VIEUX TEXTES DE SHECKLEY : UNE CHASSE DIFFICILE

Robert Sheckley, une des "étoiles" de la revue Galaxy est aujourd'hui pratiquement oublié et n'est plus réédité. Certains de ses textes, parus dans des revues de SF des années 50 ou 60, n'ont jamais été repris depuis. C'est ceux-ci que je vous offre ici (et tant pis pour les problèmes de droit; il fallait les rééditer avant :-).

 

Il est parfois fort heureux que les

apparences soient trompeuses...

UNE CHASSE DIFFICILE

Par ROBERT SHECKLEY

(galaxie 29 Avril 1956)

 

C'ÉTAIT la dernière réunion de la troupe avant le grand Jamboree des Eclaireurs.

Toutes les patrouilles y étaient ve¬nues. La patrouille 22 — Altier Faucon — était campée dans un creux ombragé, occupée à se tirer par les tentacules. La patrouille Bison Courageux (no 31) se dépla¬çait au long d'un petit cours d'eau. Les Bisons s'exerçaient à leur ta¬lent particulier pour l'absorption des liquides, avec des rires excités. Et la patrouille du Mirash Bondis¬sant (no 19) attendait l'éclaireur Drog, en retard comme d'habitude.

Drog se laissa tomber de l'alti¬tude de trois mille mètres, se soli¬difia et se glissa à la hâte dans le cercle des éclaireurs.

— Je m'excuse de mon retard. Je ne me suis pas rendu compte d. l'heure !

Le chef de patrouille lui lança un regard noir :

— Vous n'êtes pas en uniforme, Drog.

— Excusez-moi, chef : fit le fau¬tif en s'empressant de sortir un tentacule qu'il avait oublié de met¬tre en évidence.

Les autres ricanèrent. Drag rou¬git, prit une teinte orangée. Il au¬rait voulu être invisible ! Mais ce n'était pas le moment...

— Je vais ouvrir la séance par le « Credo » de l'Eclaireur, déclara le chef.

Il s'éclaircit la gorge et prononça lentement :

— Nous, les jeunes é.claireurs de la planète Elbonaï, nous engageons à maintenir les qualités et les vertus de nos ancêtres pionniers. Pour ce but, nous, éclaireurs, nous adop¬tons la forme sous laquelle naqui¬rent nos ancêtres lorsqu'ils conqui¬rent la vierge sauvagerie d'Elbo¬naï. Nous prenons donc la résolu¬tion...

L'éclaireur Drog ajusta ses écou¬teurs pour amplifier la voix sourde du chef. Le a Credo » le ravissait toujours. Il était difficile de croire que les ancêtres ne pouvaient pas quitter le sol. A présent, les Elbe¬naïs étaient des êtres aériens, ne conservant qu'un minimum de corps matériel, se sustentant par les rayons cosmiques, à sept mille mètres d'altitude, sentant les cho¬ses par perception directe, ne re¬descendant jamais que pour des raisons sentimentales ou pour des buts solennels. Ils avaient fait du chemin depuis l'Age des Pionniers : le monde moderne avait commencé par l'Age du Contrôle submolécu¬laire, suivi par l'Age actuel, celui du Contrôle direct...

 

— ...honnêteté et loyauté, pour¬suivait le chef, et nous prenons, en outre, la résolution de boire des liquides comme ils le faisaient, et de manger des aliments consistants et de nous perfectionner dans le maniement de leurs outils et l'ap¬plication de leurs méthodes.

 

L'INVOCATION achevée, les jeunes se dispersèrent dans la plai¬ne. Le chef s'approcha de Drog.

 

— C'est la dernière réunion avant le Jamboree, lui dit-il.

— Je le sais.

— Et tu es l'unique éclaireur de deuxième classe de toute la pa¬trouille du Mirash Bondissant. Tous les autres sont de première classe, ou au moins Pionniers Juniors Que vont penser les gens de notre patrouille ?

Drog se tortilla, embarrassé.

— Ce n'est pas tout à fait ma faute. Je sais que j'ai échoué dans les tests de natation et de fabrica¬tion de bombes, mais c'est en de¬hors de mes capacités. On n'a pas le droit d'attendre que je sache tout ! Même chez les pionniers, il y avait des spécialistes. On ne de¬mandait à personne de tout savoir.

— Et quels sont donc tes apti¬tudes ?

— La forêt et la montagne, le dépistage et la chasse, répondit ar¬demment Drog.

