LES CHIENS DE SULINA

Une manière un peu différence de raconter ses vacances. Ici, la communauté des chiens dans la petite ville de Sulina en Roumanie, située à l'embouchure du Danube.

Les chiens de Sulina

J’ai eu envie de leur dire aux gars,… Les gars ! Je les appelle comme çà, nous nous appelons tous comme çà, mais c’est par pure dérision, comme si nous faisions partie de cette espèce. J’ai eu envie de leur dire que ce serait bien d’y aller et puis je me suis tu. Parcequ’ils ne répondaient pas. Ils préféraient s’étirer vaguement sur le sable du terrain de jeu des gosses ; au soleil.

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Enfin, après quelques moments d’hésitation, je leur ai dit que ce serait sympa d’aller au bord du canal ; c’est l’heure où le grand bateau, le lent, charrie sa centaine de bonshommes ; ceux la sont en général plus généreux que ceux qui arrivent par les petits  bateaux rapides ; ils nous donnent plus facilement des biscuits.

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Nous à Sulina , on a une manière de faire particulière pour avoir de la bouffe. On ne grogne pas comme, parait il, d’autres le font dans les terres de l’intérieur. Non ! Grogner c’est l’assurance de recevoir un coup de pied au cul de la part du patron du Jean-Bart, ou d’un autre patron d’ailleurs. On ne tourne pas non plus en gémissant autour des touristes, on ne va pas non plus les renifler…tout ça, ça fait mendiant, on a notre dignité ici.

 Non, on se pose le derrière bien au sol et on regarde les arrivants dans les yeux.

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Ca fait toujours effet. Les touristes ont l’impression qu’on les interpelle, qu’on les considère ;...on dirait que ça les flatte. En général, ils ne s’approchent pas et ne disent rien. Il y a un chien de Bucarest qui avait échoué ici un jour, qui m’a raconté que là-bas, on conseille de ne pas nous approcher…Nous serions dangereux…foutaises ! Triple foutaise !

Donc, ils ne nous donnent rien tout de suite mais ils nous repèrent : ils repèrent le grand chien noir à l’air si triste, le vieux qui boite (il n’est pas le seul, on a tous quelque chose qui déconne ici), le petit blanc aux yeux bien ronds qui hypnotisent,…on a tous notre caractéristique, notre truc pour nous faire remarquer. Bref, au bout de quelques heures, à la fin de la journée, les touristes ont déjà repéré leur préféré et c’est là qu’ils se laissent aller : ils nous donnent parfois à manger (remarquez, on s’en fout un peu, les gens d’ici nous nourrissent bien), mais surtout ils nous donnent des caresses…on en manque. Les habitants de Sulina sont bien avec nous, ils nous laissent nous promener, ne nous chassent pas trop durement quand on essaie d’entrer dans leurs magasins et nous on sait bien que le mieux c’est de ne pas les provoquer, en général on reste juste à l’entrée, sauf quand un touriste nous appelle. Là, c’est la victoire car les gens d’ici ont beau être sympas, ils ne nous caressent pas beaucoup et, bon sang, on ne vit pas que de viande et de croquettes ; une petite tape sur la tête, un regard dans les yeux, on aime bien ça aussi. Moi j’aime ça surtout.

Bref, il était peut être l’heure de se lever, de s’extirper de ce tas de sable et d’aller voir les arrivées du navire. Les gars n’avaient pas l’air  bien pressés de me suivre. « Trop chaud » » qu’ils avaient l’air de dire, leur queue tapant doucement dans le sable ; ils restaient vautrés dans leur sommeil. A leur décharge, c’est vrai que par cette chaleur on n’a pas trop envie de se bouger. Il parait que bientôt, il fera tellement froid qu’on n’arrivera pas non plus à bouger. J’ai du mal à y croire ! Froid pour moi, ça veut dire qu’on a trouvé un coin d’ombre ou que la nuit est en train de tomber…froid, c’est plutôt plaisant. Mais un des vieux gars, un des plus vieux de la bande, m’a dit que je n’y connaissais rien, que je suis trop jeune pour avoir connu le dernier hiver et que je découvrirai bientôt ce qu’est avoir vraiment froid. « Mais vraiment ! » il a dit.

