VIEUX TEXTES DE SHECKLEY : Tu seras sorcier - Fiction n°18 de Mai 1955

 Robert Sheckley, une des "étoiles" de la revue Galaxy est aujourd'hui pratiquement oublié et n'est plus réédité. Certains de ses textes, parus dans des revues de SF des années 50 ou 60, n'ont jamais été repris depuis. C'est ceux-ci que je vous offre ici (et tant pis pour les problèmes de droit; il fallait les rééditer avant :-).

 Peu d’écrivains de S. F. ont conquis aussi rapidement la notoriété de Robert Sheckley. Il y a quelques années, il n’était qu’un auteur prometteur et impublié, que « Fantasy and Science Fiction » encouragea en faisant paraître ses premières nouvelles. Depuis, son nom est apparu régulièrement dans presque toutes les revues du genre, dans de nombreuses anthologies, ainsi que dans de grands magazines populaires ; il a obtenu récemment une consécration en voyant publié un recueil de ses nouvelles : « Untouched by human hands ». Les raisons de ce succès apparaissent pleinement à lire ses histoires : elles portent à la fois la marque de l’originalité et celle de la diversité. Leurs thèmes sont dramatiques ou humoristiques, ils se rattachent à la « science-fiction » ou au fantastique, mais ils ont une sorte de marque de fabrique qui les distingue du tout-venant. Vous en avez eu déjà un exemple – dans Science-Fiction numéro 4 – avec « Désirs de roi », fantaisie à propos des voyages dans le temps. En voici un autre, avec une petite nouvelle qui est une parodie des histoires de sorcellerie. À noter que le nom de « Dee » n’est pas une invention de l’auteur, car il a existé jadis un fameux alchimiste écossais, nommé John Dee. Ce personnage étrange, qui pratiquait la magie, la sorcellerie et la divination (selon la légende, il voyait l’avenir dans un miroir noir), eut aussi des idées très modernes pour son époque : par exemple, il imagina à l’avance les fuseaux horaires et certaines de ses propositions pour la navigation, comme la route du grand cercle, dénotent une science mathématique inattendue.

 

Tu seras sorcier

 

(The Accountant) 

Fiction n° 18  Mai 1955

 

Mr Dee était installé dans son grand fauteuil, sa ceinture desserrée les journaux du soir éparpillés autour de lui. Il fumait sa pipe paisiblement, conscient de ce que le monde offrait de merveilleux. Le jour même il avait vendu deux amulettes et un philtre ; sa femme, dont il entendait le remue-ménage dans la cuisine, était occupée à prépare un délicieux repas ; et sa pipe tirait de façon satisfaisante. Avec un soupir de béatitude, Mr. Dee bâilla et s’étira. Morton, son fils, qui était âgé de neuf ans, pénétra à ce moment-là en hâte dans le salon. Il était chargé de livres.

— « Comment a marché l’école aujourd’hui ? » demanda Mr. Dee

— « Bien. » L’enfant avait ralenti son allure, mais continuait de se diriger vers sa chambre.

— « Qu’est-ce que tu as là ? » s’enquit Mr. Dee, en désignant du doigt la pile de livres que portait son fils.

— « Oh ! rien… D’autres manuels de comptabilité, simplement, » répondit Morton sans regarder son père, et il disparut précipitamment dans sa chambre.

Mr. Dee hocha la tête. Le Diable savait où le gamin avait été pêcher cette idée de devenir comptable… Comptable ! Morton avait beau être bon en calcul, il faudrait qu’il oublie cette absurdité. Un plus grand destin l’attendait. On sonna à la porte d’entrée. Mr. Dee resserra sa ceinture, rentra vivement sa chemise dans son pantalon et alla ouvrir. C’était Miss Greeb, l’institutrice de son fils.

« Entrez, Miss Greeb, » dit-il. « Vous prendrez bien quelque chose ? »

— « Je n’en ai pas le temps, » répondit Miss Greeb. Debout sur le seuil, elle se tenait les poings sur les hanches. Avec ses cheveux gris en bataille, son visage maigre au nez pointu et ses yeux rouges et perçants, elle avait absolument l’air d’une sorcière. Et ceci n’avait rien d’étonnant, car elle en était réellement une.

