L’EMPIRE DE LA VALEUR
– André ORLEAN – SEUIL – 2011
La science économique dominante (dite orthodoxe ou « Mainstream ») connait aujourd’hui une grave crise de légitimité or elle ne semble pas prendre le chemin de la profonde remise en cause qui semble nécessaire. Cet immobilisme ne s’explique pas seulement par une incapacité à se réformer mais aussi du fait qu’il n’existe pas à l’heure actuelle d’outsider, de paradigme pouvant faire concurrence au paradigme dominant. André Orléan se propose donc de fournir les premiers éléments de cette remise en cause. Il ne s’agit pas seulement d’une proposition de réforme mais d’une véritable refondation car, au-delà de la seule perspective néo-classique (essentiellement walrasienne) qui occupe l’essentiel de cet ouvrage, c’est les fondements mêmes de la science économique depuis les classiques qu’il reprend.
Puisqu’elle est connue de tous, nous pouvons nous contenter de reprendre à grands traits la perspective néo-classique. La logique générale de cette démarche est que, sous certaines conditions, les mouvements de l’offre et de la demande de marchandises permettent d’aboutir à un équilibre de marché. Dans une perspective Walrassienne , il est possible de révéler l’existence d’un équilibre général mais pour que cela soit possible il est des conditions remarquables (parmi toutes celles qui sont nécessaires) à respecter : que la valeur des marchandises soit déterminée dès avant leur échange sur le marché soit sous la forme d’une utilité (pour les biens et services) soit à partir de leur valeur fondamentale (pour les titres financiers) ; il est également nécessaire que le principe de décroissance de l’utilité marginale soit satisfait afin d’assurer une stabilisation à l’optimum (c’est au fond un principe de saine modération des acteurs). Dans ce cadre, la monnaie, intégrée après coup, apparait comme un simple intermédiaire neutre des échanges moyen neutre d’échange, armé également d’une fonction d’utilité (Patinkin).
Pour Orlean, le ver est déjà là, dans le fait que la valeur puisse être déterminée avant les échanges (défaut qu’on retrouve également chez les classiques avec la valeur travail) ce qui entraine de longues discussions sur les liens entre valeur et prix mais ce qui, surtout, évacue les échanges réels de l’analyse : dans le cadre du marché, seuls se rencontrent des offres et des demandes déjà constituées ; dans ces conditions, les prix qui se fixent sur le marché ne pourront pas s’éloigner excessivement des valeurs déterminées a priori, celles-ci servant en quelque sorte « d’ancre » empêchant une trop grande dérive des prix.
Mais pour cela, il faut que les valeurs apparaissent comme « objectivées » comme semblable à une substance. Cela suppose que les évaluations des individus se fondent sur une connaissance parfaite des biens (« hypothèse de nomenclature des biens »). Sur les marchés financiers une connaissance exhaustive des « états possibles du futur » permet d’évaluer la probabilité de flux de revenus futurs générés par un titre ; on peut donc en déduire une valeur fondamentale du titre qui servira « d’ancrage » et empêchera la dérive des cours. En ce sens, on pourra parler de marché efficient dans la mesure où les cours correspondent à la valeur fondamentale du titre. En fait, avec cette substantialisation de la valeur, toutes les relations sociales sont évacuées dans la mesure où il n’y a de liens entre les individus que par l’intermédiaire des biens , des titres ou de la monnaie (ce qu’Orlean appelle, en s’inspirant de René Girard, « médiation externe ») et les échanges apparaissent comme « naturalisés ».
André Orléan propose de renverser totalement cette perspective en partant de l’hypothèse mimétique empruntée à René Girard. Dans ce cas, la valeur des choses n’est pas générée avant l’échange mais est le produit de cet échange. Le cas le plus flagrant est celui du marché financier pour lequel Orlean conteste la possibilité d’une existence d’une quelconque valeur fondamentale du titre. En effet celle-ci suppose connus les différents états du monde à venir (hypothèse de « nomenclature des états du futur ») ce qui permet l’adoption d’une hypothèse probabiliste. En réalité, l’état du marché financier ne correspond pas à des situations de « risque » probabilisable (au sens de Knight) comme la sortie des résultats d’une loterie ou des évènements suffisamment répétés pour qu’on puisse établir inductivement des probabilités (cas des incendies de maison). On est, dans le cadre des marchés financiers, en situation de véritable incertitude pour laquelle l’évènement est entièrement nouveau et aucune probabilité objective ne peut être dégagée ; seules les « estimations subjectives » peuvent être mises en œuvre. Pourtant, la finance néoclassique retient des situations probabilisables, cas dans lesquels des individus rationnels munis des mêmes informations devraient faire la même estimation (ou des estimations convergentes) de la valeur fondamentale d’un titre. Sur long terme, les évolutions des cours des titres devraient alors être constituées, selon un schéma gaussien, d’une succession de faibles variations autour de la valeur fondamentale. Or l’observation des cours montre que nous n’avons pas une succession de petites variations mais quelques très grosses variations concentrées sur de petits intervalles de temps. Cela implique de mettre à jour d’autres mécanismes à l’œuvre.