Bon ! J’ai quand même levé mes fesses. Je ne suis pas obligé de rester avec eux ! Même si on aime être en bandes, on peut aussi se séparer de temps en temps. On m’a dit que dans les grandes villes, il ne fait pas toujours bon pour un chien de rester seul, qu’il risque de faire de mauvaises rencontres : des humains qui veulent sa peau ou, plus fréquemment, une autre bande qui défend son territoire. Ici, je ne sais pas pourquoi, ce n’est pas pareil. Certes, on a plus ou moins notre territoire mais on ne se bat pas vraiment pour ça ; tout le monde peut courir sur  jetée ou le long du canal et les autres chiens nous laissent tranquilles. Il ya ici une sorte d’entente : « Je te laisse passer sur mon territoire, tu peux même y rester un peu, et tu en feras autant pour moi ». « Une sorte de contrat social » m’a dit l’un « c’est fait aussi pour les chiens ». Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, en tout cas on en profite tous.

J’ai fait mon tour de touristes sans me faire trop remarquer… ce n’est pas nécessaire pour une première approche. J’en ai repéré deux et puis je suis retourné voir les gars. Ils étaient toujours vautrés sur leur tas de sable, pas loin de la conserverie. Inutile de les bousculer, autant attendre qu’ils veuillent bien se remuer. Et puis, un a commencé à se lever…pas vite…fait encore trop chaud, semblait-il dire.

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Un autre l’a suivi et puis  un autre. Ils ne se sont pas trop bougés, ils sont restés assis à regarder le soleil descendre et quand l’ombre a commencé à gagner l’allée du remblai, ils ont commencé à bouger. C’est le meilleur moment de la journée. Il fait frais et nous sommes plein d’énergie. On joue à se courir après, à se jeter les uns sur les autres, à se mordiller. Les gamins des hommes nous regardent avec envie, les pauvres ! Ils peuvent à peine en faire autant. De loin en loin, on entend un cri de douleur ou un hurlement mais c’est rarement méchant. En général, il s’agit d’un coup de patte mal placé ou d’une dent qui a dérapé  mais c’est rarement voulu. L’agressé pardonne vite.

Il faisait pratiquement nuit et je foutais une trempe, pour rire, à un plus petit quand j’ai vu les deux de l’après midi : une grande brune et un presque aussi poilu que moi ; enfin poilu du visage, le reste étant caché par un tee-shirt ridicule qui représentait une gueule de je ne sais pas quoi, un grenouille peut-être, toute blanche sur fond noir, une grenouille blanche qui riait, ou semblait rire, et puis un nom au-dessus.

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C’est le nom qui m’a le plus frappé ; ça ressemblait à  du roumain mais ce n’en était pas. Je me suis approché du velu du visage et ai mis les pattes sur ses jambes pour pouvoir me dresser et mieux regarder son tee-shirt. Croyant que c’était lui qui m’intéressait, il en a été tout ému. Il a appelé sa copine pour lui montrer. J’ai senti que j’avais un grand coup de séduction à jouer là-dessus. Ca n’a pas raté,  j’ai eu droit à mon lot de caresses et de mots doux ;

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dommage qu’il ait cru qu’un morceau de pain me ferait plaisir ! Le con ! Je mange mieux que ça si je veux ! J’ai délaissé le morceau et demandé d’autres caresses. J’ai cru que c’était gagné et je les ai suivis jusqu’à leur hôtel. Là, ce fut moi le con. Ai-je été assez naïf pour penser qu’ils m’emmèneraient dans l’hôtel ? Et pourquoi pas dans leur pays ? Ils m’ont fait comprendre que je devais rester à la porte. Je ne suis pas méchant et je suis assez bien élevé, alors c’est ce que j’ai fait. Et puis j’ai attendu. On ne sait jamais ! Ils ressortiraient peut être. J’ai attendu près de deux heures. Les copains en étaient à leur six ou septième partie de poursuites et, lassés, avaient décidé de s’aventurer à l’intérieur de la ville. J’ai décidé de les suivre. Les deux touristes ne ressortiraient pas, c’était sûr, et je n’avais pas envie de rester seul. Si je ne suivais pas les copains immédiatement, je n’avais qu’à rester.

On ne va pas seul dans l’intérieur de la ville. Là, il y a les chiens à maîtres ! De vrais larves mais qu’il ne fait pas bon croiser sur leur territoire. Ceux-là ne cherchent pas de caresses ou un compagnonnage, ils cherchent un maitre qui leur évitera de penser.    

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Et ils restent devant la porte de leur maison, prêts à bouffer tous ceux qui s’approchent de trop près. Même avec les humains, ils peuvent être mauvais, alors je ne vous parle pas de leur comportement quand  c’est nous qui nous approchons.