« Je suis venue vous parler au sujet de votre fils, » poursuivit-elle. Mrs. Dee surgit de la cuisine sur ces entrefaites, s’essuyant les mains à son tablier. Elle dit avec anxiété

— « J’espère qu’il n’a rien fait de mal ? »

Miss Greeb eut un reniflement de mauvais présage.

— « Les examens annuels ont eu lieu aujourd’hui. Votre fils a échoué misérablement. »

— « Oh ! mon Diable, » dit Mrs. Dee. « Ce doit être à cause du printemps. Sans doute…»

— « Le printemps n’a rien à y faire, » interrompit sèchement Miss Greeb. « La semaine dernière, j’avais donné comme leçon la première partie des Fabuleux Sortilèges de Cordus. Vous savez à quel point ils peuvent être faciles. Eh bien, il n’en a pas appris un seul. »

— « Hmm, » dit succinctement Mr. Dee.

— « En Sciences Naturelles, il n’a pas la moindre idée de ce que sont les herbes magiques de base. Pas la moindre. »

— « C’est inimaginable, » reconnut Mr. Dee.

Miss Greeb ricana aigrement. « Il a également oublié tout l’Alphabet Secret qu’il avait appris l’année dernière. Il a oublié la Formule de Conjuration, les noms des quatre-vingt-dix-neuf démons inférieurs du Troisième Cercle Infernal, et le peu qu’il savait de la Géographie de l’Enfer Principal. Et qui pis est, il refuse tout bonnement d’apprendre ses leçons. » Mr. et Mrs. Dee se regardèrent en silence. Le cas était vraiment sérieux. Il était permis à un enfant, dans une certaine mesure, d’être inattentif. C’était même là une tendance qu’il ne fallait pas décourager, car elle était la marque d’un esprit libre. Mais cet enfant devait nécessairement étudier les notions essentielles, s’il voulait un jour devenir un sorcier digne de ce nom.

- « Je vous le dis bel et bien, » ajouta Miss Greeb, « si nous étions aux temps jadis, je l’aurais recalé sans regrets. Mais notre profession se fait si rare…»

Mr. Dee hocha tristement la tête. La sorcellerie n’avait pas cessé son déclin régulier au cours des siècles. Les vieilles familles s’étaient éteintes ; leurs derniers membres avaient été enlevés par les forces démoniaques, ou s’étaient consacrés aux carrières scientifiques. Et le public inconstant ne prêtait plus la moindre parcelle d’intérêt aux charmes et aux enchantements des anciens jours. Désormais, il ne restait plus qu’une poignée de fidèles dispersés à posséder le Vieux Savoir. Il était conservé, enseigné en des endroits tels que l’école privée de Miss Greeb pour les enfants de sorciers. C’était un héritage, un dépôt sacré.

— « C’est cette absurde histoire de comptabilité, » reprit Miss Greeb. « Je ne sais d’où lui vient pareille idée. » Elle lança à Mr. Dee un coup d’œil accusateur. « Et je me demande pourquoi elle n’a pas été étouffée dans l’œuf. »

Mr. Dee sentit le rouge de la honte lui monter aux joues.

« Mais tout ce que je sais, » continuait Miss Greeb, « c’est que tant qu’il aura cette chose en tête, il sera incapable de s’intéresser à la Thaumaturgie. »

Mr. Dee baissa le nez. C’était sa faute. Il n’aurait jamais dû apporter à la maison ce jouet reproduisant une machine à calculer. Et en voyant Morton s’amuser à aligner les colonnes de « Doit » et « Avoir » sur un registre, il aurait fallu qu’il brûlât celui-ci. Mais comment aurait-il pu deviner que cette marotte prendrait les proportions d’une véritable obsession ?

Mrs. Dee lissa son tablier et dit :

— « Vous avez toute notre confiance, Miss Greeb, vous le savez. Que suggérez-vous ? »

— « J’ai fait tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire, » répondit Miss Greeb. « La seule alternative, maintenant, est d’évoquer Boarbas, le Démon des Enfants. Mais ceci, naturellement, vous regarde. »

« Oh ! je ne pense pas que ce soit si grave, » dit rapidement Mr. Dee. « Évoquer Boarbas est une mesure des plus sérieuses. »

— « Comme je viens de le dire, ceci vous regarde. Faites-le ou ne le faites pas, selon ce que vous jugerez bon. Mais dans l’état actuel des choses, votre fils ne sera jamais un sorcier ! » Et Miss Greeb, tournant les talons, se disposa à partir.

