VIEUX TEXTES DE SHECKLEY : UNE PAILLE

Même rapide, un voyage dans la Galaxie est monotone. Mais s’il dure 2.300 ans, quelle torture !…

 UNE PAILLE !

NED LANG (R. SHECKLEY)

Galaxie n°34 – Septembre 1956

 

Le cargo spatial Reine Dierdre, vaste, lourd d’aspect, tout bosselé, appartenait à la ligne Terre-Mars. Il n’avait jamais causé d’ennuis à personne. Ce qui n’empêchait pas Quentin, l’officier-mécanicien, de répéter qu’il existait deux espèces de mécaniques : celles qui vous lâchaient pièce à pièce, et celles qui vous lâchaient d’un seul coup.

Quentin était un homme athlétique, au visage imberbe et buriné. Un cigare à la main, attablé devant un demi de bière, il s’exprimait de la façon la plus cynique sur le compte de son bâtiment, selon la coutume des officiers-mécaniciens.

En réalité, Quentin était amoureux de Dierdre ; il l’idéalisait, en faisait une créature humaine, et ne parvenait pas à concevoir qu’il pût lui arriver quoi que ce fût de grave.

Pour le présent voyage, Dierdre avait pris son essor de la Terre à la vitesse voulue. Quentin avait signalé que le carburant se consumait normalement. Le capitaine Sommer avait stoppé les moteurs au moment précis indiqué par Racine, le navigateur.

Dès qu’on eut atteint le point d’inertie et que les moteurs se furent arrêtés, Sommer examina son tableau de bord, aux cadrans complexes, et fronça les sourcils. Cet homme méticuleux menait son astronef avec une perfection toute mécanique. On l’aimait bien dans les bureaux des Lignes Interspatiales Machelin, où le vieux patron avait l’habitude de donner en exemple la netteté et la précision des rapports du capitaine Sommer.

Sur Mars, il descendait au Club des Officiers, évitant de fréquenter les mauvais lieux de Mars-Port ; sur la Terre, il habitait un petit cottage du Languedoc, où il jouissait de la compagnie apaisante de deux chats, d’un boy japonais et d’une épouse pas trop criarde.

 Les instruments ne signalaient rien d’anormal. Pourtant, Sommer sentait que quelque chose ne « collait » pas. Il connaissait les moindres craquements, grincements, grognements de Dierdre. Pendant le décollage, il avait entendu quelque bruit insolite. Or, dans l’espace, le moindre bruit suspect ne peut être que de mauvais augure…

— Monsieur Racine, dit-il en se tournant vers son navigateur, voudriez-vous vérifier la cargaison ? Je crois que quelque chose s’est déplacé.

— Avec plaisir.

Jeune homme si beau qu’il en paraissait équivoque, avec des cheveux noirs ondulés, des yeux bleus blasés, Racine, en dépit des apparences, était hautement qualifié pour occuper son poste.

Il y en avait, à vrai dire, cinquante mille aussi qualifiés que lui briguant une couchette à bord de l’un des quatorze astronefs existants ; seulement, Stéphane Racine avait eu la prévoyance de faire la cour à Hélène – la fille aînée du patron – et le courage de l’épouser…

 Racine se rendit à l’arrière de l’astronef. Cette fois, Dierdre transportait des transistors, des livres microfilmés, des filaments de platine, des saucissons et divers autres articles qu’on ne produisait pas encore sur Mars. La majeure partie de l’espace disponible était occupée par l’énorme calculateur Fahrensen. Racine vérifia les lignes de position du monstrueux appareil, inspecta les étais et les tourniquets qui le maintenaient en place, puis il retourna dans la cabine.

— Tout est en ordre, chef, dit-il au capitaine Sommer, avec ce sourire que seul peut se permettre le beau-fils du patron.

— Monsieur Quentin, remarquez-vous quelque chose ?

Quentin était devant son propre tableau de commandes.

— Rien du tout, monsieur. Je me porte garant de toutes les pièces d’équipement de Dierdre.

— Très bien ! Dans combien de temps serons-nous au point de reprise ?

— Dans trois minutes, chef.

— Bien !

L’astronef restait suspendu dans le vide, sans qu’il y eût la moindre sensation de vitesse, faute de point de comparaison. Par-delà les hublots, c’étaient les ténèbres, la véritable couleur de l’univers, percées des points lumineux des étoiles lointaines.

