L'invention de l'avenir Prospective et Science-Fiction

(Gérard Klein – Futuribles n°413-Juillet-Août 2016)

(Gérard Klein est économiste à la « caisse des dépôts et consignations » où il s’est occupé de l’épargne et a créé le « groupe de prospective ». Il est également auteur d’une quinzaine de romans de science-fiction )

 

Cet article traite de la  Science-Fiction, et montre que ses interrogations sur la multiplicité des avenirs possibles n’est pas sans lien avec des approches plus rationnelles comme la Prospective.

Pour cela, Gérard Klein reprend d’abord  à grands traits l’Histoire de la Science-Fiction.Il situe l’invention de « l’anticipation littéraire » à la fin du 17ème siècle avec « Aulicus his dream of the kings sudden coming to London » de Cheynell (1644) et « l’An 2440 » de Louis Sébastien Mercier (1770 et 1780). Cependant le premier roman véritablement prospectif est, d’après lui, « Le monde tel qu’il sera » d’Emile Souvestre (1845-1846). Cependant, au 19è siècle, la plupart des « anticipations littéraires » sont des « anticipations dans le présent » c'est-à-dire qu’elles évoquent des inventions adoptées dans le présent de l’auteur ; l’exemple typique est celui de Jules Verne qui prend en général soin de détruire ces inventions à la fin du récit (ce qui a pour conséquence de laisser le monde inchangé). Au 19è siècle, dans le sillage des ces anticipations,  deux variétés de récits vont connaitre un essor important, l’Utopie et l’Uchronie, générant également leurs contraires que sont l’anti-utopie et la dystopie. L’anti utopie se veut la démonstration littéraire d’une thèse selon laquelle la réalisation d’une utopie amputerait l’espèce humaine d’une part de son humanité. On pense à « Nous autres » de Zaniatine, « Le meilleur des mondes » d’Huxley, « 1984 » d’Orwell ou « Limbo » de Wolfe. L’Uchronie, terme inventé par Charles Renouvier dans « Uchronie, l’Utopie dans l’Histoire » (1857), consiste à envisager une nouvelle direction de l’Histoire à partir d’événements historiques. Gérard Klein va d’abord s’appliquer à faire un rappel de l’essor de la littérature de  Science-Fiction. Pour lui, le point de départ de la  Science-Fiction moderne est donné avec « La machine à explorer le temps » de H.G. Wells (1895) qui combine la présence d’une invention scientifique , une vision de l’avenir et une explication darwino-marxienne de l’évolution de la société industrielle. Point de départ, certes, mais le terme de  Science-Fiction n’apparait qu’en 1926 sous la plume d’Hugo Gernsback dans la revue « Amazing stories » (terme qui remplace les termes de « scientifiction » et, précédemment, de « scientific romance » ou même « roman d’hypothèse » forgé par l’auteur Maurice Renard).

Ce qui caractérise la  Science-Fiction, c’est le rejet des mythologies et explications magiques ou surnaturelles mais elle recourt en réalité plus souvent à la « technique » qu’à la science. Pour Klein, pour que la  Science-Fiction se développe il faut la conjonction de trois facteurs : une culture technique et scientifique, un développement industriel propre à engendrer un changement des mentalités et enfin une liberté d’expression propre à libérer l’imaginaire. Klein explique ainsi que la  Science-Fiction ne s’est véritablement développée que dans trois pays – Les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne – alors qu’on aurait pu attendre son développement également en Allemagne. La perception de la science au travers des récits de  Science-Fiction n’est pas la même dans les trois pays cités : en France, la tendance est de considérer la science comme un « mal fascinant » (ce qu’on retrouve chez Souvestre, Verne, Barjavel et Andrevon) alors que la GB s’intéresse plutôt à l’usage de la science par la société. Aux USA, l’optimisme scientifique domine même s’il est parfois tempéré par une critique de ses conséquences sociales. Ces différences nationales s’expliqueraient par le recrutement différencié des auteurs : alors qu’aux USA et en GB une minorité significative d’auteurs vient du monde de la science ou possède une culture scientifique non négligeable, les auteurs français proviennent essentiellement de milieux littéraires. La  Science-Fiction française traduit alors, selon Klein, la méfiance des littéraires à l’égard de la technoscience. Cela engendre une rupture entre les auteurs et le lectorat de  Science-Fiction qui, du coup, se tourne plus facilement vers les traductions d’auteurs anglo-saxons.

