Andre Orlean : pour une approche unidisciplinaire

ANDRE ORLÉAN :

POUR UNE APPROCHE UNIDISCIPLINAIRE

DES SCIENCES SOCIALES.

Article paru dans Apses-Info n°59 – Février 2011

 

André Orléan, économiste français né en 1950, est un des représentants les plus connus de ceux qu’on appelle sommairement les « économistes hétérodoxes ». Polytechnicien, il devient administrateur de l’Insee en 1974, directeur de recherche au CNRS en 1987 et est directeur d’Études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales depuis 2006 ("Croyances et représentations collectives en économie").

En 2010, il fait partie des fondateurs de l’Afep (Association Française d’Economie Politique) dont il devient président et est un des signataires du manifeste des « économistes atterrés », pétition qui a reçu plus de 1500 signatures en un mois.

Ses travaux portent principalement sur la monnaie, la finance et les institutions (avec pour fil directeur la question des représentations collectives) et sont marqués par sa volonté d’ouverture disciplinaire.

 

LA MONNAIE, FAIT SOCIAL

Le pont aux ânes de la monnaie de troc.

Son intérêt pour le phénomène monétaire se montre dès sa thèse de troisième cycle intitulée « L'histoire monétaire de l'Allemagne entre 1848 et 1923 : un essai d'analyse théorique », (sous la direction de Monsieur le Professeur J.L. Guglielmi) et dont le jury est composé, en plus de J.L. Guglielmi, de Michel Aglietta, habituellement considéré comme un des fondateurs de «l’Ecole de la Régulation » et J. Bouvier, spécialiste d’Histoire Economique.

Son approche du phénomène monétaire (dans ses ouvrages « La violence de la monnaie », « monnaie entre violence et confiance ») l’amène à prendre ses distances, pour parler par euphémisme, avec l’analyse traditionnelle des économistes, entendons les économistes « mainstream ». Rappelons que dans cette tradition la monnaie apparait comme le résultat d’une production spontanée de l’économie privée, chaque agent cherchant à minimiser ses coûts de transaction en découvrant l’intermédiaire de transaction le plus efficace. De fait, dans cette optique, la monnaie existe d’abord dans sa fonction de transaction et semble avoir été créée dans le but de surmonter les difficultés liées au troc ; de là, découle logiquement l’idée que l’échange marchand, et l’ordre marchand, précède la monnaie et que la monnaie n’est qu’un voile s’interposant entre les échanges. Dans un tel cadre, la monnaie n’est que l’instrument facilitant les échanges. Elle n’a pas d’autre efficacité. Pour cette raison, son rôle est secondaire. Toutes les questions économiques importantes (les rapports d’échange, les quantités produites et échangées) sont résolues sans aucune référence à la réalité monétaire comme l’illustre parfaitement l’équilibre général.

 

Pour l’approche que défend André Orléan, cette présentation constitue, selon ses termes, une « fable des économistes, pont aux ânes des manuels élémentaires »

Pour lui, il n’est d’économie marchande que monétaire. Tout rapport marchand, même dans sa forme la plus élémentaire, suppose l’existence préalable de monnaie. L’objectivité de la valeur qui est au fondement de l’ordre marchand ne renvoie pas à une substance, qu’elle soit travail ou utilité, mais à l’objectivité de la monnaie et, en conséquence, au prix. Autrement dit, alors que dans les théories traditionnelles, les individus désirent des biens et, pour ce faire, ont recours à la monnaie (entre autres) pour faciliter leur obtention, dans cette perspective, les individus veulent de la monnaie et ont recours à la production de biens (entre autres) pour l’obtenir. En conséquence, la question théorique essentielle porte sur la capacité du groupe marchand à produire une représentation de la valeur acceptable par tous, à partir de quoi les échanges peuvent se développer. La monnaie est donc l’institution fondatrice des économies marchandes.