Le capitaine Sommer se détourna de ce spectacle troublant qui lui rappelait trop son infinie petitesse, et se demanda s’il pourrait atterrir sans déplacer le calculateur. C’était de loin la machine la plus grosse, la plus lourde et la plus délicate qu’on ait jamais transportée à travers l’espace. Sommer s’en inquiétait d’autant plus que la machine valait plusieurs milliards de dollars. La colonie de Mars avait commandé ce qui se faisait de mieux : un engin dont l’utilité et les services compenseraient largement le prix énorme de son transport dans l’espace. Le calculateur Fahrensen était sans Joute la mécanique la plus perfectionnée et la plus complexe que l’homme eût jamais construite.

— Dix secondes avant le point Je reprise, annonça Racine.

— Très bien !

Sommer se tint prêt à ses commandes.

— Quatre… Trois… Deux… Un. En avant !

Sommer activa les moteurs : l’accélération « colla » les trois hommes à leurs couchettes. Il y eut encore une accélération, et – chose inattendue – une accélération encore plus grande.

— Le carburant ! gémit Quentin en regardant ses aiguilles qui m’affolaient.

— La route ! soupira Racine, qui cherchait à reprendre son souffle.

Le capitaine coupa le contacteur des moteurs, qui n’en continuèrent pas moins à fonctionner, collant encore davantage les hommes à leurs couchettes. Les lumières de la cabine clignotèrent. Cependant, l’accélération continuait. Les machines de Dierdre hurlaient, comme à l’agonie, en propulsant toujours la nef. Sommer leva sa main droite, qui lui paraissait de plomb, et l’approcha lentement du coupe-circuit de secours. Grâce à une prodigieuse dépense d’énergie, il parvint à saisir le contacteur et à l’abaisser. Les moteurs s’arrêtèrent avec une soudaineté étonnante, tandis que le métal torturé craquait. Les lumières se mirent à clignoter rapidement, comme si Dierdre eût ainsi manifesté sa douleur ; puis, elles redevinrent fixes.

Quentin se précipita dans la chambre des machines. Il en revint, l’air sombre.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Sommer.

— Le circuit principal d’allumage. Il a fondu. Fatigue dans le métal à mon avis. Il devait y avoir une paille depuis des années.

— Quand l’a-t-on vérifié pour la dernière fois ?

— Je l’ignore. En tout cas, c’est un appareil scellé : en principe, il doit durer plus longtemps que l’astronef. Totalement indéréglable, à moins que…

— À moins qu’il y ait une paille.

— Ne m’en faites pas reproche ! Si l’on ne peut plus se fier aux machines !…

Pour la première fois, cet axiome des mécaniciens troublait Quentin.

— Où en est le carburant ?

— Plus assez pour faire marcher une auto d’enfant, dit Quentin d’une voix lugubre. Si je pouvais mettre la main sur l’inspecteur…

Le capitaine se tourna vers Racine, assis à sa table de navigation, très attentivement penché sur ses cartes.

— Notre route est-elle modifiée ?

Racine acheva ses calculs et se mit à mordiller pensivement son crayon.

— Ça nous crève ! On va traverser l’orbite de Mars avant que Mars soit là.

— Combien de temps avant ?

— Trop longtemps, capitaine ! Nous fuyons le système solaire à la fameuse vitesse V !

Racine eut un sourire courageux, un sourire de risque-tout, que Quentin trouva singulièrement déplacé.

— Bon Dieu, mon garçon, rugit-il, n’en restez pas là ! Nous avons un peu de carburant. On peut faire demi-tour ! Vous êtes navigateur, oui ou non ?

— Je le suis, fit Racine, glacial. Mais si je calculais ma route comme vous entretenez vos machines, nous serions en train de labourer le sol de l’Australie.

— Espèce de petit lécheur de bottes ! Moi, en tout cas, j’ai eu ma place par mon travail ; pas par l’intrigue…

— Assez, vous autres ! coupa le capitaine.

Quentin, le visage rouge, ressemblait à un morse sur le point d’attaquer. Et Racine, les yeux étincelants, l’attendait de pied ferme.

— Ça suffit ! dit Sommer. C’est moi qui commande, ici.

— Alors, commandez ! aboya Quentin. Dites-lui d’établir une courbe de retour. C’est une question de vie ou de mort.

— Raison de plus pour garder son calme… Monsieur Racine, êtes-vous en mesure d’établir une telle courbe ?

— C’est la première chose que j’aie tentée. Pas la moindre chance, avec ce qui nous reste de carburant ! Nous pourrions tourner d’un ou deux degrés, mais cela ne nous avancerait à rien.

— Bien sûr que si ! dit Quentin. Cela nous ramènera vers le système solaire.

— D’accord ! Mais, au mieux, la déviation dont nous sommes capables nous placerait sur une orbite que nous mettrions quelques milliers d’années à parcourir.

