ILANA REISS-SCHIMMEL - LA PSYCHANALYSE ET L'ARGENT - Editions Odile JACOB - 1993

 

            Dans ce livre, l’auteure nous propose une analyse de l’argent d’un point de vue psychanalytique à partir d’une relecture et d’un dépassement des écrits de Freud.

Quelques points doivent être précisés en préalable :

 L’apport de la psychanalyse ne peut être que marginal en regard des approches économiques, sociologiques et anthropologiques ( ainsi que l’écrit l’auteure elle-même) mais il ne saurait pour autant être négligé.

            De plus, la prudence s’impose tant le sujet est délicat et s’appuie sur une importante dose d’interprétation.

Ces approches peuvent heurter le professeur d’économie si habitué à jongler avec les différentes facettes de la rationalité et qui se trouvera ici plongé dans un univers inhabituel.

Enfin, le travail d’Ilana Reiss-Schimell  pousse à faire un « grand écart » entre les données macro (sociologiques et économiques) et la « psychologies des profondeurs » qu’il suppose. L’auteure en est d’ailleurs bien consciente puisqu’elle indique qu’il ne saurait être question d’établir des liens mécaniques entre les transformations psychiques et les données sociologiques mais qu’il ne faut pas pour autant exclure des liens indirects ou des possibles homologies.

 

Genèse de l’argent.

L’ouvrage commence par une présentation claire  (et certainement utilisable en cours) des données ethnologiques sur la genèse de l’échange et de la monnaie. Après avoir judicieusement balayé la « fable » des économistes de l’apparition de la monnaie comme dépassement du troc, elle rappelle que la redistribution des richesses est probablement passée par les étapes successives que sont le vol, le don-contredon, l’échange et l’échange monétaire. Nous n’apprenons rien de nouveau ici mais l’auteur prend soin d’indiquer que ces mutations de l’échange ont été probablement accompagnées de transformations psychiques adéquates : ainsi, le stade de l’échange monétarisé suppose un mouvement d’objectivation de la valeur et donc une claire conscience de la distinction « sujet-objet » et « Moi-Autrui ». On peut noter qu’on retrouve là les intuitions de Georg Simmel qui, décidément, fait le pont entre psychologie et sociologie.

 

L’argent, signe et symbole.

Reiss-Schimell fonde par ailleurs son analyse sur la distinction entre « l’argent signe» et « l’argent symbole », le premier correspondant à l’image que s’en fait l’économie orthodoxe (instrument d’échange, d’unité de mesure et de réserve de valeur). L’argent-symbole, quant à lui, est chargé de toutes les significations psychologique et sociales.

L’usage de l’argent-signe, c’est à dire son utilisation comme instrument neutre et objectivant de l’échange et de la mesure, suppose que l’individu n’y projette pas d’autres dimensions (désir de puissance, d’accaparement,…) ; il suppose donc l’existence d’un « Moi » stabilisé. En regard, le surinvestissement dans l’argent-symbole apparaît comme le fait d’un « Moi » défaillant.

            Les écrits de Freud sur l’argent sont peu nombreux et Reiss-Schimmel va appuyer son analyse essentiellement sur deux textes de 1908 (« Caractère et érotisme anal ») et 1918 (« L’homme aux loups ») ainsi que sur deux exemples tirés de sa pratique professionnelle.

Deux fonctions de l’argent peuvent être dégagés. La première est son rôle de lien avec l’entourage qui passe par son assimilation à  l’excrément,  premier cadeau (porteur aussi bien d’amour que d’opposition) que l’enfant fait à son entourage.

Plus fondamentalement, l’argent va servir de lien avec le réel. Ce lien apparaît clairement dans le problème du paiement de la cure car, en demandant le paiement de la cure, le thérapeute se positionne comme un interlocuteur objectif et non comme une répétition de la relation  parentale vécue dans l’enfance. Le paiement en argent peut alors jouer le rôle séparateur non effectué par le père durant l’enfance (en ce qu’il peut jouer un rôle séparateur dans le triangle oedipien et exerce, d’après l’auteure, une contrainte équivalente au tabou de l’inceste).

L’utilisation de l’argent dans l’échange marchand suppose, par ailleurs, la reconnaissance d’autrui comme un égal, différent et complémentaire ; c’est dire que l’on suppose que la distinction « sujet-objet » et « moi-autrui » est clairement établie et que l’identité individuelle est stabilisée.

 

Une merveilleuse invention

L’argent est finalement, selon l’expression de Reiss-Schimmel, une « merveilleuse invention » : en s’interposant dans l’échange , il permet la reconnaissance de l’altérité et de l’égalité des protagonistes et favorise le sens de la relativité mais il n’est qu’un instrument sémantique neutre et ne peut jouer son rôle de relativisation que lorsque le Moi est stable. Quand celui ci ne l’est pas, alors l’usage de l’argent peut être pathologique : équivalent symbolique de l’excrément chez les uns, fantasme de toute puissance et de domination chez d’autres, il peut faire également l’objet d’un refus qui correspondrait à un rejet de son pouvoir de relativisation et de la perte du sentiment d’absolu qui en résulte.

 

L’auteur émet pour finir l’hypothèse que la Modernité a pu devenir le véhicule d’un déficit identitaire chez beaucoup d’individus et l’argent a pu prendre des formes pathologiques ; le livre ayant paru une première fois en 1993, on ne peut s’empêcher de penser à l’essor « de l’argent roi » des années 80 dont nous voyons une partie des conséquences aujourd’hui. Relu en 2009, on songe aux possibles remises en cause de la place de l’argent qui, lorsqu’elles sont excessives, témoignent également d’un possible dysfonctionnement social.

 

Cet ouvrage sera difficile, pour ne pas dire impossible, à intégrer dans nos cours. De même, il est difficile de le relier aux thèses économiques traditionnelles concernant la monnaie mais, une fois encore, le lien peut se faire à travers  « la philosophie de l’argent » de Simmel. Ce dernier ouvrage, écrit en 1905, ne se contente pas d’aborder les questions économiques et sociologiques de l’argent mais consacre aussi une partie importante aux relations psychologiques vis-à-vis de l’argent (le chapitre III qui est au programme des classes préparatoires scientifiques pour l’année 2009-2010) et « flirte » plus d’une fois avec des données proches de la psychanalyse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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