Dans ce cadre théorique, la monnaie s’affirme comme une réalité éminemment sociale en tant qu’elle est le produit de l’adhésion collective du groupe marchand. Pour André Orléan, cette dimension collective démontre « un certain inachèvement de l’ordre individualiste » . Ce même résultat explique le malaise de la pensée libérale à l’égard de la monnaie. Parce qu’elle comprend que la monnaie n’est pas d’essence contractuelle, tout son effort théorique et pratique vise à en neutraliser les effets, faute de pouvoir en refuser la présence (sauf chez Hayek). Par cet acte de neutralisation, il s’agit de rétablir l’autorégulation concurrentielle dans toute sa pureté. Chez Jacques Rueff, il s’agit de revenir à l’étalon-or. Milton Friedman quant à lui propose une règle rigide limitant la marge d’initiatives dont peuvent disposer les autorités monétaires. Aujourd’hui, c’est au travers de l’indépendance des banques centrales que s’exprime essentiellement ce même objectif de neutralisation monétaire.

Pour conclure cette présentation de la critique du troc, ajoutons que la fable du troc est totalement démentie par les connaissances anthropologiques que nous avons du phénomène monétaire : faisant référence au modèle du « Talisman » évoqué par Mauss, Orléan rappelle que les premières formes de monnaie (mal nommées « primitives ») servent de moyens paiement (et non de « transaction ») pour s’acquitter du tribut, du prix de la fiancée ou du wergeld (« prix du sang »). S’il faut absolument appréhender le phénomène monétaire par ses fonctions, c’est la fonction de compte qui semble première. André Orléan est alors fort sévère l’égard des théories « mainstream » : « Qu’une théorie puisse considérer le troc comme un mode d’organisation vraisemblable des rapports marchands est en soi le signe d’une incompréhension de ce qu’est réellement une économie marchande. Ce qui ne veut pas dire que du troc n’existe jamais. Cela peut arriver mais uniquement sur une base locale, dans des situations de crise, et non pas en tant que principe structurant ».

 

L’approche institutionnelle de la monnaie.

Dès son premier livre, « La violence de la monnaie » écrit en collaboration avec Michel Aglietta, André Orléan va adopter ce qu’il appelle une approche institutionnaliste de la monnaie qui souligne d’emblée la réalité collective et sociale de la monnaie : « La monnaie est un rapport social : telle est, résumée sous sa forme la plus succincte et la plus schématique, l’idée directrice qui commande à toute la réflexion institutionnaliste dans le domaine monétaire. » . Ouvrage iconoclaste puisque, loin de considérer la monnaie comme un simple instrument des échanges pacifiés, les auteurs empruntent à la « mimesis d’appropriation » de René Girard (« Mensonge romantique et vérité romanesque », « La Violence et le sacré») et montrent que la monnaie « contient » la violence propre à toute société. Dans cette optique, la monnaie est un bien social, une institution avant d’être un instrument, elle est « l’expression la plus élevée de l’être ensemble du groupe » : le choix de la monnaie ne résulte pas de ses qualités dans l’échange mais d’un processus d’adhésion mimétique, par quoi est signifié que l’adhésion à une monnaie a pour fondement la croyance en le fait que cette monnaie sera acceptée par le groupe. Chacun se détermine en fonction de ce qu’il pense que les autres feront. Ce processus a une nature autoréférentielle au sens où n’importe quoi, par la grâce de l’unanimité mimétique, peut être élu monnaie. Cependant, André Orléan insiste bien sur le fait que cette autoréférentialité ne saurait être parfaite et que, pour se stabiliser, la croyance dans la monnaie doit se trouver de bonnes raisons. En ce sens, la monnaie trouve ses fondements dans le social. Elle doit être en harmonie avec les intérêts du groupe marchand, en harmonie avec la manière dont il conçoit son existence et son devenir. C’est le phénomène de confiance qui exprime le mieux cette dimension sociale. Sur ce point, l’analyse est originale par le fait qu’elle distingue trois formes de confiance : la confiance qui naît de la répétition réussie des routines quotidiennes d’échange, nommée « confiance méthodique » ; la confiance dans les institutions garantes de la monnaie, nommée « confiance hiérarchique » et, enfin, la confiance qui procède d’une adhésion aux finalités collectives qui justifient, dans une société donnée, la présence de la monnaie, la « confiance éthique » .

 

Valeur, monnaie et ordre marchand.