Le chef l'examina un instant, puis lui demanda :

— Drog, que dirais-tu d'une der¬nière chance de passer à la pre¬mière classe et de gagner en même temps une médaille de distinction?

— Je ferais n'importe quoi !

— Très bien !... Comment s'ap¬pelle notre patrouille ?

— Le Mirash Bondissant.

— Et qu'est-ce qu'un mirash ?

— Un animal puissant et féroce, répondit sans hésitation Drog. En un temps, ils habitaient de vastes territoires d'Elbonaï, et nos ancê¬tres leur ont livré de rudes batail¬les. Maintenant, la race est éteinte.

— Pas complètement : un éclai¬reur qui explorait les bois à cinq cents milles au nord, position S-233, 482-W, a découvert un groupe de trois mirashs, rien que des mâ

les. Or, il est permis de les chasser. Je veux que tu les trouves, grâce à ta connaissance des méthodes de la forêt et de la montagne. Puis, en te servant des outils des pion¬niers, je veux que tu nous ramènes la peau d'un mirash. T'en sens-tu capable ?

— J'en suis sûr, chef !

— Pars immédiatement. Nous accrocherons la peau à notre mât de pavillon. Nous serons sûrement félicités au Jamboree.

— Oui, chef !

Drag rassembla en hâte son équipement, emplit sa gourde de liquide, prit des prôvisions solides et partit.

Q

UELQUES minutes après, il se posait dans la zone S-233,

482-W. C'était un paysage sauvage et romantique de rocs hérissés et d'arbres emmêlés, avec des taillis épais dans les vallées, et de la nei¬ge sur les pics.

Drog examina les alentours, un tant soit peu inquiet.

C'est qu'il avait fait un petit mensonge à son chef. En vérité, il n'était pas tellement au courant de la forêt et de la montagne, du dépistage et de la chasse. Il n'avait pas d'aptitude particulière, sauf pour rêvasser pendant de longues heures dans les nuages, à deux mille mètres d'altitude.

Et s'il ne trouvait pas de mirash? Et si le mirash le découvrait d'a¬bord ?...

Mais ce n'était pas possible, se rassura-t-il. Et puis, en cas de danger, il pouvait toujours se ges¬ tibuliser. Qui le saurait jamais ?...

Un instant après, il décela une vague odeur de mirash. Puis il per¬çut un faible mouvement, à une vingtaine de mètres, près d'une étrange formation rocheuse en forme de T.

Est-ce que cela allait être si fa¬cile ?...

Tranquillement, il adopta le ca¬mouflage approprié et s'avança avec précaution.

LA piste montagneuse devenant plus abrupte et le soleil plus

brutal, Paxton transpirait, même dans son scaphandre climatisé. Et il en avait carrément assez de se montrer bon garçon.

— Et quand, au juste, quittons-nous ce coin ? demanda-t-il.

Herrera lui donna une tape ami¬cale sur l'épaule :

— Tu ne tiens pas à devenir ri¬che ?

— Nous le sommes déjà.

— Pas assez ! répliqua Herrera, dont le long visage tanné se plissa: d'un sourire.

Stellman arriva en soufflant sous le fardeau de son équipement d'a¬nalyse. Il le posa soigneusement sur le sentier et s'assit.

— Qu'est-ce que vous diriez d'u¬ne petite pause, mes amis ?

— Pourquoi pas ? fit Herrera. On a tout le temps.

Il s'assit, le dos appuyé au ro¬cher en forme de T.

Stellman alluma sa pipe et Her¬rera prit un cigare dans la poche à fermeture Eclair de sa combinai¬son. Paxton les regarda pendant

un moment, puis il demanda :

— Alors, est-ce qu'on part de cette planète ou est-ce qu'on s'y installe en permanence ?...

Herrera se contenta de sourire et de gratter une allumette pour son cigare.

— Eh bien ! Vous répondez ? cria Paxton.

— T'agite pas ! Tu as deux voix coutre toi, dit Stellman. Nous avons constitué la société à trois parts égales.

— Et tous les trois, c'est de mon argent qu'on s'est servi, observa Paxton.

— Naturellement ! C'est bien pour ça qu'on t'a pris. Herrera avait la connaissance minière pra-tique. Moi, j'avais les connaissan¬ces théoriques et un brevet de pi¬lote. Toi, tu avais de l'argent.

