DU TOTALITARISME EN AMÉRIQUE - COMMENT LES ÉTATS-UNIS ONT INSTRUIT LE NAZISME

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DU TOTALITARISME EN AMÉRIQUE

COMMENT LES ÉTATS-UNIS ONT INSTRUIT LE NAZISME

Patrick TORT

Édition Érès – 2022

(Présentation par l’éditeur : https://www.editions-eres.com/ouvrage/4997/du-totalitarisme-en-amerique ) (Note de lecture par Thierry Rogel-  mise en ligne le 4  Avril 2023)

(N.B. : il ne s’agit pas d’une note de lecture « critique » mais d’une note de lecture de travail. En effet, j’estime ne pas avoir la compétence suffisante en Histoire pour avoir le recul suffisant face aux propositions de Patrick Tort. Par ailleurs, cette note de lecture ne suis pas l’ordre du livre)

Introduction

Patrick Tort, spécialiste des œuvres de Charles Darwin, poursuit deux problématiques à la fois. D’une part, il montre comment les États-Unis (et l’Europe démocratique) ont fourni les armes théoriques et idéologiques qui ont permis à l’idéologie nazie de se mettre en place. D’autre part, il cherche à montrer comment les États-Unis finissent par représenter la quintessence même du Totalitarisme qu’on attribue habituellement, justement à l’Allemagne Nazie et à tort, selon lui, au communisme. Deux problématiques qui, à mon avis, se cannibalisent plus qu’elles se renforcent.

Contrairement à une thèse qui a imprégné le discours de sens commun, l’idéologie nazie n’est pas née ex-nihilo d’esprits tordus et ne peut pas être réduite à une monstruosité incompréhensible. Sa mise en place peut au contraire être clairement comprise. Ses racines politico-économiques sont bien connues : l’humiliation consécutive à la signature du Traité de Versailles, les dégâts dus à l’hyperinflation de 1923 puis à la crise des années 1930. Mais cela n’explique pas le contenu de l’idéologie nazie – racisme, antisémitisme, eugénisme,… - contenu qui a été en fait précédemment mis en place dans le monde occidental, et particulièrement aux États-Unis, à la fin du 19ème siècle avec l’eugénisme, le racisme et l’antisémitisme et le mal nommée « Darwinisme social ».  

Herbert Spencer et le « darwinisme social »

Le « Darwinisme social » est un terme utilisé par philosophe et sociologue britannique Herbert Spencer (1820 – 1903), qui va détourner et instrumentaliser la théorie darwinienne dans l’optique d’un libéralisme effréné. En libéral, Spencer s’opposa au colonialisme et à l’esclavage et milita pour l’égalité Hommes-Femme mais, en revanche, il refusa toute forme d’assistance aux pauvres. En effet, dans son optique, seuls les meilleurs doivent subsister dans la lutte de l’existence (« Struggle for Life ») une vision du monde en phase avec la Révolution Industrielle et l’Angleterre Victorienne dans laquelle elle nait. Les idées de Spencer sont antérieures à la diffusion du Darwinisme et il s’est employé à détourner les idées de Darwin à ses fins. Patrick Tort ne cesse de rappeler que l’idée de « struggle for life » est une expression de Spencer absente de la théorie darwinienne et sa conception de la sélection relève plus du lamarckisme que du darwinisme (tel qu’on l’entend généralement).

Patrick Tort rappelle également que l’idée de sélection naturelle chez Darwin laisse place ensuite

à son inverse à mesure qu’on approche de la civilisation. En effet, l’évolution humaine est alors permise par le soutien des plus faibles (« effet réversif de l’évolution »).

Par ailleurs, Spencer adopte une vision organiciste de la nature et de la société qu’il applique aussi bien à ses « principes de biologie » qu’à ses principes de sociologie » (préfigurant d’ailleurs certains aspects de la future sociobiologie). Les Sociétés seraient alors vues comme des « super organismes » connaissant un processus régulier de différenciation allant d’un stade d’homogénéité des fonctions et des organes à une hétérogénéité permise par une différenciation croissante des organes. Cependant, ce principe de différenciation croissante différenciation dans le domaine des organes vivants aboutit à la prééminence du système nerveux central, donc à un processus de centralisation. En toute logique, Spencer devrait appliquer la même conclusion au cas des sociétés mais cela irait à l’encontre de ses positions libérales. Selon Patrick Tort, Spencer se serait rendu compte de cette aporie mais l’aurait négligée pour maintenir viable son système de pensée. Quoi qu’il en soit Herbert Spencer constitue la référence centrale pour ce qui concerne le propos de ce livre c'est-à-dire la mise en place de pratiques eugénistes, d’extermination et le développement du totalitarisme.