Dans l’optique des économistes, la monnaie ne fait que refléter une valeur préalable (quelle que soit la détermination de celle-ci, utilité ou travail). Cette démarche, commune aux économistes traditionnnels et aux marxistes, n’est pas retenue dans l’optique institutionnaliste ; dans cette optique, il est inutile de tenter de trouver une « valeur » des choses antérieure aux prix, une valeur « déjà là », puisque, dans une optique toute « simmelienne », c’est bien la monnaie qui est au fondement de cette valeur. : « Derrière le prix, il n’y pas la valeur, mais la monnaie » ; se distinguant de Karl Marx, Orléan reprend ici les intuitions d’Aristote en ce sens que pour lui, l’échange n’est pas la conséquence d’une essence commune aux marchandises, en l’occurrence le fait d’être des produits du travail, mais le résultat d’une institution sociale, la monnaie.

 

Une analyse transdisciplinaire de la monnaie.

Cette approche institutionnaliste ne rejette pas pour autant radicalement tout ce qu’a produit l’approche instrumentale. Elle considère seulement que cette conception de la monnaie n’est valide que dans les conditions particulières où un type de monnaie s’est imposé à tous et peut être perçu à travers ses trois fonctions : une fois la monnaie instituée, l’analyse traditionnelle peut être utile. En revanche, elle est impuissante à comprendre les situations de crise ou d’institution monétaire (ainsi, la création de l’Euro s’est faite conformément à l’approche instrumentale ce qui permet d’expliquer en partie sa fragilité actuelle ). Par ailleurs, il ya une très grande proximité entre cette approche et les démarches post-keynesiennes (ce qui ne surprend pas quand on se réfère aux écrits de Keynes sur la monnaie).

Toutefois, le plus flagrant est que l’approche institutionnaliste emprunte à l’ensemble des sciences sociales : « Parce qu’elle se refuse à restreindre le phénomène monétaire au seul domaine de l’économie, cette tradition s’est construite en mêlant étroitement les apports des diverses sciences sociales comme l’atteste le brillant dialogue mené tout au long de l’entre-deux-guerres par l’anthropologue Marcel Mauss et l’économiste François Simiand »

 

LES MARCHES FINANCIERS : MARCHES OU STRUCTURES COGNITIVES?

Des marchés inefficients.

Les marchés financiers constituent un autre centre d’intérêt dans l’analyse d’André Orléan.

Il insiste d’abord sur le fait que les marchés ne fonctionnent jamais selon ce que laisserait entendre la théorie standard En effet, dans ce type de marché, une hausse des cours fonctionne comme un signal annonçant une hausse à venir et stimule la demande au lieu de la réduire d’où des phénomènes récurrents d’emballements spéculatifs.

Autrement dit, il s’agit de comprendre que la concurrence financière ne produit pas ce que la concurrence produit classiquement sur les marchés de marchandises ordinaires, à savoir une autorégulation réussie. C’est un point théorique fondamental. Sur un marché standard, l'augmentation du prix produit automatiquement des contre-forces qui font obstacle à la dérive des prix. C'est la fameuse loi de l'offre et de la demande : quand le prix augmente, la demande baisse et l'offre augmente, toutes choses qui font pression à la baisse sur le prix et sont à la racine de l'autorégulation concurrentielle. Sur les marchés d'actifs, il en va tout autrement. : l’augmentation du prix, en engendrant un accroissement du rendement d’un actif sous forme de plus-value, rend celui-ci plus attractif. Une fois enclenché, ce processus produit de forts désordres puisque la hausse se nourrissant de la hausse, il s’ensuit une augmentation vertigineuse des prix, ce qu’on appelle une bulle.

Analysant la crise financière de 2008, il en conclut logiquement que « La crise ne vient pas de ce que les règles du jeu financier ont été contournées mais du fait qu’elles ont été suivies. Mais notre diagnostic reste pour l’instant minoritaire. Cette crise est donc endogène selon nous. »

