… Et là je tique. Je tique parceque, si Agnan et Alceste occupent une place particulière dans les histoires du Petit Nicolas, Eudes et Geoffroy ne sont pas plus présents que d’autres copains comme Rufus ou Clotaire par exemple. Rufus, son papa est policier. On peut à la limite, le rattacher soit à la première fonction (celle de la justice) soit à la deuxième (celle du guerrier). Mais Clotaire, qu’est ce qu'il peut bien occuper comme fonction ? Clotaire vient donc troubler le bel ordonnancement de la tri-partition (mais nous verrons que c’est également le cas dans les deux autres récits déjà cités).
Il faudrait peut-être lui attribuer une quatrième fonction. Ce qu’on peut faire à l’aide des travaux des frères Sauzeau. Pierre Sauzeau , professeur de grec ancien à l’université Paul Valéry de Montpellier, et son frère André Sauzeau proposent d’élargir la thèse de Dumézil en ajoutant une quatrième fonction, celle qui est liée au désordre ; « en charge du non-Ordre, de l’ambiguïté, de la transformation, de la marginalité, de l’altérité » (André Sauzeau, Pierre Sauzeau : « La quatrième fonction. Altérité et marginalité dans l’idéologie des Indo-Européens » - Les Belles Lettres- 2012). La quatrième fonction est donc celle qui est créatrice de désordre par la déviance, la marginalisation ou la nouveauté déstabilisant le groupe. Dans un article de 2013, Pierre Sauzeau rapproche cette quatrième fonction de la figure du Trickster. Le nom de Trickster (appelé également « décepteur », « joueur de tours » ou « fripon divin ») vient des indiens d’Amérique du Nord (notamment des Winnebagos et des Crees) et les ethnologues l’ont adopté pour désigner un personnage qu’on retrouve un peu partout dans le monde sous divers noms et formes : Manabozo le lapin chez les indiens de langue algonquine, coyote chez les indiens de Californie, Gaolman chez les Bochimans d’Afrique du Sud,…il es tprésenté sous diverses forems mais les plus courantes sont cells du Renard ou du coyote. Selon l’ethnologue Laura Lévi-Makarius, aucun n’a su analyser correctement ce personnage. Trickster est un personnage totalement ambivalent : rusé, intelligent, malin, à la sexualité débridée, ses tours peuvent se retourner contre lui et on rira facilement de ses échecs et des humiliations qu’il subit. Mais en contrepartie il apporte des « médecines » aux hommes. Il est donc avant tout la figure mythique du « transgresseur de tabous ». D’après Lévi-Makarius, les mythes du Trickster relatent l’histoire de l’invention et de l’appropriation des médecines par un héros assumant les risques de la violation du tabou, ce qui se traduit par l’ambivalence du personnage de Trickster. Pour Pierre et André Sauzeau, retenir cette quatrième fonction permet de résoudre certaines impasses liées à la démarche de Dumézil. Je suis bien incapable de donner un avis pour ce qui est des textes antiques ou médiévaux mais pour la BD ça me semble bien coller. En effet, dans le Petit Nicolas, Clotaire, s’il n’est pas le seul agent du désordre (car, à l’exception d’Agnan, tous les enfants sont fauteurs de désordre), il est le représentant de « l’exclu intégré », de la marginalité, celui qui est toujours dernier, qui ne suit jamais ce que dit la maitresse, qui est toujours au coin et privé de récré, qui ne comprend pas toujours ce que disent ses copains et qui ne comprend pas pourquoi il les fait rire (« qu’est ce que j’ai dit de drôle les gars ? »). Accepté par ses copains, bien aimé par la maitresse (mais elle aime tous ses élèves), il est rejeté par l’institution car incapable de s’adapter à ses règles même si, dans l’épisode repris par Grisward, il obtient un seul prix « le prix de la camaraderie ». Mais à la différence du Trickster il n’essaie pas de jouer des tours à ses camarades, tours qui se retourneraient contre lui (mais on imagine bien Goscinny incapable de créer un tel personnage). En revanche, il a un autre point commun avec le Trickster, c’est lui qui apporte le changement. En effet, le Trickster a pour particularité d’apporter les soins et les « médecines», donc une certaine « modernité » aux hommes (cf Paul Radin). Clotaire n’apporte pas de « médecines » mais une nouveauté pour ses petits camarades : en 1959, il est le seul à posséder une télévision.
Mais on retrouve cette quatrième fonction dans d’autres récits. A bien y réfléchir, on la retrouve également chez Astérix. Là, ça peut être le village dans son ensemble (comme ça peut être la classe dans le petit Nicolas ; Nicolas Rouvière a bien montré que le village d’Astérix était l’équivalent de la cour de récré du petit Nicolas). Mais cette quatrième fonction, fonction du désordre et du changement, est plus précisément assumée par Assurancetourix qui a exactement les mêmes caractéristiques que Clotaire : incompris, mis au coin (du banquet), rejeté par le groupe (Clotaire c’est par l’institution), il est aussi celui qui ouvre sur l’extérieur et sur la modernité. Pour s’en convaincre, on peut reprendre les deux épisodes dont il est l’enjeu principal : Astérix gladiateur (1964) ainsi que Astérix et les Normands (196),… Dans Astérix gladiateur, il est enlevé pour être jeté aux lions dans les arènes romaines, ce qui permet à Astérix et Obélix de visiter Rome « la moderne » avec ses jeux, ses bains collectifs et ses HLM (« Habitations Latines Mélangées ») bref la « Civilisation ».Dans Astérix et les Normands, le jeune Goudurix lui conseille d’aller tenter sa chance à Lutèce car son chant correspond à la modernité demandée par les jeunes (on est en pleine période yéyé). De plus, il apporte une nouveauté aux Normands, « la peur » (et ça c’est vraiment dans l’esprit des contes du Trickster originel tels que Paul Radin nous les a rapportés).
Terminons avec « Les 4 As ». La figure de la jeune fille, Dina, devient plus compréhensible. Au-delà des habituels préjugés sexistes de l’époque (et d’aujourd’hui) - un peu fofolle, peureuse, réfléchissant peu, « un tantinet sotte » comme l’écrit Grisward) - on voit que c’est elle qui provoque le plus souvent les incidents par son comportementet qu'elle assume la fameuse quatrième fonction.
Bibliographie
+ Georges Dumézil : « Entretiens avec Didier Eribon » (Georges Dumézil : « Entretiens avec Didier Eribon » chapitres « Vie et mort des trois fonctions » - Folio- Gallimard – 1987)
+ Joël H. Grisward « Histoires médiévales » - Dossier « Georges Dumézil » - Le magazine littéraire n°229 –Avril 1986)
+ Claude Lévi-Strauss : discours de réceptyion de Georges Dumézil à l’académie française « - reproduit dans Le magazine littéraire n°229 –Avril 1986
+ Pierre Sauzeau : "Le renard et la quatrième fonction" - Nouvelle Mythologie Comparée – 1 – 2013
+ G. Chaulet, F. Craenhals : Les 4 As (43 albums parus)
+ R. Goscinny – A. Uderzo : « Astérix Gladiateur » - Dargaud -1964
+ R. Goscinny – A. Uderzo : « Astérix et les Normands » - Dargaud -1964
+ R. Goscinny- J.J. Sempé : Le petit Nicolas
Ajouter un commentaire