— Mais nous avons déjà plein de minerai à bord, objecta Paxton. Les soutes sont pleines. Pourquoi ne partons-nous pas vers un lieu civilisé, pour dépenser un peu de ce que nous avons gagné ?

— Herrera et moi, nous n'avons pas ta façon aristocratique de con¬sidérer l'argent, fit Stellman, pa¬tiemment. Herrera et moi, nous avons le désir enfantin d'emplir de trésors tous les coins, toutes les fissures. Des pépites d'or dans les réservoirs à carburants, des émerau¬des dans les bacs à farine, une couche de trente centimètres de diamants sur le pont. Et nous avons trouvé, pas loin d'ici, tout un tas de « cailloux » de valeur qui ne demandent qu'à être ramassés.

Nous tenons à faire une fortune immense, insolente, cher Paxton !

Celui-ci, depuis un instant, n'é¬coutait plus son camarade :

Il fixait un point proche du sen¬tier. A voix basse, il dit :

— Cet arbre vient de bouger. Herrera éclata de rire.

— Des monstres, j'imagine ! rail¬la-t-il.

— Calme-toi ! dit lugubrement Stellman en s'adressant à Paxton. Mon garçon, j'ai atteint l'âge moyen ; je suis lourd et je m'ef¬fraie facilement : crois-tu que je resterais ici s'il y avait le moindre danger ?

— Tenez ! Ça vient encore de bouger !...

-- Il y a trois mois que nous explorons cette planète, dit Stell¬man. Nous n'y avons trouvé ni êtres intelligents, ni animaux dan¬gereux, ni plantes vénéneuses. Nous n'avons vu que des bois et des montagnes, de l'or et des lacs, des émeraudes, des rivières et des dia¬mants. S'il y avait des êtres dangereux, te figures-tu que nous n'au¬rions pas déjà été attaqués ?

-- Je vous dis que je l'ai vu bou¬ger, cet arbre ! s'obstina Paxton.

— Quel arbre ? demanda Herre¬ra en se levant.

— Oui. Regarde ! Il ne ressem¬ble pas aux autres...

D'un vif mouvement, Herrera tira de son étui son pistolet Mark ii et lacha trois décharges sur l'arbre. Instantanément, celui-ci et les taillis à dix mètres à la ronde pri¬rent feu et se consumèrent.

— Plus rien, maintenant ! s'ex¬clama Herrera.

Paxton se frotta le menton en murmurant :

— Je l'ai entendu crier quand tu as tiré dessus.

— D'accord ! Mais il est mort, maintenant, fit Herrera d'une voix calme. Si tu vois autre chose ,bou¬ger, dis-le, et je tire dessus. En attendant, on va aller chercher quelques petites émeraudes, hein ?

Paxton et Stellman prirent leurs paquetages et suivirent Herrera sur la pente.

 

DROG reprit lentement connais- sance. Le coup de feu du « mirash » l'avait surpris sous son ca-mouflage, presque totalement sans défense. Il ne comprenait pas en¬core comment cela avait pu arri¬ver. Il n'y avait pas eu d'odeur de peur préliminaire, pas de renifle¬ments, pas de grondements, aucun avertissement. Le «mirash » était passé à l'attaque avec une soudai¬neté aveugle, sans s'assurer s'il s'agissait d'un ami ou d'un enne¬mi.

Le jeune éclaireur attendit que le bruit des pas des « mirashs » se fût évanoui au loin. Puis, péniblement, il tenta de secréter un récepteur visuel. Rien ne se produisit ! Il connut, un instant, une affreuse panique. Si son système nerveux central était endommagé, c'était la fin... Il essaya de nouveau. Cette fois, un morceau de roc se dé¬tacha de lui et il parvint à se re¬former.

Il fit rapidement un examen interne et soupira de soulagement. Ç'avait été tangent ! D'instinct, il s'était quondiqué au moment cri¬tique, ce qui lui avait sauvé la vie.

Drog s'efforça de trouver un nouveau plan, mais le choc de cet¬te attaque soudaine, vicieuse, avait balayé de son esprit toute connaissance de la chasse. Il s'a¬perçut qu'il n'avait nul désir de se retrouver devant le sauvage « mi-rash ».

Mais s'il rentrait sans cette peau ?... Il pourrait raconter au chef que les mirashs n'étaient que des femelles, et, par conséquent, non sujettes à la chasse.