— « Vous ne voulez vraiment pas une tasse de thé ? » demanda hâtivement Mrs. Dee.

— « Non, je dois me rendre au Congrès des Sorcières à Cincinnati, » dit Miss Greeb, et elle s’évanouit dans un nuage de fumée couleur orange.

Mr. Dee dispersa la fumée en agitant les mains et referma la porte. « Pff ! » s’exclama-t-il. « Dire qu’à l’heure actuelle elle ne se sert même pas d’un tison parfumé ! »

— « Elle n’est pas à la page, » murmura Mrs. Dee.

Puis ils demeurèrent sans parler, toujours près de la porte. Mr. Dee commençait seulement à ressentir l’émotion du choc. Il avait de la peine à croire que son fils, sa chair et son sang, refusait de continuer la vieille tradition familiale. Ce ne pouvait être vrai !

— « Après le dîner, » dit-il finalement, « je lui parlerai d’homme à homme, je suis persuadé que nous n’aurons pas besoin d’une intervention démoniaque. »

— « Bien, » répondit sa femme. « Tu sauras lui faire comprendre, j’en suis sûre. » Elle sourit, et Mr. Dee entrevit fugitivement la lueur caractéristique des sorcières qui vacillait derrière ses yeux.

Et soudain : « Mon rôti ! » glapit Mrs. Dee, cependant que la lueur s’éteignait, puis elle s’enfuit vers la cuisine.

* * *

Le dîner fut calme. Morton, qui savait que Miss Greeb était venue, mangea en observant un silence coupable et en regardant son père à la dérobée. Mr. Dee découpa le rôti et le servit dans les assiettes, avec un air renfrogné. Mrs. Dee ne tenta même pas de rompre le silence par quelque bavardage. Après avoir expédié son dessert, le petit garçon s’empressa de se réfugier dans sa chambre.

« Maintenant voyons un peu, » dit Mr. Dee à sa femme. Il termina sa tasse de café, s’essuya la bouche et se leva. « Je vais discuter sérieusement avec lui. Où est mon Amulette de Persuasion ? »

Mrs. Dee eut un moment d’intense réflexion. Puis elle alla jusqu’à a bibliothèque. « La voilà, » dit-elle en la sortant d’un roman à la couverture bigarrée. « Je m’en servais pour marquer mes pages. »

Mr. Dee glissa l’amulette dans sa poche, prit une profonde inspiration et pénétra dans la chambre de son fils.

Morton était assis à sa table de travail. Devant lui, se trouvait un carnet de notes, où étaient griffonnés des chiffres accompagnés de notations minuscules. Sur la table, étaient rangés six crayons soigneusement taillés, une grosse gomme, un boulier et la machine à calculer-jouet. Ses livres s’empilaient en équilibre instable sur le bord de la table ; il y avait « L’argent » de Rimraamer, « Pratique de la comptabilité bancaire » de Johnson et Calhoun, le « Manuel d’Ellman Pour le Certificat de Comptabilité Élémentaire », ainsi que des douzaines d’autres.

Mr. Dee poussa de côté un monticule de vêtements, afin de se faire une place sur le lit.

— « Alors, fiston, comment va ? » demanda-t-il de sa voix la plus aimable.

— « Très bien, Papa, » répondit avec empressement Morton. « J’en suis au chapitre IV dans les « Principes de base de la comptabilité » et j’ai répondu à toutes les questions…»

— « Morton, » interrompit très doucement Mr. Dee, « et ton travail scolaire ? »

Morton eut l’air mal à l’aise et il traîna ses pieds sur le parquet.

« Tu sais, il n’y a pas beaucoup de petits garçons qui aient la chance d’être de futurs sorciers, à notre époque. »

— « Oui, Papa, je sais bien. » Morton détourna brusquement 1es yeux. Sa voix s’éleva nerveusement pour dire : « Mais… je veux être comptable… Je le veux vraiment…»

Mr. Dee secoua la tête.

— « Morton, nous avons toujours été sorciers de père en fils dans notre famille. Voilà dix-huit cents ans que les Dee ont la renommée dans les domaines surnaturels. »

Morton continua à regarder vers la fenêtre et à traîner ses pieds.