Il s’oppose également de manière plus cruciale à la théorie standard sur l’idée selon laquelle on pourrait calculer la « valeur fondamentale » d’un titre (ou d’un bien). Pour la théorie standard, cette valeur fondamentale, calculée à partir de l’actualisation des flux de revenus anticipés, est une grandeur objective parce que, dans le cadre de la théorie de l’efficience financière, le futur se trouve décrit exhaustivement sous la forme d‘une liste d’événements à venir et on peut le probabiliser. Pour André Orléan, conformément aux analyses de Knight et Keynes, le futur n’est pas probabilisable. En conséquence, la valeur fondamentale n’est en rien objective parce que les acteurs ne sauraient se mettre d’accord sur une même description de l’avenir. Chacun est « libre » de calculer sa valeur fondamentale : il s’agit d’une grandeur subjective. S’il en est ainsi, on ne peut plus expliquer le prix à partir de cette notion puisqu’il existe une pluralité d’estimations subjectives de la valeur fondamentale. Par ailleurs, ce qui compte sur un marché, c’est d’abord essentiellement quelles seront les évolutions du prix lui-même. En ce sens, les marchés financiers sont autoréférentiels. C’est dire qu’il n’y a pas d’antériorité de la valeur sur le prix. De manière semblable à ce que nous avons dit sur la monnaie, ce qui compte c’est l’évolution du cours sur le marché et non la valeur suppose du titre : « En conclusion, en matière financière, non seulement on ne connaît jamais avec certitude la vraie valeur mais cette connaissance est sans utilité puisque ce qui compte, c’est l’opinion du marché » .

 

Structure financière et consensus cognitif.

La fixation du prix sur le marché n’est alors pas affaire de « valeur fondamentale » mais de croyances collectives, le marché financier étant par essence « autoréférentiel ». Ces analyses ne sont pas sans rappeler la parabole du « prix de beauté » de Keynes mais Orléan n’hésite pas à utiliser également les notions de subjectivation de la monnaie, empruntée à Simmel , ainsi que les travaux, datant des années 1950, du psychologue social Solomon Asch sur la conformité à l’opinion dominante .

On comprend mieux l’importance qu’André Orléan accorde aux « croyances collectives » : « Au cœur de cette analyse nouvelle, on trouve l’idée selon laquelle pour comprendre l’économie il faut s’intéresser aux croyances des acteurs » . Mais cela aboutit à une conception radicale des marchés financiers. En effet, ceux-ci constituent moins des marchés au sens traditionnel du terme que des « structures sociales dont le but premier est de créer des consensus au sein de la communauté financière, » et la crise financière n’est plus une simple rupture d’équilibre mais reflète « une rupture dans la convention d’évaluation qui perturbe de fond en comble les relations stratégiques entre acteurs financiers »

 

THEORIE ECONOMIQUE.

La monnaie précède le marché et est au fondement de la valeur, les marchés financiers sont plus des structures sociales que des marchés au sens classique du terme et ils ne prennent pas appui sur une « valeur fondamentale » mais sur une pluralité d’opinions et de croyances qui se renforcent.

Dans les deux cas monnaie et finance, c’est une même structure conceptuelle qu’on retrouve. Il s’agit, pour André Orléan, de rompre avec les théories de la valeur. Il propose de substituer une « économie des relations » à une « économie des grandeurs ». Dans l’approche contemporaine, le cœur de l’analyse est dans le calcul de la valeur, cela se voit clairement en théorie financière. Pour André Orléan, il n’existe pas de valeur en surplomb qui manipulerait les échanges. Il faut partir des échanges eux-mêmes. L’évaluation, en l’occurrence le prix, résulte des interactions entre acteurs, des rapports de force comme des croyances collectives et elle ne les précède pas.

Finalement, monnaie et finance trouvent leur source en-dehors du champ économique et, même si les thèses « traditionnelles » (postkeynésiennes, mainstream ou hayekiennes) restent valides, les sources sont aussi à chercher du côté des sociologues (Simmel), anthropologues (Mauss), sociologues-économistes (Simiand), psychologues sociaux (Asch) voire en dehors des sciences sociales stricto-sensu (René Girard).

Il est clair qu’André Orléan est en passe de proposer une refondation ambitieuse des approches économiques mais quelle idée se fait-il de la « science économique » ?

 

Une « science » non-poppérienne.

Il ne pense pas qu’il y ait unité des sciences et que les sciences économiques puissent relever des sciences « poppériennes » (il n’est d’ailleurs pas certain qu’on puisse parler de « science»), principalement à cause de quatre particularités des sciences économiques (et des sciences sociales en général) :

+ Il n’y a pas de lois au sens de la physique, mais des « mécanismes », dans la mesure où les relations ne peuvent être que locales.