— Peut-être qu’un atterrissage sur une autre planète, Neptune, Uranus…

— Même si une des planètes extérieures se trouvait à l’endroit voulu, en temps voulu, il nous faudrait du carburant – des masses de carburant – pour nous mettre en orbite de décélération. Et même si nous y parvenions, qui viendrait nous y chercher ? Aucun spationef n’a encore dépassé Mars.

— Nous aurions au moins une chance, insista Quentin.

— Peut-être ! conclut Racine, d’un air détaché. Mais nous en sommes incapables. J’ai peur que vous ne deviez faire vos adieux au système solaire.

Le capitaine s’épongea le front et tenta de réfléchir. Il cherchait un plan, mais il avait du mal à se concentrer. Il y avait trop d’écart entre la réalité de leur situation et les apparences. Mentalement, il savait que sa nef s’éloignait du système solaire à une vitesse prodigieuse, mais apparemment, ils restaient immobiles, suspendus dans le vide : trois hommes pris au piège dans une petite pièce trop chaude, à respirer l’odeur de métal et de sueur.

— Qu’allons-nous faire, capitaine ? demanda Quentin.

Sommer fronça les sourcils. Cet homme se figurait-il qu’on trouvait une solution si facilement ? Il lui fallait ralentir la nef, la faire tourner ; et, pourtant, ses sens lui disaient que l’astronef était immobile. Comment, dans ce cas, la vitesse pouvait-elle poser un problème ?

Il sentait que le vrai problème était de s’écarter de ces hommes énervés et querelleurs, de s’échapper de cette petite cabine chaude et malodorante.

— Capitaine, vous devez bien avoir une idée !

Sommer tenta de se secouer, de revenir à la réalité. « Le problème, le seul, se dit-il, c’est d’arrêter le bâtiment. »

Il inspecta du regard la cabine, puis il contempla les étoiles immobiles « Nous nous déplaçons très rapidement », songea-t-il, sans en être toutefois convaincu.

Racine fit, d’un air dégoûté :

— Notre noble capitaine ne peut faire face à la situation.

— Bien sûr que si ! répondit Sommer, qui se sentait la tête vide. Je peux vous piloter sur n’importe quelle route que vous établirez. C’est ma seule responsabilité. Établissez-nous une route pour Mars.

— Je le peux ! Je vais le faire ! dit Racine, en éclatant de rire. Mécanicien, il va me falloir beaucoup de carburant pour cette route une dizaine de tonnes. Faites en sorte de me les procurer.

— Vous avez raison, dit Quentin. Capitaine, je voudrais un ordre de réquisition pour dix tonnes de carburant.

— Accordé ! dit Sommer. Monsieur Racine, si vous passiez un radiogramme à Mars ?

Une fois le contact établi, Sommer prit le micro pour exposer la situation de l’astronef. Le fonctionnaire de la Compagnie à qui il s’adressait paraissait avoir du mal à comprendre.

— Ne pouvez-vous pas faire demi-tour ? demanda-t-il.

— Non : je viens de vous l’expliquer.

— Alors, que comptez-vous faire, capitaine ?

— C’est justement ce que je vous demande.

Le haut-parleur fit entendre des voix confuses, ponctuées d’explosions de parasites. Les lumières clignotèrent et la réception faiblit. Racine, en se démenant, parvint à rétablir le contact.

— Capitaine, dit le fonctionnaire de Mars, nous n’avons pas la moindre idée. Si vous pouviez vous mettre en orbite… N’importe laquelle…

— Impossible !

— Dans de telles circonstances, vous avez le droit de tenter n’importe quoi. Absolument n’importe quoi.

— Je ne vois qu’une chose, grogna Sommer : nous pourrions nous échapper en scaphandre, le plus près de Mars possible ; nous attacher les uns aux autres ; prendre l’émetteur portatif. Le signal ne serait pas très fort, mais il vous donnerait une idée de notre position. Il faudrait calculer au plus juste. Les scaphandres n’ont qu’une réserve de douze heures d’oxygène, mais c’est quand même une chance à courir.

De nouveau, des voix confuses ; puis le fonctionnaire reprit :

— Je suis désolé, capitaine…

— Quoi ? Je vous dis que c’est notre dernière chance !

— Capitaine, la seule nef actuellement sur Mars, c’est la Diana, dont les moteurs sont en révision.

— Dans combien de temps pourrait-elle décoller ?