« Tu ne voudrais pas me désappointer, n’est-ce pas, fiston ? » Mr. Dee sourit douloureusement. « Tu comprends, n’importe qui peut être comptable. Mais seuls quelques élus peuvent être initiés aux Grands Arts de la Magie Noire. »

Morton cessa de regarder vers la fenêtre. Il saisit un crayon, et inspecta la pointe et se mit à le tourner lentement entre ses doigts.

« Alors, mon garçon ? Travailleras-tu plus sérieusement pour Miss Greeb ? »

Morton fit non obstinément de la tête. « Je veux être comptable. »

Mr. Dee eut du mal à contenir le soudain accès de colère qui le remplissait. Qu’est-ce qui ne marchait pas avec l’Amulette de Persuasion ? Se pouvait-il que le sortilège se fût évanoui ? Il aurait dû la recharger. Néanmoins, il poursuivit.

« Morton, » dit-il d’une voix rauque, « je suis seulement un Adepte au Troisième Degré, tu sais. Mes parents n’étaient pas riches. Ils n’avaient pas de quoi m’envoyer à l’Université. »

— « Je sais, » dit l’enfant dans un souffle.

— « Je veux que tu aies tout ce que je n’ai pas eu. Morton, tu pourras être un Adepte au Premier Degré…» Il hocha pensivement tête. « Cela nous sera difficile. Mais ta mère et moi avons mis un peu de côté, et nous économiserons pour réunir le reste. »

Morton se mordait la lèvre et tournait rapidement le crayon dans les doigts.

« Eh bien, fiston ? Tu sais, en étant Adepte au Premier Degré, tu n’auras pas à travailler dans une boutique. Tu pourras être un Agent Direct du Grand Ténébreux. Un Agent Direct ! Qu’en dis-tu, mon garçon ? »

Un instant, Mr. Dee pensa que son fils était remué. La bouche de Morton s’était ouverte et il y avait un éclat dans son regard. Puis l’enfant considéra ses livres de comptabilité, son boulier, sa petite machine à calculer…

— « Je veux être comptable, » dit-il.

— « C’est ce que nous verrons ! » hurla Mr. Dee, toute patience envolée. « Tu ne seras pas comptable, tu entends ? Tu seras sorcier. C’était assez bon pour le reste de ta famille et par tout ce qui est damnable, ça le sera bien assez pour toi. Et c’est mon dernier mot, mon petit ami ! » Et il se rua hors de la chambre.

Immédiatement, Morton retourna à ses livres de comptabilité.

* * *

Mr. et Mrs. Dee étaient assis côte à côte sur le canapé du salon, sans mot dire. Mrs. Dee était occupée à nouer activement les nœuds d’une corde magique, mais son esprit n’était pas à sa tâche. Mr. Dee contemplait mélancoliquement l’endroit où le tapis commençait à montrer ses fils. Finalement, il prit la parole.

— « Je l’ai trop gâté, » dit-il. « Il n’y a plus d’autre recours que Boarbas. »

— « Oh ! non, » dit vivement Mrs. Dee. « Il est encore si jeune. »

— « Veux-tu d’un comptable pour fils ? » demanda amèrement Mr. Dee. « Veux-tu le voir grandir en barbouillant des chiffres au lieu d’accomplir l’œuvre du Grand Ténébreux ? »

— « Bien sûr que non, » dit Mrs. Dee. « Mais Boarbas…»

— « Je sais. Je me sens déjà l’état d’esprit d’un assassin. » Ils demeurèrent quelques instants plongés dans leurs pensées. Puis Mrs. Dee parla :

— « Son grand-père pourrait peut-être faire quelque chose. Il aimait bien le petit. »

— « Peut-être, » dit songeusement Mr. Dee. « Mais je ne sais pas si nous devrions le déranger. Après tout, le cher vieil homme est mort depuis trois ans. »

— « Oui. Mais c’est lui ou Boarbas. »

Mr. Dee fut d’accord. Si gênant que ce pût être pour le grand-père de Morton, Boarbas représentait une solution infiniment pire. Il entreprit donc sur-le-champ les préparatifs pour évoquer son père défunt.

Il rassembla les feuilles de jusquiame, la corne de licorne, la ciguë et y joignit un morceau de dent de dragon, puis il plaça le tout sur le tapis.

— « Où est ma baguette magique ? » demanda-t-il à sa femme.