+ Les sciences économiques sont des « sciences historiques » et non des « sciences de la nature ». Il faut donc «historiciser» les mécanismes élémentaires, c'est à dire tenir compte des formes institutionnelles qui conditionnent les dynamiques économiques »

+ La troisième particularité est plus redoutable et c’est elle qui fait le plus nettement la différence entre les sciences de la nature et les sciences sociales. Il s’agit du phénomène de « réflexivité du social » qui tient au fait que « les hommes apprennent et modifient leurs comportements et leurs croyances à mesure que leurs connaissances s'accroissent » et les hommes peuvent se servir de ces énoncés qui sont « aussi des produits sociaux qui sont utilisés par les acteurs économiques » (nous ne sommes pas loin des « énoncés performatifs » de John Austin).

+ Enfin, « Le quatrième et dernier obstacle tient au fait que les actions humaines, telles qu'acheter ou vendre, ne sont jamais strictement économiques ».

 

Ouverture disciplinaire.

On saisit alors la nécessité pour André Orléan d’ouvrir la science économique aux autres sciences sociales.

Toutefois, même « hétérodoxe », il reste un « économiste » inséré dans un champ particulier qui est celui de la recherche économique. Mais où se situe-t-il précisément dans cet ensemble ? Le terme « hétérodoxe » est suffisamment large et incertain pour ne nous être d’aucune utilité (on peut y mettre tous les auteurs qu’on n’intègrerait pas dans le « mainstream » mais les frontières entre orthodoxie et hétérodoxie ne sont pas toujours très nettes). On peut le dire aussi « institutionnaliste » et l’inscrire plus précisément dans la filiation des théories de la régulation (ses collaborations avec Michel Aglietta en étant une claire illustration). Il se sent également proche de la Sociologie Economique mais reproche à la « Nouvelle Sociologie Economique » (pour écrire vite, celle de Granovetter) de ne pas aller au bout de sa logique et de ne pas remettre en cause la partition traditionnelle existant entre l’économie et la sociologie. Il se rapproche alors de l’économie des conventions apparue au début des années 90 et dont « l’idée directrice est que la coordination marchande ne se réduit pas aux seuls prix, même si ceux-ci jouent à l’évidence un rôle essentiel. » Mais les ambitions de cette EC vont au-delà d’une « interdisciplinarité » constituée d’échanges entre économistes et sociologues. Orléan n’hésite pas à reprendre une citation d’Eymard-Duvernay : « L’économie des conventions vise une intégration qui concerne tout autant les sciences économiques que sociales ou politiques… Plutôt qu’une approche pluri ou multidisciplinaire qui conjoindrait simplement les contributions de disciplines différentes, notre perspective cherche à traverser les frontières entre économie et sociologie pour dégager des fondements communs aux deux disciplines, et les reconsidérer » (Eymard-Duvernay et alii, 2004, 1-2). De plus, comme on l’a vu, l’économie est aussi affaire de croyances et la recherche économique doit accepter d’engager ce « tournant cognitif » .

Il est donc clair que ce qui sépare les travaux d’André Orléan de l’économie standard c’est le refus de « naturaliser » les relations sociales. (« Pour le dire autrement, les économistes ont évacué la question du lien social en réduisant la société à l’équilibre de marché. » ) ce qui, encore une fois, n’aboutit pas au rejet de la vision walrassienne de l’économie mais à sa prise en compte comme un cas spécifique. « (…) l’EC ne juge pas le modèle walrassien comme étant une pure construction logico-abstraite, sans rapport avec la réalité. Tout au contraire, elle reconnaît en lui un modèle spécifique d’actions coordonnées, celui de l’action justifiable, qu’on retrouve impliquée dans d’autres formes de jugement qui ont pour point commun de prendre appui sur la définition d’un bien commun dépassant les particularités des personnes et permettant leur accord ».

 

Vers un paradigme unidisciplinaire ?

Comme on l’a vu, même s’il utilise abondamment des travaux de sociologues et de psychologues, Orléan repousse l’idée de recourir à une interdisciplinarité constituée uniquement d’échanges entre diverses disciplines sociales car celle-ci a failli à construire un champ de réflexion commun en ne réussissant pas à faire obstacle « au mouvement d’autonomisation grandissante de l’économie théorique et dont la conséquence la plus dommageable est la perte totale de références communes entre économistes, historiens et sociologues ».