— Trois semaines, au minimum. Et le voyage depuis la Terre prendrait trop de temps. Je voudrais trouver une solution, mais tout ce que nous pouvons vous suggérer, c’est de…

La communication cessa une nouvelle fois. Racine poussa des jurons et se mil au travail sur la radio. Quentin se mordillait les lèvres. Sommer regarda par un hublot et détourna vivement les yeux : les étoiles vers lesquelles ils fonçaient à présent étaient à des distances impossibles. Des parasites leur parvinrent, faiblement.

— Je ne peux guère en tirer davantage, dit Racine. Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien vouloir nous suggérer ?…

— Peu importe ! Ils ne pensaient pas que cela pouvait réussir, dit Quentin.

Ils perçurent encore la voix officielle, un murmure perdu dans l’espace.

— Entendez-vous ?… Pouvons seulement suggérer… Très improbable… Mais essayez… Calculateur…

La voix s’était perdue, puis les parasites même.

— Et voilà ! dit Racine. Le calculateur ? Parlait-il du calculateur Fahrensen que nous avons dans la cale ?

— Je vois ce qu’il a voulu dire, fit Sommer. Le Fahrensen est une mécanique très perfectionnée. Personne n’en connaît les possibilités. Il nous suggère de lui soumettre notre problème.

— Ridicule ! ricana Quentin, C’est un problème insoluble.

— Il le semble, en effet, convint Sommer. Mais les grands calculateurs ont déjà résolu des problèmes en apparence impossibles. Nous n’avons rien à perdre à essayer. Monsieur Quentin, je crois que c’est de votre ressort…

— Oh ! à quoi bon ?…Vous croyez que le Bon Dieu électronique va vous sauver la vie ?

— Il faut essayer.

— Nous n’en ferons rien ! Je ne laisserai pas au calculateur la satisfaction de nous dire non.

— Voulez-vous insinuer que les machines sont douées de pensée, maintenant, dit Racine.

— Naturellement ! affirma Quentin. N’importe quel mécanicien vous dirait que les machines complexes ont leur propre personnalité. Et savez-vous comment elle est, cette personnalité ? Elle est froide, renfermée, insouciante, insensible. Le seul but d’une machine, c’est de décevoir les espérances et de poser deux problèmes nouveaux chaque fois qu’elle en a résolu un. Et savez-vous pourquoi les machines se conduisent ainsi ?…

— Vous perdez la tête ! lui dit Sommer.

— Non. Une machine se conduit ainsi parce qu’elle sait qu’elle est une créature non naturelle dans le domaine de la nature. Elle souhaite, par conséquent, arriver à « l’entropie » et cesser d’être. C’est un désir de mort mécanique.

— Je n’ai jamais entendu pareil « déblocage » de ma vie ! dit Sommer. Allez-vous, oui ou non, brancher ce calculateur ?

— Bien sûr ! Je voulais simplement vous faire comprendre qu’il n’y a aucun espoir.

Quentin se rendit dans la cale où se trouvait le calculateur.

— Nous ferions bien de le surveiller, suggéra Racine. Il impute notre situation à une personnalité mécanique pour tenter de se débarrasser de son sentiment de culpabilité. Car c’est bien de sa faute si nous sommes dans ce pétrin. Le mécanicien est responsable de tout l’équipement.

— Je ne pense pas que vous puissiez lui infliger un blâme aussi catégorique.

— Si. Mais, personnellement, je m’en fiche : autant mourir ainsi qu’autrement. Cela vaut sans doute mieux que beaucoup d’autres façons de mourir.

Le capitaine s’épongea le visage. Il eut de nouveau l’idée que le problème – le vrai – c’était de trouver le moyen de sortir de cette boîte immobile, surchauffée, malodorante.

— Mourir en plein espace, reprit Racine, c’est une idée assez plaisante par certains côtés.

— Idée morbide ! dit Sommer.

— Je suis un type assez morbide, fit Racine, d’un air détaché. Mais, du moins, je ne rejette pas la faute sur des objets inanimés, comme Quentin. Et je ne me permets pas de me laisser abattre, comme vous… C’est la première grosse difficulté que vous rencontrez, n’est-ce pas, capitaine ?

— Je l’imagine…

— Et vous réagissez comme un bœuf assommé. Réveillez-vous, capitaine ! Si vous êtes incapable de vivre dans la joie, du moins sachez tirer un certain plaisir de votre mort.

— Taisez-vous ! Pourquoi ne vous occupez-vous pas ? Lisez donc un livre !

— J’ai lu tous les livres du bord. Je n’ai plus d’autre ressource pour me distraire que d’analyser votre personnalité.