Galton, Davenport et l’Eugénisme

Pour certains adeptes de l’idée de sélection, la sélection naturelle ne ferait plus son œuvre dans les sociétés du 19è siècle. Il conviendrait donc de la mettre en place artificiellement selon les principes de l’élevage, idée à la base de l’Eugénisme. Le terme eugénisme est utilisé pour la première par le britannique Francis Galton mais c’est aux Etats-Unis qu’il sera mis en pratique en premier à la fin du 19è siècle. Patrick Tort relie son émergence à la grande crise de 1893 (mais pourrait-on remonter plutôt à 1873 ?) et à la crainte des américains d’un déclin des wasp (White Anglo-Saxons Protestants). Le personnage central de l’eugénisme américain fut Charles Davenport (1866-1944)  qui rencontra Galton en 1897. En 1906 est créé le « Race Betterment foundation » (avec Irving Fischer comme co-créateur) puis les créations d’institutions se succédèrent : « Galton Society » avec Davenport, Madison Grant et Lothrop Stoddard en 1918; 1912 : « fondation pour l’amélioration de l’Homme » par l’eugéniste Ezra Seymour Gosney en 1928. Les premières mises en pratique se déroulèrent en Indiana avec les premières stérilisations forcées (1907) ou la loi sur la stérilisation eugénique adoptée en Virginie en 1924. Enfin les chercheurs américains dominèrent par leur présence le premier congrès d’eugénisme qui eut lieu en 1912 à Londres.

Madison Grant et le déclin de la race

Pour Patrick Tort le racisme États-Uniens a également nourri la propagande nazie notamment grâce à Madison Grant, auteur en 1916 de l’ouvrage « Le déclin de la grande race » dans lequel il s’inquiète du déclin de la race blanche nordique au profit non seulement des « non blancs » mais également des races blanches « moins bien dotées » comme les méditerranéens ou les immigrants issus d’Europe de l’Est). Cette crainte d’une dégénérescence de la race nordique est à l’origine des lois sur l’immigration de  19NNN et, bien avant, des premières restrictions sur l’immigration en 1894 (« Immigration Restriction League ») ainsi que de l’interdiction des mariages inter-raciaux en Virginie (loi abolie en 1967). Il apparait donc que l’eugénisme américain précède l’eugénisme allemand et l’a largement influencé ;  « le déclin de la grande race » traduit en allemand en 192 a été la « Bible d’Adolph Hitler » qui écrivit à Madison Grant pour le féliciter de son travail.

L’antisémitisme de Ford

Les États-Unis ont également précédé et  inspiré l’antisémitisme nazi avec la publication en 1920 (et la traduction en allemand en 1922) du livre « Le juif international », écrit par l’industriel Henry Ford dont la prose antisémite a suffisamment séduit Hitler pour qu’il lui décerne la « grande croix de l’ordre de l’aigle allemand » (avant de faire de même pour James David Mooney, le responsable de GM à l’étranger. Il n’est par ailleurs pas surprenant d’apprendre qu’Hitler et Ford se sont abreuvés à la même source antisémite que constituent les « Protocoles de sages de Sion ». L’auteur insiste sur les liens d’admiration entre l’Allemagne nazie et l’Amérique raciste : Tort nous apprend qu’Hitler déclara son admiration pour l’Amérique aryenne et raciste dans le tome 2 de Mein Kampf (notamment en faisant référence à l’Immigration Act de 1924). « En retour », L.F. Whitney, secrétaire de « l’American Eugenics Society » fit les éloges de l’eugénisme allemand et Eugen Fischer, supérieur de Mengele, sera honoré au sein de la « Société américaine de génétique humaine » fondée en 1938. On retrouve également es liens entre les EU et l’Allemagne nazie dans le fait que Dehomog, la filiale allemande d’IBM, a permis le recensement de la population et le comptage des juifs en Allemagne.

Les œuvres de Rockfeller

Patrick Tort consacre également de nombreuses pages à Rockfeller qui finança les recherches d’Ernst Rudin, psychiatre eugéniste (auquel Patrick Tort consacre un chapitre) et qui a prôné l’interdiction des mariages des personnes indésirables ainsi que leur internement ou leur stérilisation forcée. Rockfeller a également financé « l’Institut Kaiser – Wilhem d’Anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme 1912» fondé en 1927.  Enfin, Rockfeller a soutenu financièrement le français Alexis Carrel, prix Nobel de médecine et auteur du Best-Seller « l’homme cet inconnu » (toujours édité à ce jour). Alexis Carrel entre en1906 au « Rockfeller Institute for Medical Research » où il travailla jusqu’en 1935. Il collabora avec Charles Lindbergh (nazi notoire) et deviendra membre de l’ « Académie Supérieure Allemande des Naturalistes » en 1932. Carrel a été le principal introducteur de l’eugénisme en France et il adhèrera au Parti Populaire Français, le parti de Jacques Doriot. Enfin il a créé la « Fondation Française Pour l’Étude des Problèmes Humains » en 1941 (qui se transformera après-guerre en INED – Institut National des Étude Démographiques).