 

 

Soyons clair, je n’ai rien contre le fait de protéger ceux qu’on aime et ce qu’on chérit. Je pourrais même faire comme une de mes copines, l’autre jour. Ses maitres habitent le long du canal, celui qui bifurque peu  après pour s’enfoncer dans les marais, là où je ne suis jamais allé. Ses maitres sont des Roms et ont une petite maison là-bas et quand ils ont à faire, ils laissent leurs deux petites filles jouer devant la maison. Elles sont sages, elles restent assises dans la terre et ne cherchent pas à vagabonder. Ma copine est sans doute la plus douce des chiennes mais, l’autre jour, quand deux touristes sont passés (Tiens ? Encore un couple ! Sulina doit attirer les couples), la copine s’est demandée s’ils en voulaient aux petites. Personnellement, je ne me serais pas inquiété, ils avaient l’air à cent lieux d’avoir cette intention. Ils étaient plutôt occupés à prendre toutes sortes de ferrailles en photo : les bâtiments rouillés,

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 les bateaux rouillés,

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 les poteaux rouillés,

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même la carcasse de vélomoteur qui a échoué là la semaine dernière.

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Mais ma copine ne pensait pas la même chose : les maitres étaient partis pour une dizaine de minutes en laissant les petites sous sa garde, et elle prenait sa mission au sérieux. Elle était un peu à l’écart, en train de renifler un restant de poisson, vous savez quand ils pourrissent un peu et sentent meilleur que rien d’autre au monde. C’est peut être à cause de cette bonne odeur qu’elle ne s’est pas rendue compte tout de suite que les deux autres n’étaient plus si loin de ses protégées. Alors, elle s’est précipitée entre eux et les gamines et, je n’avais jamais vu ça, elle a commencé par avancer vers les fillettes la queue entre les pattes comme pour simuler la peur. Pourtant, je vous jure que les deux amoureux ne pouvaient pas faire peur. Et  puis son dos s’est moitié effondré, incurvé, et elle a tourné son corps en dedans, l’arrière protégeant les petites et la gueule dirigée vers les intrus en retroussant ses babines. Ses dents sont apparues comme autant de racloirs prêts à déchirer tout ce qui pourrait menacer les petites.

 On aurait presque dit un de ces chiens malades, ...

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Je suis resté saisi et je vous jure que j’ai eu peur. Peur d’elle, ma meilleure copine, si douce. Je crois que les intrus ont eu au moins aussi peur que moi et ils se sont esquivés le plus vite possible.

Je vous ai parlé de ma copine pour vous dire comment peuvent être les cabots quand ils ont une maison à défendre. Ma copine était spéciale car elle habitait pas loin de la promenade des touristes et venait nous voir de temps en temps. Elle était un peu des deux mondes. En revanche, Les autres…les clébards qui vivent dans les rues adjacentes, c’est autre chose ; Ils ne s’éloignent pratiquement jamais de la maison de leur maitre et, donc, ils ne s’aventurent jamais dans d’autres rues que la leur ; autant dire qu’ils n’ont jamais vu le canal autrement qu’au pied de leur humain. Pas la peine d’expliquer longtemps quelle mentalité ils développent…toujours dans les jambes de l’homme, ils n’ont jamais l’occasion de nous voir et de nous apprécier en tant que tel. Pour eux on n’est que des va-nu-pattes, des sans –toit, autant dire des nomades. Nous, On passe d’un terrain à l’autre et d’une ombre à l’autre ; toute la promenade des touristes est notre royaume et on connaît toutes les rues de la ville. Je ne sais pas si c’est du mépris parcequ’on n’a pas d’humain attitré ou de la jalousie parceque nous sommes libres de bouger, en tout cas c’est de la haine ! Ca c’est certain !

Vous comprenez mieux, je pense, pourquoi on ne s’aventure pas seul dans leurs rues. Ils ont tôt fait de s’y mettre à trois ou quatre pour nous faire la peau. En revanche, quand on est en bande, cinq, six, sept,…ils n’osent pas approcher. Ils nous regardent avec défiance. Les plus courageux nous aboient après, une fois qu’on est suffisamment loin. Alors on se balade le plus avant possible, de jour comme de nuit. De jour, au printemps…pas maintenant quand il fait trop chaud. En été, maintenant, on dort toute la journée et ce n’est que le soir qu’on fait la ville.