Quentin revint dans la cabine, en s’exclamant :

— Eh bien ! je l’ai branché, votre dieu électronique. Quelqu’un tient-il à lui offrir un sacrifice ?

— Vous lui avez soumis le problème ?

— Pas encore. J’ai décidé d’en référer d’abord au grand-prêtre. Que dois-je exiger du démiurge, Monsieur ?

— Fournissez-lui toutes les données possibles. Carburant, oxygène, eau, aliments ; tout ce genre de choses. Puis, dites-lui que nous voulons regagner la Terre… En vie, ajouta-t-il.

— Ça va le ravir, dit Quentin. Il va éprouver tant de joie à éjecter notre petit problème, en le déclarant insoluble ! Ou mieux encore : pour données insuffisantes. De cette façon, il nous suggérera qu’il y a une possibilité de solution, mais qu’elle est tout juste hors de notre portée. Il va pouvoir nous maintenir en état d’espérance.

Sommer et Racine le suivirent dans la cale. Le calculateur bourdonnait sous l’effet de l’activation. Des lumières vertes, blanches et rouges parcouraient rapidement ses panneaux. Quentin appuya sur des boutons et manipula des cadrans pendant un quart d’heure, puis il se recula.

— Surveillez la lumière rouge, en haut, dit-il. Ça veut dire que le problème est éjecté.

— Ne le dites pas, fit vivement Racine.

— Vous êtes un petit superstitieux, hein ? demanda Quentin en riant.

— Mais je ne suis pas un incompétent, rétorqua Racine en souriant.

— Vous n’avez pas bientôt fini, tous les deux ? fit Sommer.

Surpris, ils se tournèrent vers lui.

— Regardez ! s’écria Racine. Le dormeur qui se réveille !

— Dans une certaine mesure, ricana Quentin.

Sommer eut soudain la conviction que si la mort ou le sauvetage n’intervenaient pas à bref délai, ils finiraient par s’entre-tuer ou par se rendre mutuellement fous. Sur un panneau du calculateur, une lumière verte s’alluma soudain.

— Ça doit être une erreur, dit Quentin ; le vert signifie que le problème est soluble avec les données fournies.

— Soluble ? s’exclama Racine.

— Mais c’est impossible ! insista Quentin. Il nous trompe pour nous faire marcher…

— Ne soyez donc pas si pessimiste, se moqua Racine. Dans combien de temps aurons-nous la solution ?

— La voici qui arrive.

Quentin montra un ruban de papier qui se déroulait lentement par une fente sur le devant de la machine.

— Mais il y a sûrement quelque chose qui ne va pas !

Ils observèrent le papier qui sortait millimètre par millimètre. Le calculateur bourdonnait, toutes ses lumières au vert. Puis le bourdonnement cessa. Les lumières vertes prirent de l’éclat avant de s’éteindre.

— Que s’est-il passé ? Lisez le…

— Faites-le, vous ! Moi, on ne me prendra pas aux caprices de la machine.

Racine eut un rire nerveux et se frotta les mains, mais il ne bougea pas. Les deux hommes se tournèrent vers Sommer.

— Capitaine, c’est vous le responsable.

— Allez-y, capitaine : lisez !…

Sommer contempla avec dégoût son mécanicien et son navigateur. C’était lui le responsable, c’était toujours lui, en toutes circonstances. Ne lui ficheraient-ils donc jamais la paix ? Il s’approcha de la machine, tira le papier et le lut, pour lui, avec une lenteur calculée. Les autres s’impatientaient. Sommer examina la petite pièce au plafond bas, surchauffée et malodorante, avec ses portes et fenêtres fermées.

— Que dit la machine ? hurla Iturine.

— Vous aviez prévu quelques milliers d’années pour rentrer dans le système solaire ; le calculateur est à peu près d’accord avec vous. Il compte précisément deux mille trois cents ans. En conséquence il nous a fourni un sérum de longévité approprié.

— Deux mille trois cents ans ; j’imagine que nous allons hiberner ou quelque chose d’approchant ?

— Pas du tout, dit tranquillement Sommer. En fait, ce sérum supprime aisément tout besoin de sommeil. Nous resterons éveillés, en tête à tête, pendant deux mille trois cents ans.

Les trois hommes se regardèrent et regardèrent la petite pièce qu’ils connaissaient par cœur, à en avoir la nausée, avec ses odeurs de métal et de sueur, avec ses portes et ses fenêtres closes qui donnaient sur l’immuable spectacle des étoiles.

Alors Quentin haussa les épaules :

— Je vous l’avais bien dit que nous n’avions rien à attendre de bon de cette damnée machine !

 

 

 

 


 

 

 

 

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