Patrick Tort rappellent donc que les principales mesures eugénistes et raciales américaines précèdent ce qui a été fait dans l’Allemagne nazie y compris la volonté d’exterminer une population entière qui a été le fait des américains avec les indiens.

La psychologie des foules, Gustave Lebon et l’amour du chef

Une autre des sources profondes d’inspiration du Nazisme avec Spencer et Galton est Gustave Lebon. Celui-ci dans la « Psychologie des foules » propose d’agir sur les dimensions irrationnelles des individus pris dans la foule (répétition des arguments, jeu sur les images, dilution de la responsabilité,…) et une soumission à un chef charismatique. C’est ici qu’intervient un autre personnage important, Edward Loris Bernays, vulgarisateur des idées de Freud aux EU et promoteur de la nouvelle « science » du « marketing (dont il applique les principes au sein de la commission Creel » chargée de convaincre l’opinion publique américaine de la nécessité d’une intervention armée en 1917.

Le management

Patrick Tort voit une autre influence des États-Unis à travers la question du management, Goebbels ayant déclaré en 1932 vouloir mettre en pratique les méthodes de management américaines au service de la propagande nazie. Pour cela il reprend en les modifiant les thèses de Johan Chapoutot. Pour Chapoutot, le modèle autoritaire nazi ne serait pas centralisé mais serait un modèle de management déléguant un pouvoir sectoriel avec des « micro pouvoirs » apparaissant comme autant de féodalités. Pour Patrick Tort, il y avait bien à  l’origine une volonté de centralisation mais les féodalités sont le résultat  d’une concurrence pour « l’amour du chef ». Ce dernier terme, « l’amour du chef » ouvre sur un dernier apport de l’Europe et des Etats-Unis au nazisme qui est l’apport donné à la propagande et qui amène à la question du Totalitarisme.

Le Totalitarisme, contraintes et séductions

Patrick Tort définit celui-ci le Totalitarisme comme « une forme d’exercice de l’autorité politique qui transforme toutes les Institutions en relais d’influence près d’un peuple qu’elle informe, unifie, contrôle » (page 214) et également comme « l’ensemble des stratégies et des pratiques qui effectuent par l’imprégnation idéologique et/ou par la contrainte l’assujettissement de toute une société à un arbitraire politique unique ne tolérant aucune dissidence ». Pour parler de Totalitarisme il faut, selon l’auteur, qu’il y ait une cohérence entre le discours et la pratique, ce qu’on retrouve dans le cas du fascisme italien et du nazisme allemand mais pas, dit Tort, dans le cas du communisme car le stalinisme est une déviation du communisme et non une application de celui-ci tel qu’il s’est présenté à l’origine. En revanche il estime que le capitalisme constitue une forme de Totalitarisme et que les Etats-Unis en constituent son expression la plus achevée. Cela semble aller à l’encontre d’un système qui, à l’origine, prône la liberté de l’individu. Comment a-t-on dépassé cette contradiction ? Dans les premiers temps, la faiblesse des salaires permet de s’assurer une docilité de la main d’œuvre mais il va falloir doit lutter contre la formation d’une conscience de classe.  Ce sera rendu possible par le renforcement de la division du travail et surtout par l’aliénation permise par la soumission des individus à un système de dettes qui se perpétuent. Mais cela ne suffit pas car l’adhésion au système implique à la fois contrainte et séduction. Pour séduire, on recycla les données de la religion en substituant l’idée qu’il puisse y avoir des élus par la « sélection des meilleurs » (Spencer) et en prônant un individualisme de compétition et une idéologie du mérite.  Enfin, la séduction passera ensuite par le développement de l’idéologie de la consommation et l’évasion permise par l’Entertainment.

Conclusion

En conclusion, l’auteur considère que les EU ont construit toutes les composantes du totalitarisme avant de les exporter : hygiénisme radical, eugénisme, racisme, xénophobie, antisémite, propagande,…. C’est plutôt convaincant mais peut-on pour autant dire que les EU représentent l’image même du totalitarisme ? Si on reprend la démarche de Patrick Tort, il faudrait pour cela que le libéralisme réel soit une application fidèle du (ou des) discours d’origine… application fidèle ou déviation ?Dernier reproche : la démarche de Patrick Tort n’est pas exempte de biais d’agentivité, sa condamnation du capitalisme semblent reposer sur l’application d’un plan préexistant. Intellectuellement, il aurait été plus stimulant qu’en Darwinien, il analyse cette situation dans la perspective de mutations aléatoires qui subsiste ou non en fonction de l’environnement idéologique.

 

 

 

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