— « Je l’ai mise dans le sac de tes clubs de golf, » répondit-elle. Mr. Dee alla la chercher et l’agita au-dessus des objets. Il murmura tes trois mots qui déliaient les âmes et invoqua le nom de son père.

Une bouffée de fumée monta tout de suite du tapis.

— « Hello, bon-papa, » fit Mrs. Dee.

— « Papa, je suis navré de te déranger, » commença Mr. Dee. « Mais c’est le petit… ton petit-fils… qui refuse de devenir sorcier. Il veut être…comptable. »

La bouffée de fumée trembla, puis, se tassant, elle dessina un de caractères du Vieux Langage.

— « Oui, » répondit Mr. Dee, « nous avons essayé par la persuasion. Mais l’enfant reste de pierre. »

De nouveau la fumée trembla, avant de former un autre caractère.

— « Je suppose en effet que c’est le meilleur moyen, » déclara Mr. Dee. « Si tu l’effraies au point de lui faire perdre la tête une bonne fois pour toutes, il oubliera cette lubie stupide. C’est un procédé cruel… Mais c’est préférable à Boarbas. »

La bouffée de fumée acquiesça et flotta vers la chambre du petit garçon. Mr. et Mrs. Dee s’assirent sur le canapé pour attendre. La porte de la chambre de Morton s’ouvrit violemment en claquant contre le mur, comme sous l’effet d’une gigantesque poussée de vent. Morton leva les yeux, fronça les sourcils et revint à ses livres. La bouffée de fumée se transforma en un lion ailé à queue de requin, qui eut un hideux rugissement, s’accroupit, montra les dents et se ramassa pour bondir en avant. Morton lui jeta un coup d’œil, eut l’air perplexe et se mit à compter une colonne de chiffres. Le lion se changea en un lézard à trois têtes, aux flancs couverts d’un horrible sang fumant, qui s’avança vers l’enfant en vomissant des jets de flammes. Morton termina son addition, vérifia le résultat avec son boulier et regarda le lézard. Avec un cri d’orfraie, le lézard devint une chauve-souris géante, qui vint voleter autour de la tête du petit garçon, en poussant des plaintes et des marmottements. Morton eut un sourire fugitif, puis se replongea dans ses livres. Mr. Dee ne put tenir en place plus longtemps.

— « Damnation ! » hurla-t-il. « Enfin, tu n’as donc pas peur ? »

— « Pourquoi ? » demanda Morton. « C’est simplement grand-père. ».

À ces mots, la chauve-souris se fondit en un léger panache de fumée, qui fit un signe mélancolique à Mr. Dee, s’inclina vers Mrs. Dee et disparut.

— « Au revoir, grand-père, » cria Morton. Puis il se leva et alla fermer sa porte.

* * *

— « Cette fois, c’en est fait, » constata Mr. Dee. « Ce gamin est par trop présomptueux. Il faut évoquer Boarbas. »

— « Oh ! non…» gémit sa femme.

— « Et que faire alors ? »

— « Je ne sais plus, » se lamenta Mrs. Dee, au bord des larmes. Mais tu sais ce que Boarbas fait aux enfants. Ils ne sont plus jamais les mêmes, après. »

Le visage de Mr. Dee avait la dureté du granit.

— « Je sais. Mais il est impossible de l’éviter. »

— « Il est si jeune ! Il… il en aura un traumatisme ! »

— « Dans ce cas, nous le traiterons par la psychanalyse. Il aura les meilleurs psychiatres. Mais il sera sorcier ! »

— « Eh bien, fais-le, » dit Mrs. Dee en pleurant ouvertement. « Mais ne viens pas me demander de t’aider ! »

Les femmes, bien toujours les mêmes, songea Mr. Dee. Il fallait que leurs nerfs flanchent chaque fois que la force de caractère était indiquée. Le cœur lourd, il prépara l’évocation de Boarbas, le Démon des Enfants. Venait d’abord le dessin magique aux trois figures enchevêtrées : une étoile à douze branches à l’intérieur d’un pentagone, et à l’intérieur de l’étoile une spirale sans fin. Puis les herbes et parfums, articles coûteux mais absolument nécessaires à la conjuration. Ensuite, le texte manuscrit du Sortilège de Protection, qui devait empêcher Boarbas de se libérer et de les détruire tous autant qu’ils étaient. Enfin, les trois gouttes de sang d’hippogriffe…

— « Où est mon sang d’hippogriffe ? » demanda Mr. Dee en farfouillant dans la pièce de débarras.