Non, cela n'irait pas ! Drog se reprit fermement, se disant qu'il agissait comme si les mirashs étaient des adversaires capables de combiner des plans contre lui, alors qu'ils n'étaient même pas des créatures intelligentes : jamais une créature déposurvue de ten¬tacules n'avait atteint à l'intelli¬gence ! C'était la loi d'Etlib, et on ne l'avait jamais mise en doute.

Or dans la lutte entre l'intelli¬gence et la ruse instinctive, c'était toujours l'intelligence qui triom-phait.

Fort de cette conviction, Drog se remit sur la piste des mirashs, en suivant leur odeur. Mais de quelle ar¬me primitive se servirait-il? D'une petite bombe atomique ? Non : ce¬la abîmerait sûrement la peau qu'il devait rapporter au oamp.

Soudain, l'éclaireur s'arrêta et se mit à rire. C'était vraiment très simple, quand on y réfléchissait ! Pourquoi donc entrerait-il en un

contact direct et dangereux avec les mirashs ? Le moment était venu de se servir de son esprit, de sa compréhension de la psychologie animale, de sa connaissance des appeaux. Au lieu de dépister les mi¬rashs, il se rendrait à leur tanière et il installerait un piège.

LE campement provisoire des « mirashs » était en une caverne. Le soleil se couchait comme ils arrivaient, portant dans un de leurs sacs une douzaine de petites émeraudes de coloration parfaite. La fusée était posée à cinq milles de là, au fond de la vallée.

Au crépuscule, Paxton pensait à une petite ville de l'Ohio, à un drag-store, à une fille aux cheveux blonds. Herrera souriait en son¬geant à des manières extravagan¬tes de dépenser un million de dol¬lars avant de se mettre sérieuse -• ment à l'élevage. Et Stellmaît composait déjà sa thèse de doc¬torat sur les gisements minéraux extra-terrestres.

Les trois compagnons étaient tous d'humeur plaisante, et, comme Paxton avait dominé sa crise de nerfs, il souhaitait main¬tenant qu'un monstre inconnu surgît vraiment — un vert, de pré-férence — à la poursuite d'une jolie femme échevelée et assez dé¬vêtue...

A quelques pas de l'entrée de la caverne, il y avait un petit ros¬bif encore fumant, quatre gros diamants et une bouteille de whis¬ky.

- Bizarre, fit Stellrnan, et un peu inquiétant !

Paxton se pencha pour exa¬miner un des diamants. Herrera le tira en arrière.

— C'est peut-être un piège.

— Je ne vois aucun fil.

Herrera . paraissait mal à l'aise. — Cela ne m'inspire pas confian¬ce, grogna-t-il.

- Peut-être qu'il y a quand

même des indigènes, suggéra Stell¬man, des êtres très timides, et ce que nous voyons-là, c'est peut-être une offrande propitiatoire.

— Bien sûr ! ironisa Herrera. Ils ont fait venir de la Terre ce petit rosbif rien que pour nous 1

— Qu'allons-nous faire ? s'enquit Pexton.

- Nous tenir à l'écart. Reculez !

Il cassa une longue branche d'un arbre voisin et en toucha prudem¬ment les diamants.

— Il ne se passe rien, constata Paxton.

Mais les longues herbes sur les¬quelles se tenait Herrera s'enrou¬lèrent soudain étroitement autour de ses chevilles. Le sol se souleva sous lui, se détacha en un disque de cinq mètres de diamètre et, avec des racines qui pendaient, commença de s'élever en l'air. Herrera voulut sauter pour se li¬bérer, mais les herbes le retenaient comme des milliers de tentacules verts.

- Cramponne-toi! hurla Paxton,

 

Ce disant, il se précipita pour empoigner un bord du disque, qui

pencha brusquement, s'arrêta un instant, puis se remit à monter.

Herrera avait, à présent, sorti son couteau et tailladait l'herbe qui lui retenait les chevilles. Quand à Stellman, il retrouva ses esprits en voyant Paxton qui lui passait au-dessus de la tête : il le saisit par les chevilles, entravant une fois de plus l'envol du disque. Herrera dégagea alors un de ses pieds et se précipita par-dessus le bord du disque. L'autre pied resta un instant accroché, puis l'herbe céda sous son poids. Il tomba la tête la première vers le roc, mais, au dernier moment, il réussit à se recevoir en partie sur l'épaule. Paxton lâcha le disque et tomba, à son tour, sur le ventre de Stellman.

 

Le disque herbu, avec son char¬gement de rosbif, de diamants et de whisky, continua de s'élever et finit par disparaître.

