GEORGES SOROS : LA VERITE SUR LA CRISE FINANCIERE- DENOËL - 2008

 

Dans cet ouvrage, George Soros nous livre son analyse de la crise financière actuelle et teste en grandeur réelle sa théorie de la réflexivité, théorie qu’il développe depuis plusieurs décennies.

L’auteur a le mérite d’avoir une « triple casquette » : il est diplômé de la London School of Economics, élève de Karl Popper et acteur majeur du marché financier depuis bientôt cinquante ans. Il faut ajouter à cela qu’il a connu à la fois le régime nazi et le régime communiste hongrois (ce qui compte dans ses élaborations  théoriques).

            D’après lui, les sciences sociales actuelles, et notamment la science économique, se sont fourvoyés dans le mythe de l’unicité de la science et en voulant imiter les sciences de la Nature. Fourvoiement directement issu de l’époque des Lumières où le questionnement essentiel portait sur l’analyse des données extérieures à l’homme, démarche scientifique adaptée à l’analyse de la Nature mais qui a inutilement imprégné les sciences sociales car ces dernières sont caractérisées par le fait qu’il n’y a pas de séparation entre l’objet et le sujet de la science (nous nous retrouvons donc classiquement dans la thèse des « deux sciences »).

            Sa démarche s’appuie sur deux concepts essentiels. Le premier est celui de la réflexivité : l’action de l’individu est le produit de deux fonctions, la fonction cognitive de connaissance du monde environnant et la fonction participative (ou manipulatrice), les deux rétroagissant. En plus clair, un individu agit en fonction de la connaissance qu’il a du monde et cette action a un effet sur le monde lui même. Touchant la sphère de l’action (prédiction créatrice), la réflexivité concerne aussi les énoncés (énoncés performatifs). Cependant, la terminologie de Soros est un peu flottante (comme il le reconnaît lui même) puisqu’il représente la perception et la réalité comme deux entités différentes alors que la perception du réel fait partie du réel ; il propose onc d’utiliser les notions d’objectivité et de subjectivité du réel .       

On voit clairement que l’interaction des deux fonctions, cognitive et participative, rend le réel imprévisible ; George Soros en dégage l’hypothèse de « faillibilité de la connaissance » ou de « connaissance imparfaite ». Il va plus loin encore en retenant comme hypothèse de travail, l’idée de « faillibilité radicale » postulant que, non seulement l’individu peut se tromper, mais que l’individu est condamné à se tromper.

            La réflexivité va se traduire concrètement par plusieurs phénomènes : cela peut être des phénomènes de sur-réaction qui s’éteignent d’eux mêmes ou donner lieu à des ondes longues de hausse ou de baisse mais la manifestation qui l’intéresse le plus est celle de la « bulle » : issue d’une tendance économique dominante associée à un « biais de perception » spécifique, la « Bulle » est marquée par un forte asymétrie formée d’une longue hausse et d’une chute soudaine (modèle « Boom-Bust »).     

 

Armé de sa théorie de la réflexivité, l’auteur s’oppose explicitement à deux approches : la première est la théorie économique dominante (dont le monétarisme et la théorie des anticipations rationnelles). Il reproche à celle-ci de retenir une hypothèse irréaliste d’information parfaite mais surtout l’hypothèse d’indépendance des courbes d’offre et de demande. Or, par le biais des anticipations des acteurs, celles-ci sont dépendantes l’une de l’autre (phénomène on ne peut plus visible sur le marché financier). Dans ces conditions, un retour automatique à l’équilibre est exclu. Cependant, l’échec du marché n’apparaîtra pas forcément clairement car les fondamentaux ne sont pas indépendants des perceptions que l’on en a et la perception peut affecter ces mêmes fondamentaux d’où « l’illusion que les marchés ont toujours raison ».

 

Pour George Soros, ces hypothèses est directement issu du choix qu’on fait les « Lumières » de l’unicité de la science et il montre que la théorie économique traditionnelle a tout fait pour chasser le phénomène de la réflexivité qui empêche de fabriquer des « modèles scientifiques». Mais, si la théorie économique dominante exclut la réflexivité, Soros reproche au « post modernisme » de trop prendre en compte ce phénomène et d’oublier que le réel existe quand même. Il a alors l’intuition que le phénomène de réflexivité doit être envisagé au-delà des seuls phénomènes économiques et rapporte les propos d’un conseiller de George Bush, Karl Rove : « Désormais, nous sommes un Empire et quand nous agissons nous créons notre propre réalité » (On reconnaît un exemple retenu également par Christian Salmon qui développe le concept de « Storytelling »[1]). Pour Soros, la politique de Bush est donc étroitement liée au « post-modernisme ».       

