Superstar

 SUPERSTAR de Xavier GIANNOLI – 2012.

« Un people c’est quelqu’un qui est connu pour sa célébrité ». L’aphorisme s’applique clairement à Martin Kasinski (Kad Merad) ; employé dans une entreprise de récupération de matériel informatique, il encadre des adultes déficients mentaux qui constituent « sa seule famille ». Il ne fait donc rien pour être connu et aspire avant tout à l’anonymat et à la tranquillité. Pourtant, un matin les passagers d’une rame de métro l’accostent et lui demandent des autographes sans qu’il comprenne pourquoi. Mystérieusement, Martin fait le « buzz » sur Internet et est devenu une célébrité nationale. Fleur Arnaud (Cécile de France) voit là un scoop possible et l’invite à participer à l’émission de télévision « 24 heures sur 24 » où l’on s’interroge sur cette soudaine célébrité sans raison. Martin vivra très mal cette célébrité qui bouscule sa vie et transforme son identité sociale ; il vivra plus mal encore la soudaine transformation de l’amour que lui portent le public et les internautes en une haine tout aussi inexplicable que l’engouement précédent. On pourrait s’attendre à ce que ce film soit construit sur le ton de la comédie (à la manière dont Woody Allen esquisse le même sujet dans « To Rome with love) ; bien au contraire, le choix est celui du drame et donne une singulière force au récit.

« Superstar » s’inscrit dans une réflexion déjà ancienne sur le pouvoir des médias : en 1957 « Un homme dans la foule » d’Elia Kazan anticipait sur les pouvoirs de l’animateur de télévision ; en 1976, « Network » de Sidney Lumet traitait du pouvoir des grands groupes de médias. En 1992, Dustin Hoffman campait dans « Héros malgré lui » de Stephen Frears un personnage happé malgré lui par la célébrité ; Sans oublier l’excellent « Truman Show » de Peter Weir analysant les dérives de la « téléréalité ». Dans ce  film, on franchit un pas de plus : non seulement Martin devient célèbre malgré lui mais le devient sans raison tangible et par la seule grâce des internautes et non celle des medias de masse.  On assiste ici à un phénomène bien connu des sociologues et des économistes sous les noms de réflexivité, « prédiction créatrice » ou « prophétie autoréalisatrice » (auquel le film fait allusion avec une explication approximative). Cela désigne ces situations fréquentes où un phénomène se génère lui-même : par exemple, par crainte d’une augmentation des prix à venir les consommateurs accélèrent leurs achats provoquant la hausse crainte ; de même, il y a quelques années, une rumeur de pénurie d’essence dans la région de Marseille provoqua des queues aux stations telles qu’elles provoquèrent cette pénurie crainte. Ici, c’est la soudaine célébrité de Martin sur le Net qui provoque l’engouement pour sa personne et renforce sa célébrité. Le voila « connu pour sa célébrité ». Mais quelle peut être la cause de sa célébrité ? C’est la question qui taraude Matin tout au long du film. En fait, il n’y a rien, le système est purement « réflexif » et c’est un phénomène qui ne surprendra pas les économistes habitués aux « bulles spéculatives ». Une bulle désigne la situation ou le cours d’un actif (d’une action par exemple) augmente sans aucun lien avec la valeur « réelle » de cet actif (ce que les économistes appellent la « valeur fondamentale ») situation qui amènera un jour ou l’autre à un éclatement de la bulle, les spéculateurs se dirigeant alors vers un autre actif (l’immobilier, les œuvres d’art ou les denrées alimentaires, peu importe) ; De même ici, la « bulle médiatique » éclate, laissant martin exsangue mais le film ne donne jamais de réponse à la question « Pourquoi ? ». « Pourquoi Martin Kasinsiki ? »

Ici, les scientifiques, économistes, psychologues set sociologues, qu’on accuse souvent et facilement de n’avoir rien à dire sur le réel, peuvent apporter quelques explications. Il faut partir de l’idée que les « demandeurs » (les acheteurs d’actions ou les internautes cliquant sur Martin) ne cherchent pas à savoir quelles sont les qualités particulières d’un titre boursier, de Martin ou d’un autre personnage mais vers quels actifs  ou quels personnages vont se tourner les autres actionnaires ou internautes. Donc chaque individu va chercher à savoir qui les autres individus vont choisir. Dans sa « métaphore du concours de beauté », l’économiste Keynes prenait l’exemple d’un concours où on demandait aux gens de voter non pas pour la fille qu’ils trouvent la plus belle mais pour celle qui serait choisie par la majorité des votants. Il y a alors de fortes chances pour que les individus retiennent les critères de beauté dominants de leur époque. Plus généralement, les individus vont rechercher les « points saillants » c'est-à-dire les caractéristiques suffisamment remarquables pour être sûr que les autres vont aussi les choisir (phénomène qui a été mis en évidence dans un certain nombre d’expériences en psychologie). Dans le film les « points saillants » sont probablement à rechercher dans la banalité même de Martin. C’est d’ailleurs ce qui est décrit dans uns scène où le terme « banal » est détourné de son sens et redéfini par un rappeur célèbre. Donc un homme devient soudainement célèbre  sans raison et sans volonté de sa part. Un tel scénario, s’il avait été écrit dans les années 1950 ou 1960 aurait trouvé sa place dans un film de Bunuel ou de Fellini. Aujourd’hui, le thème n’est plus fantastique, surréaliste ou même seulement improbable. Il est tout bonnement réaliste. Dans une société où les transferts d’information (on n’ose pas parler de communication)  s’accélèrent jusqu’à provoquer des « buzz », la logique de la Bulle devient centrale : bulle financière, économique, médiatique, la logique fondamentale est la même, les individus ne cherchant plus la valeur dans les choses mais se regardant les uns les autres.  

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