l’heure, la Brute cessa de sauter. Elle resta bien tranquille, un peu de guingois, sur ses pneus crevés. Cette fois, Clayton était sauvé !

 

Les indigènes vinrent le chercher, un peu plus tard. Ils manœuvraient adroitement douze de leurs étranges voiliers, avec lesquels ils prirent en remorque la Brute, fortement endommagée, Auparavant, ils avaient aidé Clayton, encore à demi hébété, à sortir de son engin et à prendre place à bord d’un de leurs véhicules. Arrivés devant le poste, ils l’aidèrent encore à gagner le hall, où Nerishev attendait. Dès qu’ils furent à l’intérieur du poste, Nerishev déshabilla son compagnon et le porta sur son lit. Après l’avoir soigneusement examiné, il lui dit, d’un ton joyeux :

— Tu n’as rien de cassé, à l’exception de deux dents. Pas la moindre contusion non plus. En somme, tu reviens de cette aventure en bien meilleur état que je le pensais…

— Je suis fourbu, mais l’essentiel est que nous nous en soyons tirés tous les deux, et que le poste soit toujours debout !

Nerishev soupira :

— Debout, oui. Mais… nôtre système de défense est complètement anéanti. Le poste à résisté à deux gros rochers reçus de plein fouet ; seulement ses fondations sont déchaussées. Encore une tempête comme celle-là, et ce sera la fin de tout !…

— Bah ! Le danger est passé ! Nous sortirons bien de là ! Depuis huit mois que nous sommes sur cette fichue planète, c’est la première tempête de cette violence que nous subissons. Il ne nous reste plus que quatre mois à attendre avant de regagner la Terre. Bien peu de chose, quatre mois !…

— Évidemment ! Mais…

C’était Clayton qui avait le plus souffert, et c’était lui qui devait « remonter » Nerishev, visiblement découragé ! Il lui tapota sur l’épaule.

— Allons, mon vieux, du cran ! Le plus dur est passé…

 

Après s’être restauré et reposé un peu, Clayton passa des vêtements propres. Le voyant se munir de son masque, Nerishev lui demanda :

— Où veux-tu aller ?

— Jeter un coup d’œil dehors et parler à Smanick. Je suis curieux de savoir pourquoi tant d’indigènes sont venus ici.

— Ça m’intrigue, moi aussi, je te suis.

Le hall-abri était rempli de Carelliens, qui avaient amarré, à proximité du poste, leurs voiliers, au nombre de plusieurs dizaines.

— Smanick ! appela Clayton.

L’un des indigènes, que rien ne distinguait apparemment des autres, se détacha de leur groupe et s’approcha.

— Qu’est-ce qui se passe ? lui demanda Clayton.

— C’est le festival d’été, notre grande fête annuelle.

— Très bien !…Mais que pensez vous de cet ouragan ?

— Une forte brise. Rien de dangereux ! Seulement désagréable pour aller à la voile.

— Seulement désagréable ! Ce n’est pas mon opinion. Vous m’aviez dit « Rien de sérieux ! » avant que je parte. J’espère qu’à l’avenir, vos prévisions seront plus exactes.

Smanick s’excusa :

— On ne peut pas toujours prévoir le temps de façon précise. Je regrette que mes prévisions aient été erronées, car ce sont les dernières.

— Les dernières ? Pourquoi ? J’espère bien, au contraire…

— Les dernières, répéta Smanick.

Désignant de l’un de ses tentacules les Carelliens qui les entouraient, il expliqua :

— Ces gens sont les membres de la tribu des Seremai, ma tribu. Nous venons de célébrer ensemble la fête de l’été. Maintenant que l’été est fini, nous devons partir.

— Pour aller où ?

— Dans les cavernes de l’ouest.

— Loin d’ici ?

— À deux semaines de voyage à la voile. Nous y vivrons pendant trois mois. De cette façon, nous serons en sécurité.

Clayton tressaillit comme s’il venait de recevoir un coup violent à l’estomac. Il demanda, angoissé :

— Que veux-tu dire, mon vieux ?…

— Je vous l’ai dit : l’été est fini. Nous serons protégés des vents et des tempêtes de l’hiver.

— Qu’est-ce qu’il dit, s’inquiéta Nerishev. Tu fais une de ces têtes !

Clayton ne répondit pas. Il pensait à l’effroyable tempête qu’ils venaient de subir et que Smanick considérait comme une brise modérée. Il pensait à la Brute hors d’usage, aux fondations déchaussées du poste, aux défenses écrasées qui ne seraient plus d’aucun secours contre les rochers… Et à l’astronef qui ne viendrait que dans quatre mois.

De nouveau, il demanda :

— Pouvez-vous nous prendre à bord de vos voiliers, Smanick, pour que nous allions, avec vous, chercher refuge dans ces cavernes ?

— Naturellement, dit Smanick.

« Nous ne pouvons pas ! » pensa Clayton, effondré. Son sentiment que tout était perdu était plus intense qu’au plus fort de la tempête. « Nous ne pouvons pas ! Nous avons besoin de notre oxygène, de notre nourriture, de notre eau…»

— Qu’y a-t-il donc ? Qu’est-ce que que ce Carellien de malheur t’a raconté pour que tu prennes cet air d’enterrement ?

— Il dit que les fortes tempêtes vont maintenant venir, car l’hiver va les déclencher…

Les deux hommes se regardèrent.

Au dehors, le vent se levait…

 

 



 

 

 

 

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