 

            Soros termine son livre en analysant la situation actuelle à l’aide de sa théorie de la réflexivité. Il propose l’hypothèse de l’existence d’une « super-bulle » qui repose sur trois tendances : des conditions favorables de crédit qui trouveraient leur origine dès les années 30, le développement des innovations financières et la mondialisation des marchés financiers. Ces deux dernières tendances trouvant leur origine dans les années 80 avec les politiques de R. Reagan et de Mrs Thatcher. Plus précisément, la mondialisation financière démarre après le premier choc pétrolier de 1973 et l’émergence des pétrodollars et connaît une accélération avec la politique de déficit budgétaire et les politiques monétaristes mises en place sous Reagan . Cette « super-bulle » repose sur une tendance dominante et un biais dominant : la tendance dominante est l’accès excessif au crédit et le biais dominant est ce que Soros appelle le « fondamentalisme de marché ». Mais sur cette super bulle se développent d’autres bulles dont la « bulle immobilière » (à la suite des crises successives et des bulles des années 80 et 90) et Soros envisage la création d’une nouvelle bulle en Chine. Pour autant, il ne faut pas s’attendre à un ralentissement de la croissance mondial car celle ci sera soutenue par l’activité de la Chine et de l’Inde ; en revanche, une récession aux Etats-Unis est certaine et on peut s’attendre à une défiance de plus en plus grande du dollar en tant que monnaie internationale ce qui sera la source d’énormes difficultés  venir.

            Quelles ont les préconisations de George Soros ? Il pense que la politique de baisse des taux d’intérêt de la Fed trouvera vite ses limites et que les interventions doivent être plus structurelle. Pour autant, même si les difficultés actuelles sont directement dues à la croyance dans l’auto régulation du marché, revenir aux règles d’après-guerre serait une erreur car les régulateurs ne sont pas plus infaillibles que les marchés. Il opte donc pour une liberté très contrôlée des marchés mais reste trop vague sur ce point. En revanche, il indique que l’optique monétariste, se polarisant sur la seule masse monétaire, n’a pas été efficace et que les autorités doivent s’intéresser non seulement au contrôle de l’inflation mais aussi au contrôle de la formation de bulles.

 

COMMENTAIRE :

            Soros développe une thèse qui semble très fructueuse même si on peut regretter que le caractère « grand public » de son ouvrage ne lui permette pas  d’en faire une présentation plus approfondie. Il y a notamment quelques flottements dans la présentation, flottements dus à des problèmes de terminologie et une difficulté à se défaire totalement du concept d’équilibre. Cela constituerait évidemment une véritable révolution dans l’analyse économique tant le concept d’équilibre imprègne l’ensemble des théories. En effet, même si les théories économiques actuelles ont relâché les fortes contraintes des hypothèses ,d’origine (« asymétrie d’information » par exemple), il reste que les hypothèses néoclassiques traditionnelles restent au fondement de l’analyse : partir d’une hypothèse d’information parfaite avant de relâcher cette hypothèse et partir directement  d’une hypothèse de « faillibilité radicale » n’aboutiront probablement pas aux mêmes résultats.

            Sa théorie de la réflexivité pourrait également être connectée avec d’autres sciences sociales : ainsi, il évoque le cas des énoncés performatifs et du « storytelling » mais, curieusement, il exclut la réflexivité des actes quotidiens alors que c’est la base même de l’ethnométhodologie. Enfin, en plusieurs occasions, notamment quand il montre le caractère autovalidant des mrchés financiers, il frôle la notion sociologique de « définition de la situation ».

 

 

MORCEAUX CHOISIS :

 

« Plus mystérieuses sont les raisons pour lesquelles le concept de réflexivité n’est pas universellement connu : s’agissant des marchés financiers, je crois connaître la réponse : parcequ’il empêcherait les économistes de produire des théories qui expliquent et prédisent le comportement des marchés financiers de la même manière que les scientifiques peuvent expliquer et prédire les phénomènes naturels. Pour asseoir et défendre le statut de l’économie en tant que science, les économistes se sont évertués à éliminer la réflexivité de leur champ d’étude » (p. 37)

 

« La plupart des difficultés auxquelles je me suis heurté en travaillant sur la réflexivité sont dues au fait que je suis tributaire d’un langage ignorant son existence » ‘(p.64)

 

« Je suis devenu très respectueux de l’aspect objectif de la réalité, pour avoir vécu successivement sous le régime nazi et sous un régime communiste, puis pour avoir spéculé sur les marchés financiers » (p. 75)

 

« En d’autres termes, la compréhension de la réalité doit prendre le pas sur sa manipulation. Or, dans le monde tel qu’il est, c’est la quête du pouvoir qui tend à prendre le pas sur celle de la vérité » (p. 78)

 

« Les manuels présentent les courbes d’offre et de demande comme reposant sur des preuves empiriques, mais aucune preuve ne vient étayer l’hypothèse de cette indépendance » (p. 93)

 

« La théorie des anticipations rationnelles cherche à surmonter cette difficulté en prétendant que le marché dans son ensemble est toujours mieux informé que chacun des acteurs pris isolément – assez bien, en tout cas, pour que l’on puisse dire que le marché « a toujours raison ». (p. 95)

 

« La croyance que le marché tend vers l’équilibre (…). Ce dogme, que j’appelle fondamentalisme de marché, ne vaut pas mieux que le dogme marxiste »(p.112)

 

« En appliquant aux marchés financiers le postulat de la faillibilité radicale, on peut affirmer que, loin d’avoir toujours raison, ils se trompent en fait toujours. Ils ont néanmoins la capacité de se corriger eux-mêmes, voire de transformer leurs erreurs en vérité au moyen d’un processus réflexif autovalidant, de façon à paraître avoir toujours raison.  En d’autres termes : s’ils ne peuvent prédire avec certitude les baisses, ils peuvent les provoquer. » (p.115)

 

 

 

 



[1] Voir la note de lecture : Salmon : « Storytelling » - http://www.ac-orleans-tours.fr/ses/pedagogie/fiches%20lecture/storytelling.html

 

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