Pour retrouver cette « unité » des sciences sociales, il faut en revenir à un modèle d’intelligibilité commun, permettant un dialogue construit entre sociologues et économistes, ce qu’Orléan se propose de nommer « unidisciplinarité » : «(…) pensée dans une perspective unidisciplinaire, la sociologie économique ne se comprend plus comme la partie de la sociologie qui s’intéresse aux faits économiques. Son ambition est bien plus vaste. Elle a pour objet le dialogue entre économie et sociologie et, conséquemment, la réaffirmation du fait que l’économie appartient au champ des sciences historiques » .

Selon André Orléan, cette intelligibilité partagée est à trouver dans un modèle commun de la valeur. En effet, à ses yeux, ce qui fait le particularisme de l’économie, par quoi elle s’oppose radicalement au raisonnement sociologique, trouve son origine dans une conception de la valeur économique tout à fait énigmatique, à savoir la valeur économique comme grandeur objective, calculable à partir des fondamentaux de l’économie (ressources, technologies, préférences des consommateurs). C’est ainsi que, dans l’équilibre général walrassien, les acteurs marchands se coordonnent alors même qu’ils ne se parlent pas, ni même se rencontrent. Quand on songe au rôle central que jouent les représentations collectives dans les sciences historiques, on prend toute la mesure de l’exception économique. En anthropologie, histoire ou sociologie, c’est par leur truchement que se constitue la société. Pour André Orléan, rompre avec le dualisme des sciences sociales, c’est établir que la valeur économique est d’une même nature que les valeurs morales, religieuses, esthétiques : elle est une croyance collective. Ce faisant, on retrouve une thèse défendue en son temps par Emile Durkheim. Il faut considérer que le fait économique est un fait social comme un autre.

Pour André Orléan, l’économie des conventions, mieux que la « sociologie économique » doit permettre la mise en place de ce paradigme unidisciplinaire.

Doit-on voir dans cette perspective « unidisciplinaire» tendant vers la constitution d’une science sociale unifiée une pure naïveté, un acte de décès de la recherche économique ou bien comme une évolution nécessaire de la recherche économique ? Laissons le dernier mot à André Orléan : « je crois à la nécessité pour l’économie de s’ouvrir aux réflexions de l’anthropologie. Non pas par goût immodéré du dialogue et de l’ouverture intellectuelle. Il y va, selon moi, de l’intérêt même de la théorie économique » .

SITE INTERNET D’ANDRE ORLÉAN : http://www.parisschoolofeconomics.com/orlean-andre/

 

BIBLIOGRAPHIE :

- La violence de la monnaie (1982), avec Michel Aglietta, éd. PUF, 1984.

- La monnaie souveraine, avec Michel Aglietta, éd. Odile Jacob, 1998.

- Le pouvoir de la finance, éd. Odile Jacob, 1999.

- La monnaie entre violence et confiance, avec Michel Aglietta, éd. Odile Jacob, 2002.

- Croyances, représentations collectives et conventions en finance, Economica, Paris, 2005

- De l'euphorie à la panique : Penser la crise financière, éd. de la Rue d'Ulm, 2009. http://www.cepremap.ens.fr/depot/opus/OPUS16.pdf

- Traité de sociologie économique, PUF, "Quadrige", 2009

 

ARTICLES D’ANDRE ORLÉAN CITES :

- La monnaie entre économie et anthropologie La monnaie entre économie et anthropologie – Intervention à la table ronde du 31 Mai 2000 « Anthropologie et économie » de L’AFA -http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2001tMONN.pdf

- L'origine de la monnaie (I) - Revue du MAUSS, n° 14, 4ème trimestre 1991, p. 126-152

http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/origin1.pdf

- L'origine de la monnaie (II) - Revue du MAUSS, n° 15-16, 1er et 2ème trimestre 1992.

http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/origin2.pdf

- L’approche institutionnaliste de la monnaie : une introduction- PSE (Paris School of Economics / Paris-Jourdan Sciences Economiques2) - Version du 3 avril 2007 http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/Sudbury0704.pdf

- Réflexions sur la nature de la monnaie - par Michel Aglietta (CEPII-Paris X) et André Orléan (CEPREMAP-CNRS) à l’occasion de la sortie du livre, La monnaie entre violence et confiance, Odile Jacob 2002- http://webu2.upmf-grenoble.fr/regulation/Lettre_regulation/lettrepdf/LR41.pdf