On sait depuis Keynes que le comportement de spéculation prend un caractère autoréférentiel (du type « concours de beauté ») où on ne s’intéresse pas au rendement de long terme du titre mais à l’évaluation qu’autrui fait du cours du titre. On peut alors distinguer plusieurs niveaux de ces estimations. La croyance de niveau 1 (ou « croyance primaire ») est du type « je pense que tel titre vaut X ». C’est en général à ce niveau que se situe l’analyse néoclassique qui considère que ces diverses croyances individuelles convergent vers la valeur fondamentale du titre. La croyance de niveau 2 est « je crois que les autres pensent que la valeur du titre est de X ». Le niveau 3 est « je crois que les autres croient que je crois que... » ; etc... Le processus est a priori sans fin mais peut aussi se stabiliser autour d’une valeur qui paraitra remarquable aux intervenants (ce que les psychologues font apparaitre expérimentalement comme des « points de saillance »). On s’arrêtera alors à une valeur conventionnelle à laquelle les acteurs peuvent croire ou ne pas croire. En effet, il est possible que personne ne croit à un niveau donné de cours des titres mais que chacun le prenne comme référence parceque les autres le font. On explique alors aisément l’existence de « bulles rationnelles » sans avoir recours, comme le fait la finance comportementale, à l’hypothèse de comportements irrationnels. Le cours du titre est alors une pure convention qui montre que la force du cours boursier ne tient pas à son potentiel informationnel sur l’économie réelle mais à sa capacité à s’imposer dans l’ordre économique. André Orlean en conclut que l’objectif premier du marché financier n’est pas d’informer sur l’économie réelle ou de lui fournir des capitaux mais d’obtenir de la liquidité pour la communauté financière.
Donc l’analyse du marché financier repose sur le fait que la valeur du titre n’est pas fixée en dehors des échanges en fonction d’une hypothétique « valeur fondamentale » mais au cours de l’échange dans les évaluations croisées que font les agents.
Le même renversement logique opérera pour les marchés des biens et services. L’auteur remarque qu’il existe plusieurs cas où le marché ne s’équilibre pas mais tend à se déséquilibrer du fait des relations directes entre les individus ; il retient ainsi le cas connu des asymétries d’informations (exemple du marché des lemon d’Akerlof). Plus radicale est la remise en cause faite par Thorstein Veblen dans son analyse des biens ostentatoires.
Enfin, la monnaie lui semble particulièrement mal menée par l’analyse néo-classique. Pour lui, la présentation d’une monnaie voile, instrument neutre des échanges, n’est tenable ni théoriquement ni historiquement. Dans l’ordre marchand, la monnaie n’est pas un instrument neutre : elle est désirée pour elle-même et le désir d’argent, bien loin d’être dépendant de l’utilité des biens échangés, est le désir premier et fondateur de l’ordre marchand. C’est cette réalité que les néo-classiques récusent à travers l’image de la monnaie voile et que même Keynes n’arrive à envisager que comme un comportement perverti (notamment dans « Perspectives économiques pour nos petits-enfants »). La question principale est alors celle du choix du bien qui servira d’unité monétaire : au-delà de toute particularité propre à chaque bien, un bien sera choisi pour sa liquidité c'est-à-dire « par sa capacité à être accepté comme liquidité par autrui ». La notion de liquidité est alors autoréférentielle et chacun va donc essayer de deviner ce que l’autre va choisir comme liquidité. Du coup, le moindre avantage pris par un bien va se révéler décisif car chacun a intérêt à adopter comme liquidité le bien qui a déjà été adopté par d’autres (« rendements croissants d’adoption »). Le choix de la monnaie est donc le résultat d’une convention. Dans ce cadre, la crise monétaire peut être analysée comme une rupture de cette convention face, par exemple, à une « dissidence monétaire » comme le recours à une monnaie étrangère ou la fuite devant la monnaie.
La monnaie est donc d’abord « confiance » ce qu’Orlean illustre avec les cas de redressement monétaire de l’établissement du Rentenmark en 1923 ou du « franc Poincaré » en 1926, redressements qui ont eu lieu avant même toute annonce de mesures précises et qu’on n’a pas hésité à qualifier de « miracle monétaire ». Il apparait donc que la monnaie est un phénomène collectif qui, par ailleurs, n’est pas sans liens avec les sphères du sacré, du mana et de la religion. Mais ce caractère collectif et profondément social de la monnaie constitue un « véritable scandale » pour la pensée contractualiste et individualiste qui aimerait en faire un intermédiaire neutre (tel qu’elle est présentée dans les manuels d’économie) , en revenant à l’étalon-or ou en prônant l’indépendance de la Banque Centrale voire en proposant un système de concurrence des monnaies (Hayek).