— « Dans la cuisine, à l’intérieur du tube d’aspirine, » larmoya Mrs. Dee en s’essuyant les yeux.

Mr. Dee alla le chercher, et cette fois tout fut prêt. Il alluma des cierges noirs et se mit à chanter le Sortilège d’Évocation.

La pièce se chargea subitement de chaleur. Il ne restait plus qu’à nommer le Nom.

— « Morton, » appela Mr. Dee, « viens ici. »

Morton sortit de sa chambre, serrant contre lui un de ses livres de comptabilité, l’air très jeune et sans défense.

« Morton, je me prépare à évoquer le Démon des Enfants. Ne me laisse pas faire ça, Morton ».

Le petit garçon devint tout pâle et se recroquevilla contre la porte de sa chambre. Mais il secoua la tête avec obstination.

— « Très bien, conclut Mr. Dee, tu l’auras voulu… BOARBAS ! »

Un coup de tonnerre assourdissant éclata et une grande vague de chaleur balaya la pièce. Boarbas apparut, aussi haut que le plafond, en ricanant sardoniquement.

— « Aaah !…» rugit-il d’une voix qui secoua les murs. « Un petit garçon ! »

Morton demeura bouche bée, la mâchoire pendante, les yeux exorbités.

— « Un méchant petit garçon, » continua Boarbas en riant. Et il s’avança, secouant toute la maison à chaque enjambée.

— « Qu’il s’en aille ! » cria Mrs. Dee.

— « C’est impossible, » murmura Mr. Dee d’un ton mal assuré. « Il n’y a plus rien à faire jusqu’à ce qu’il ait fini sa besogne. »

Les grandes mains squameuses du démon s’abaissèrent vers Morton. Mais celui-ci tint ouvert devant lui son livre de comptabilité. « Au secours ! » hurla-t-il.

À cet instant, un immense vieillard terriblement maigre apparut. Son corps était couvert de vieilles plumes à écrire et de feuilles de registre ; ses yeux étaient deux larges zéros vides.

— « Zico Pico Reell » psalmodia Boarbas, en essayant de lutter avec le nouveau venu. Mais le vieillard éclata de rire et déclara :

— « Juridiquement, un abus de pouvoir entraîne la nullité du contrat. »

À ces mots, Boarbas fut précipité en arrière, brisant une chaise dans sa chute. Il se remit sur pied en s’accrochant aux murs, rouge comme une braise sous l’effet de la rage, et entonna le Maître-Sortilège : « VRAT, HAT, HO ! »

Mais le vieillard fit à Morton un rempart de son corps et cria les paroles de la Dissolution : « Expiration, Abrogation, Renonciation, Délaissement et Mort ! »

Boarbas poussa un cri d’agonie et se retira précipitamment, tâtonnant dans l’air jusqu’à ce qu’il eût trouvé l’Issue pour se dématérialiser. Il y plongea et disparut. L’immense vieillard maigre se tourna vers Mr. et Mrs. Dee, qui s’étaient tapis affolés dans un coin, et leur tint ce discours :

— « Sachez que Je suis Le Grand Comptable. Et sachez en outre que cet enfant a signé un Pacte avec Moi, pour entrer en apprentissage à Mon Service. Et en retour, Moi, Le GRAND COMPTABLE, je lui apprendrai à obtenir la Damnation des Âmes, en les prenant dans le Piège maudit des Chiffres, des Formulaires, des Dommages et Intérêts. Voici Ma Marque sur lui ! »

Le Grand Comptable saisit la main de Morton et montra la tache d’encre qui ornait le troisième doigt. Se tournant vers Morton, il dit d’une voix plus tempérée : « Demain, jeune homme, nous étudierons quelques aspects de la fraude à l’impôt sur le revenu comme voie vers la Damnation. »

— « Oui, Maître, » répondit Morton avec empressement. Sur ce, en jetant un dernier regard aigu aux Dee, le Grand Comptable disparut à son tour.

Il y eut un silence qui dura de longues secondes. Puis Mr. Dee regarda sa femme.

— « Eh bien, » prononça-t-il, « si le petit a tellement envie de devenir comptable, ce n’est pas moi qui l’en empêcherai…»

 

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×