- Une monnaie coupée du politique est-elle viable ? Réflexions sur l'Euro", Anthropolis, n°2, 2003,http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2003tMONN.pdf

- "La monnaie comme lien social : Etude de philosophie de l'argent de G. Simmel", Genèses, n°8, juin 1992 http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/geneses1992.pdf

- Analyse des phénomènes d'influence : de la psychologie sociale et cognitive à l'économie financière Revue économique, Année 1994, Volume 45, Numéro 3 - http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/reco_0035-2764_1994_num_45_3_409555

- Préface à l’édition japonaise de Le pouvoir de la finance - 7 février 2001 - http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/OUV2001pPOUV.pdf

- « A quoi servent les économistes»- "Pour la science" - Juillet 1999 - http://www.ses.ac-versailles.fr/extras/reserve/pages/aquoieco.htm

- La monnaie opérateur de totalisation -- Entretien avec André ORLÉAN - Réalisé par Françoise BOURDARIAS - Journal des Anthropologues, n°90-91, 2002. http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2002tMONN1.pdf

- « La sociologie économique et la question de l’unité des sciences sociales » – 010704 Article pour le numéro « Histoire et méthode de la sociologie économique » de L’Année Sociologique (2ème semestre 2005) dirigé par Philippe Steiner et Isabelle This Saint Jean http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2005tSOCI.pdf

- Réflexions sur la notion de légitimité monétaire, l'apport de G. Simmel. In Baldner J.M. et L. Gillard (éds.), Simmel, penseur des normes sociales, Coll. « Logiques Sociales », Paris, L'Harmattan, 1996 http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/simmel.pdf

- Les monnaies modernes comparées aux monnaies primitives : l’apport de Daniel de Coppet » Article en l’honneur de Daniel de Coppet - Version du 140207 - http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/Coppet0702.pdf

- Crise de la souveraineté et crise de la monnaie : l’hyperinflation allemande des années 1920 (Version longue du 010305) Contribution à l’ouvrage collectif La monnaie dévoilée par ses crises sous la direction de Bruno Théret, aux Éditions Odile Jacob, 2005, à paraître http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/crise.pdf

- Croyances et représentations collectives en économie - Projet pour une direction d’études cumulante à l’EHESS Le 17 mars 2005 - http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/autre/170305projet.pdf

- Article « Monnaie » pour le Dictionnaire des sciences humaines - (Dir. : Sylvie Mesure et Patrick Savidan - Presses Universitaires de France, 2006) - provisoire42.free.fr/ISEAG/regul.../Orléan-Article-Monnaie.rtf

- L’irréductibilité du fait monétaire :Réflexions sur la transcendance du social - Texte pour les Actes du Colloque de Cerisy sur le thème : « Autour de Jean-Pierre Dupuy » - Version « longue » du 070608 - http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/cerisy.pdf

- Le tournant cognitif en économie | Dalloz | Revue d’économie politique 2002/5 - Volume 112 http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2002tTOUR.pdf

- "Réflexions sur l'hypothèse d'objectivité de la valeur fondamentale dans la théorie financière moderne" http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/CHA2005tREFL.pdf

- « La sociologie économique de la monnaie1 » Pour le Traité de sociologie économique Sous la direction de François Vatin et Philippe Steiner Presses Universitaires de France – 2008 Version initiale avant corrections - http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/sociologie.pdf

- "Comprendre les foules spéculatives", in Gravereau J. et J. Trauman (éds.), Crises financières, Paris, Economica, 2001,http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/CHA2001tCOMP.pdf

- Réflexions sur l’hypothèse d’objectivité de la valeur fondamentale dans la théorie financière moderne – http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/CHA2005tREFL.pdf

- "Les désordres boursiers", La Recherche, n°232, mai 1991, 668-672.

 

AUTRES ARTICLES SUR INTERNET :

- « L’individu, le marché et l’opinion : réflexions sur le capitalisme patrimonial » - Article1 proposé à la revue Esprit, novembre 2000, 51-75 http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2000tINDI.pdf

- La monnaie autoréférentielle : réflexions sur les évolutions monétaires contemporaines1-- http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/autoreferenc98.pdf

- Les marchés financiers sont-ils rationnels? http://www.pse.ens.fr/orléan/depot/publi/ART2003tMARC.pdf

 

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