Le reproche premier qu’Orlean fait à l’approche dominante est donc de concevoir la valeur à la manière d’une substance créée hors des échanges. Ce reproche peut être adressé également aux approches classiques qui ont réifié la valeur à travers la valeur travail (Certes Marx avait mis en évidence la nature socio-historique de la valeur mais ses écrits sont ambigus, oscillant entre deux conceptions de la valeur, valeur produit des relations sociales ou valeur travail objectivée). En mettant les échanges au premier plan, Orléan renverse complètement ces perspectives. Il ne rejette pas pour autant la démarche néo-classique : fondée sur l’idée d’une objectivation de la valeur, celle-ci devient licite dans le cas d’une stabilisation des conventions mais elle ne constitue alors qu’un cas particulier de l’analyse.
Le cœur de l’analyse consiste donc à comprendre ce qu’il se passe hors équilibre, quand les forces mimétiques sont en jeu. Pour cela, Orléan dégage quatre cas relevant du mécanisme mimétique. Deux d’entre eux, « l’asymétrie d’information » et les « rendements croissants d’adoption », ne tranchent pas avec l’analyse néo-classique puisqu’ils supposent toujours que la valeur se fixe en dehors des échanges. L’approche de Veblen des biens ostentatoires marque une rupture plus forte avec l’analyse néo-classique. Cependant, Orlean reproche à Veblen, d’une part, d’en être resté à une analyse où la valeur, même si elle est un mixte d’utilité et de prestige, est déterminée a priori et, d’autre part, de ne voir de concurrence que hiérarchisée (des classes dominantes vers les classes dominées) alors quelle peut être tout azimuts. Enfin, le quatrième et dernier cas, l’autoréférentialité régnant notamment sur les marchés financiers, constitue véritablement l’ideal-type de la démarche de l’auteur.
Orléan va emprunter à de nombreux auteurs qui se situent en dehors du champ de la science économique. Ainsi, mobilisant les travaux de René Girard, Orlean distingue la « médiation externe » qui correspond à une imitation d’un modèle lointain et hors de portée, et la « médiation interne », comparaison avec un modèle proche et rival (dans l’ordre économique, la médiation interne correspond à la rivalité jalouse dans la course au prestige et la médiation externe est permise par la valeur de l’objet dans le cadre d’un marché). De même, ses analyses de la monnaie font référence à Georg Simmel et François Simiand autant qu’à Don Patinkin, et il n’hésite pas à utiliser les résultats de psychologues sociaux et sa conception de la valeur emprunte directement aux écrits de Durkheim.
Pour André Orléan, la science économique devrait donc être une science sociale comme les autres. Pourtant, cette conception de la valeur (notamment de la valeur utilité) comme « substance » fait que la science économique s’est détachée de l’ensemble des autres sciences sociales et peut se revendiquer comme « science poppérienne » (ce que, selon Orlean, elle n’est pas). La science économique est la seule à concevoir la valeur de cette manière quand pour toutes les autres la valeur est le résultat d’une construction sociale fondée sur des concepts essentiels comme la polarisation mimétique.
Par ailleurs, les modèles économiques tendent trop facilement à confondre trois visées différentes : en effet, ceux-ci sont à la fois explicatifs (disant « ce qui est »), normatifs (disant « ce qui doit être ») et performatifs (participant à « l’édification de ce qui sera ») or avec les modèles néoclassiques, on tend souvent à confondre ces dimensions (un exemple parlant est de chercher à modifier les caractérisations du concept monétaire en en neutralisant les dimensions sociales et politiques). Or cette confusion est d’autant plus aisée à faire qu’on en reste exclusivement à la manipulation de « mondes imaginaires » au détriment de l’observation des faits.
Il est donc devenu nécessaire de réintégrer les sciences économiques dans le champ des sciences sociales, sur le support d’une intelligibilité commune de l’ensemble des sciences sociales, ce qu’Orléan appelle « unidisciplinarité ». L’unidisciplinarité ne signifie pas dissoudre toutes les disciplines en une seule mais retrouver leur intelligibilité commune. Cela ne signifie pas non plus l’élimination des diverses approches économiques : la démarche néoclassique, notamment, reste licite mais dans des conditions d’application qui font d’elle un cas particulier d’une analyse plus générale.
MORCEAUX CHOISIS :
« (...) on trouve au cœur de cette analyse des concepts qui sont d’ordinaire absents des livres d’économie : la polarisation mimétique des désirs, l’affect commun et la puissance de la multitude. Ils sont à la base de notre conception de la valeur économique : la valeur est une puissance qui a pour origine le groupe social, par le biais de la mise en commun des passions et des pensées ». (André Orléan : « L’empire de la valeur » page 199)
« Tout l’effort théorique poursuivi au long du présent livre vise à réaffirmer la loi commune de la valeur pour en finir avec le séparatisme qui caractérise l’économie en tant que discipline ». (André Orléan : « L’empire de la valeur » page 189)
"On utilise des modèles comme guides aussi bien pour construire de nouvelles insitutions que pour penser de nouvelles régulations. L'évolution de la sphère finbabcière au cours des vingt dernières années en fournit une illustration exemplaire; cet effet est spécifique aux sciences sociales et c'est certainement en économie qu'il est le plus flagrant et le pus significatif". (p.111)
Commentaires
1 mottoul Le 25/02/2012