On va le plus loin  possible, parfois on pousse jusque sur la plage en prenant la route poussiéreuse ;

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on passe le pont sur la rivière mais en général on ne pousse pas dans le marais. Il n’y a pas grand-chose à voir là bas.

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 Jack prétend qu’il y est allé un jour, sur la barque d’un humain et qu’il a vu qu’il y avait d’autres chiens au milieu du marais, des chiens affamés, coincés sur des bancs de sable et d’herbe, sachant à peine aboyer dans notre langue, n’ayant rien vu d’autre que leur étroit bout de terre coincé entre les eaux.

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Je ne sais pas si c’est vrai, personnellement, je n’y suis jamais allé mais j’ai confiance en Jack, il ne raconte pas de conneries, d’habitude. Ca me semble quand même bizarre ces chiens à moitié affamés coincés dans ces marais…ce n’est pas un pays pour les chiens !

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   Alors on est parti à sept ou huit s’enfoncer dans les rues de Sulina ;     

on y a bien vu quelques cabots à maitres mais pas que ça : un chat qu’on a proprement ignoré ; pas la peine d’emmerder ceux là ; si on veut s’amuser, on peut se courir après, ça suffit bien ; un cheval esseulé, on ne l’a pas approché ; ce n’est pas qu’on n’aime pas mais leurs coups de sabot peuvent être fatals.

rscn1677.jpgLe plus marrant ce fut la vache aux cornes retournées ; je ne sais pas ce qu’elle faisait là ; d’habitude elles sont  au bord du petit canal, celui qui s’enfonce dans les marais. Elles sont là, en troupeau, et nous on ne va pas les voir ;

il n’y a rien de moins intéressant qu’une vache, dscn1730.jpgsauf pour les chiens gardiens de vaches, bien sûr, mais c’est leur boulot. Chacun son boulot ; nous, c’est simple on n’en a pas.

Tout de même, une vache qui déambule seule dans la rue, ce n’est pas banal ;

dscn1691.jpg ce devait être une originale, une indépendante, peut être une rebelle ; pourquoi pas ?,  genre « front de libération des bovins du Danube ».  C’est le petit pelé qui l’a appelée comme ça, il nous a fait bien rire ! Le petit pelé, c’est un chien que personne n’accepte vraiment sauf nous, vue son allure ! Couvert de puces et de tics et le poil qui s’en irait  à grosses poignées si les hommes osaient le toucher. Mais aucun ne le fait jamais et le petit pelé est un des seuls à ne jamais avoir une seule caresse. Je me demande s’il en a jamais eues ou s’il sait encore ce que c’est. « Amour, amitié…et ne se souvient plus du tout du goût du baiser dans le cou » ;

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c’est un homme de chez nous qui a chanté ça !  Jolie chanson, non ? Comme beaucoup de gars de talent, il est parti ailleurs ; enfin, ses parents sont partis ailleurs, son père est parti ailleurs, et il est né ailleurs, pas chez nous. Mais il est quand même de chez nous ; ce pays, quand il t’attrape, c’est parfois au delà de ta naissance.

 vassiliu.jpgEnfin, avec tout ca, le petit pelé il nous a fait marrer en interpellant  la vache. Elle a fait celle qui n’entendait rien…ou peut être qu’elle n’avait pas compris ; elle était peut-être plus conne que rebelle et c’est par connerie,  pas par rébellion, qu’elle aura perdu les autres.

On a donc poussé plus loin et ce soir là on est allé jusque la plage ; il n’y avait plus personne ;

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les hommes avaient remballé leurs serviettes et quelques uns s’étaient enfermés dans ce restaurant pour picoler. Que ça picole un homme ! Ils disent que ça leur donne des ailes et que ça leur fait oublier le quotidien.

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Pourquoi ne font ils pas comme nous ? Se courir après et se mordiller, ça aussi ça donne des ailes ! C’est ce qu’on a fait sur la plage. Le sable était à nous et on a pu se rouler et hurler autant qu’on a voulu. Ici, c’est facile de hurler. On évite de le faire en ville ; on a pitié des hommes qui essaient de dormir là bas. Et on ne veut pas se les mettre à mal, ces hommes. Ce ne sont pas nos maîtres mais on a besoin de les savoir là, besoin de leurs engueulades et de leurs caresses. Nous ne sommes pas leurs égaux mais ce ne sont pas nos maitres et tout ce qu’on demande c’est le droit de bouger comme on veut. Parcequ’on est comme ça  à Sulina.

 

 

(Texte et photos de Thierrry Rogel sauf photo de Pierre Vassiliu)

 

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