Durant les années 1950, la  Science-Fiction connaitra une vraie période de renouveau : renouveau aux USA avec l’apparition des revues « The magazine of Fantasy and science-Fiction » (MSF ) et « Galaxy » ; en France, paraitront les versions nationales de ces revues, « Fiction » et « Galaxie », et se développeront des collections d’ouvrages exclusivement  Science-Fiction comme « Présence du futur »chez  Denoël  ou « Le rayon fantastique » chez Gallimard. A cela il faut ajouter deux thèses universitaires dans les années 1950 (mais un calme plat jusqu’aux années 2000) et une prolifération d’essais d’amateurs passionnés. Hélas, le lectorat de la  Science-Fiction décline en France et aux USA depuis 1995 (Klein estime que le lectorat français a été divisé par dix) et est supplanté par des domaines proches comme la Fantasy néo-médiévale (Tolkien, Howard,…) ou le « paranormal romance » (zombis, vampires, loups garous,…). Jusqu’à présent les explications de ce déclin ont été de deux sortes. Pour certains, la  Science-Fiction ayant intégré la réalité quotidienne n’attire plus. Pour d’autres, le champ de la  Science-Fiction serait passé du domaine de l’écrit à celui de l’image (cinéma et séries). Gérard Klein propose une troisième explication : pour lui, le public de  Science-Fiction – jeune masculin et à formation scientifique ou technique- se heurterait depuis les années 1980 au ralentissement de la croissance et à la montée de la concurrence liée à la mondialisation. Ses espoirs de progression s’en trouveraient entravés, d’où une perte d’intérêt pour l’avenir et le progrès scientifique. Cet intérêt pour la science, pour la prospective et pour la Science-Fiction devrait donc décliner en Europe et se développer dans les pays émergents.

            Mais l’article de Klein ne se limite pas à une analyse historico-sociologique de la  Science-Fiction. Publié dans « Futuribles », son souci principal est de montrer l’intérêt de la fiction comparé à d’autres modes d’approche du futur comme la prospective et la futurologie. La futurologie. La futurologie, terme inventé en 1943 par la sociologue allemand  Fleitcher, s’est surtout implantée aux USA. Sous l’impulsion d’Hermann Kahn, elle consiste essentiellement dans le prolongement de tendances existantes. La prospective, apparue sous l’influence de Bertrand de Jouvenel, consiste plutôt dans le repérage de tendances lourdes et de possibilités de ruptures et cherche surtout à dégager une multiplicité de scénarios possibles. La littérature de Science-Fiction se rapproche de ces disciplines ; de la Futurologie si on considère chaque œuvre en elle-même mais la littérature de genre, offrant de multiples scénarios à méditer, a une vraie ressemblance avec la prospective. Gérard Klein considère donc que la prospective peut légitimement chercher des pistes de réflexion dans les ouvrages de  Science-Fiction mais il faut cependant éviter trois erreurs :

+ Ne pas oublier que les représentations de l’avenir contenues dans les ouvrages de Science-Fiction doivent beaucoup à l’information et à la subjectivité de l’auteur

+ Ne pas se cantonner aux romans et consulter également les nouvelles, souvent plus intéressantes mais moins accessibles. Mais la profusion de ces récits est telle que Klein les estime aujourd’hui à environ un million au  niveau mondial.

+ Tenir compte du contexte socio-économique d’apparition du récit. Il faut notamment se méfier de « l’illusion d’originalité », certains récits reprenant des nouveautés inconnues ou peu connues du public mais existant déjà au stade de prototypes. Plus subtilement, pour pouvoir détecter le caractère prospectif d’un texte il faut que l’actualisation de la réalité lui donne sens ; comment sinon imaginer quel projet irréalisable deviendra réalité ? Par exemple, Gérard Klein cite « A logic named Joe », une nouvelle de Leinster de 1946 qui anticipe sur les développements actuels de Google. Or, jusqu’aux années 1990, ce qui est décrit par Leinster n’avait pas véritablement de sens pour ses lecteurs

 

A cet article de Gérard Klein est ajouté en encadré une note de lecture de Pierre Papon sur un ouvrage de Deluermoz et Singaravélou titré « Pour une histoire des possibles - Analyses contrefactuelles et futurs non advenus », ouvrage consacré à l’histoire revisitée sous forme « contrefactuelle » ou « uchronique ». On y rappelle que les auteurs effectuent une « expérience de pensée » à la manière des physiciens. Ce travail sur les « bifurcations possibles » de l’Histoire permet d’éclairer les causes de l’Histoire réelle ». Ils remarquent également que cette histoire contrefactuelle a une frontière commune avec la  Science-Fiction. Cette histoire contrefactuelle permet de se libérer d’une lecture linéaire de l’Histoire et de l’illusion  du déterminisme (questions également évoquées par max Weber). Enfin, les auteurs remarquent que l’usage de jeux vidéos portant sur des événements historiques peuvent permettre de développer cette sensibilité à l’Histoire contrefactuelle.

 

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