 

DROG était tout à fait découragé. Le cœur serré, il avait vu son

piège se détendre trop tôt, il avait vu le « mirash » lui échapper : un « mirash » de qualité, le plus 'grand des trois ! Mais le jeune éclaireur savait où était son erreur: il avait, dans son impatience, mis trop d'appâts. Les minéraux auraient été suffisants, car on savait très bien que les mirashs étaient miné¬rophages. Mais il avait voulu per¬fectionner les méthodes des pion¬niers : il avait fallu qu'il ajoutât l'appât de la nourriture. Pas éton¬nant qu'ils aient eu des soupçons!. Maintenant, ils étaient enragés, sur leurs gardes, et vraiment dange¬reux.

Drog se sentit très seul quand les lunes jumelles d'Elbonaï mon¬tèrent à l'ouest. Il voyait le feu qui brûlait devant la caverne des «mi¬rashs ». Et par perception directe, il les voyait accroupis à l'intérieur, tous leurs sens en alerte, leurs armes prêtes.

La peau d'un mirash

réellement tout le mal qu'il lui faudrait se donner pour la conque - rir ?...

Qu'importe ! Il aurait la peau de ce « mirash », ou il en mourrait!

Mais encore fallait-il le faire sortir de la caverne. En réfléchis¬sant, l'éclaireur retrouva ses connaissances chasseresses et, ra¬pidement, avec soin, il façonna un organe vocal de mirash.

— Vous avez entendu ? fit Pax¬ton.

— J'ai cru entendre quelque chose, dit. Stellman.

Le son leur parvint de nouveau.

— Au secours, au secours !

— C'est une femme ! dit Pax¬ton en se levant d'un bond.

— On dirait une femme, dit Stel¬man.

— Je vous en prie : au secours ! geignait la voix féminine. Je ne puis plus tenir longtemps. Y a-t-il quelqu'un pour m'aider ?

Le sang monta aux joues de Pax¬ton. En un éclair, il l'imagina, pe¬tite, charmante, debout près de sa fusée fracassée (quelle impruden¬ce, ce voyage !) tandis que des

monstres verts et gluants se rap¬prochaient d'elle.

Paxton prit un pistolet :

— J'y vais ! dit-il.

— Assieds-toi, idiot ! lui com¬manda Herrera.

— Mais tu l'as entendue, non ?

— Cela ne peut pas être une femme. Que ferait une femme sur cette planète ?

— Je vais aller m'en assurer, in¬sista Paxton en brandissant main¬tenant deux 'pistolets. Peut-être qu'un astronef de transport a eu un accident, ou bien « la petite » était en promenade et...

— Assieds-toi donc ! hurla Her¬rera.

— Il a raison, dit Stellman, en essayant de calmer Paxton. Même s'il y a une femme dehors, et j'en doute, nous ne pouvons rien faire...

— Oh ! Au secours, au secours : il arrive ! cria la voix de femme

— Otez-vous de mon chemin, fit Paxton, d'un air menaçant.

— Tu veux vraiment y aller ?

— Oui !

— Vas-y ! accepta enfin Her¬rera.

— Nous ne pouvons pas le lais¬ser faire ! souffla Stellman.

— Pourquoi pas ? C'est sa pro¬pre peau qu'il risque...

— Ne vous en faites pas pour moi ! fit joyeusement Paxton. Je serai ici dans dix minutes... avec elle !

Il pivota sur les talons pour fon¬cer vers l'entrée. Mais Herrera se pencha en avant et, avec une pré¬cision remarquable, lui assena un coup de bâton derrière l'oreille. Stellman le rattrapa au vol.

Ils étendirent leur camarade as¬sommé au fond de la caverne et reprirent leur garde.

La dame en détresse gémit et appela pendant cinq heures: beau -coup trop longtemps, incontestable-ment, dut convenir Paxton, même pour une héroïne de film à épiso¬des...

 

 

NE aube triste, striée de pluie, trouva Drog toujours campé à une centaine de mètres de la ca-verne. n vit les « mirashs », sortir l'arme au poing.

Pourquoi le stratagème avait-il échoué ? Le Manuel de l'éclaireur affirmait, pourtant, que c'était un moyen infaillible d'attirer le mi-rash mâle. Mais peut-être n'était-ce pas la saison des accouplements.

Cependant, les trois compagnons se dirigeaient vers un ovoïde mé¬tallique, que Drog reconnut pour un système primitif de voyage in¬terspatial. C'était grossier, mais, une fois à l'intérieur, les « mirashs » n'auraient plus rien à craindre de lui.

C

Il aurait pu, tout simplement, les trevestir, et tout aurait été fini. Mais ce n'était pas très cha-ritable. Avant tout, les anciens Elbonians s'étaient montrés doux et sensibles, et le jeune éclaireur devait s'efforcer de les imiter. De plus, le trevestissement n'était pas une véritable méthode de pionnier.

Restait l'ilitrocie. C'était le stra¬tagème le plus usé, et il faudrait s'approcher pour s'en servir. Mais après tout, ça ne coûtait rien de l'employer...

CELA commença comme une lé- gère brume au sol. Mais quand le soleil monta dans le ciel gris,cela se transforma en brouillard.

Herrera jura en voyant que le brouillard commençait à s'épaissir.

— C'est bien notre veine ! Res¬tons les uns auprès des autres...

Ils se mirent à marcher en se tenant par l'épaule, l'arme prête, scrutant l'impénétrable « purée de pois ».

— Je crois que je vois la fusée. dit Paxton.

— Non : pas encore.

Stellman trébucha, lâcha son pistolet, le retrouva et tâtonna pour retrouver l'épaule de Herre¬ra.

— Je pense que nous sommes presque arrivés, dit celui-ci.

— Hé, Stellman ! appela Pax¬ton, tu ferais bien de• me repren¬dre par l'épaule. C'est idiot de se séparer.

— Mais je te tiens...

— Non.

— Si ! Je te te le dis !

— Je sais sans doute reconnaî¬tre si on me tient par l'épaule ou non !

— N'est-ce vraiment pas ton épaule que je tiens, Paxton ? — Non.

— Mauvais ! fit Stellman, Très mauvais.

— Pourquoi ?

— Parce que je tiens bal et bien l'épaule de quelqu'un.

Herrera se mit à hurler :

— Couche-toi par- terre, en vi¬tesse, que je puisse tirer

L

Mais il était trop tard. Une odeur douce-amère flottait dans l'air. Stellman et Paxton la respirèrent et tombèrent. Herrera fonça aveu¬glément en avant, en s'efforçant de ne pas respirer. Il trébucha. tomba sur un roc, voulut se remet¬tre sur pied... Et tout devint noir !

Le brouillard se dissipa soudain. Drog apparut debout, avec un sou¬rire de triomphe. Il prit un cou¬teau à longue lame et se pencha sur le « mirash » le plus proche.

 

L'ASTRONEF fonçait vers la Terre à une vélocité qui risquait de griller l'hypermoteur. Herrera, courbé sur les commandes, finit par retrouver son calme et ramena la vitesse à la norme. Son visage habituellement tanné avait encore une teinte livide. Ses mains trem¬blaient.

Stellman vint du carré et se lais¬sa tomber sur le siège du copilote.

— Comment va Paxton ? deman¬da Herrera.

— Je lui ai collé une dose de Drona-3. Il via se remettre.

— C'est un bon gosse.

— Il a surtout eu une émotion. Quand il reprendra connaissance, je lui ferai compter les diamants. Je me suis laissé dire que c'était le meilleur des remèdes pour récon¬forter les déprimés...

Herrera sourit, et son teint re¬devint presque normal.

- J'aurais bien envie de comp ter quelques diamants, moi auss maintenant que tout va bien. (Sa longue figure se fit grave). Mais, je te le demande, Steliman, qui aurait pu imaginer chose pareil¬le ? Je n'y comprends toujours rien !...

Le Jamboree des Eclaireurs fut un succès., La patrouille de l'Altier Faucon, n° 22, illustra par une pantomime le défrichage des terres d'Elbonaï. Les Bisons Coura¬geux, n° 31, portaient le costume traditionnel des pionniers. Et, à la tête de la Patrouille 19, celle des Mirashs bondissants, se tenait Drog, éclaireur de première classe, por¬teur d'une médaille étincelante. Il tenait le pavillon de sa patrouille — la place d'honneur — et tout le monde applaudissait au passage de l'emblème.

Car, flottant joyeusement, accro¬chée à la hampe, on pouvait re¬connaître la « peau » bien carac-térisée d'un « mirash » adulte, au tissu ferme et serré, avec ses fer¬metures-Eclair, ses tubes, ses ca-drans, ses boutons et ses étuis qui scintillaient allégrement au soleil...

 

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