A PROPOS DE « LA PETITE NOBLESSE DE L’INTELLIGENCE » DE WILFRIED LIGNIER (2013)

Ce texte est tiré d’une correspondance de 2013. Il n’est donc pas aussi précis qu’une mintuieuse note de lecture faite crayon en main.         

 

Je voudrais écrire quelques mots sur ce livre mais comme je suis en vacances, sans ce livre ni mes ouvrages sur le thème des surdoués sous la main, je destine ces réflexions à notre seule liste de discussion. Vous m’excuserez donc pour d’éventuelles approximations et d’éventuelles maladresses de style (j’ai écrit ce papier en peu de temps). Le livre de Wilfried Lignier constitue pour l’heure le seul travail sociologique publié sur la précocité  intellectuelle (mais il faut aussi citer une thèse non publiée de mademoiselle Tamisier –cf note de 2019 : cette thèse a été publiée en 2016 sous le titre « Les surdoués passent-ils le bac? »). Personnellement, je suis plutôt critique quant à ce travail mais une critique de l’ouvrage implique de revenir sur l’histoire du mot et du concept.

 

SURDOUES : UN PARFUM SULFUREUX

Il est certain que la thématique des « surdoués » a une origine peu reluisante et incite plus au refus qu’à la compassion. Rappelons rapidement la genèse de ce problème.

Dès la fin du 19ème siècle la thématique du « darwinisme social » se diffuse largement dans le monde occidental (mais un peu moins en France qu’ailleurs), thématique qui considère que la « sélection des meilleurs » doit s’imposer dans le monde social comme elle s’impose dans le monde de la nature (en rappelant que  chez Darwin il n’y a pas de sélection des meilleurs mais des plus adaptés ; l’idée de « meilleur » renvoyant aux travaux du sociologue Herbert Spencer, travaux antérieurs à ceux de Darwin). Mais la sélection n’assumant plus ses fonctions dans la société il convient à la puissance publique de la prendre en charge, d’où le développement de l’idée d’eugénisme (terme inventé par Galton, le de Darwin). A l’idéologie va s’ajouter un instrument technique qui n’a apriori aucun lien avec celle-ci. Inventés par le français Alfred Binet, les « tests d’intelligence » sont destinés à cerner les sources des difficultés des enfants en échec scolaire mais pas destinés à « hiérarchiser » les enfants. Cependant les choses vont changer avec l’essor de ces tests aux USA. Stern propose de comparer les performances d’un enfant testé aux performances moyennes d’un enfant de son âge ce qui donne le Quotient Intellectuel (Q.I. = âge mental / âge chronologique). Par exemple, si un enfant a un QI de 100, cela veut dire qu’il se situe au niveau moyen de réussite aux tests d’un enfant de son âge ; s’il a un QI de 120, il obtient des résultats de 20% supérieurs à la moyenne des résultats des enfants de son âge (avec une marge d’erreur de 10 ou 15 points donc comparer un QI de 100 et un QI de 105 n’a pas de signification). Par la suite, on va utiliser ces tests aux USA de manière standardisée et avec de sérieuses entorses aux intentions de départ de Binet. L’objectif va être alors de hiérarchiser les individus et les groupes sur une supposée « intelligence » perçue comme une « chose » immuable. Côté groupe, ce sera des séries de tests imposés un peu n’importe comment aux immigrés nouvellement arrivés dans une optique qui n’est pas sans rappeler « l’immigration choisie » et avec comme résultats une renforcement des préjugés ethniques et raciaux Toujours dans cette optique eugéniste, certains vont chercher à repérer les « génies » ; ce sera notamment le travail de Terman, le premier à chercher à détecter des « surdoués ». (pour une bonne présentation de ce problème, voir S.J. Gould : « La mal mesure de l’homme »

Il est donc certain que la thématique des surdoués est au départ inséparable d’une optique eugéniste dont l’autre face est la volonté de neutralisation ou d’élimination des « moins adaptés » (les faibles, les « tarés »,...). On ne retient en général de cela que les délires nazis mais il ne faut pas oublier que cette optique a été dominante partout et que les pratiques eugénistes ont subsisté de manière plus ou moins cachés dans les sociétés démocratiques jusque dans les années 1970. On comprend que l’idée même de « précocité intellectuelle » et le terme, maladroit, de « surdoué » vont rencontrer de sérieux obstacles jusqu’à nos jours. Je reprends les propos du psychologue Jacques Lautrey : « On peut aussi supposer que les scientifiques ont eu quelque réticence à aborder un thème qui a parfois alimenté des conceptions élitistes ou irrationnelles de l’éducation et de la société. Mais toutes les formes de différence donnent prise à des idéologies contestables et le propre de l’approche scientifique est précisément de fournir les connaissances susceptibles d’améliorer la compréhension de ces questions et de fonder les pratiques. » (Hauts potentiels et talents : la position actuelle du problème)

 

 

LA SITUATION ACTUELLE DU PROBLEME

On ne parle donc plus de surdoués ou de génies dans les pays démocratiques après guerre. Pour la France, la thématique va apparaitre dans les années 1970 à partir du constat que certains enfants en grand échec scolaire et souvent en souffrance psychologique ont de très bons résultats aux tests de QI. Conventionnellement, on considère qu’un enfant entre dans la catégorie « surdoué » s’il obtient des résultats supérieurs à 130 aux tests de QI, le plus utilisé étant le Wisc. Le Wisc est composé d’une batterie de tests qu’on sépare souvent en deux grandes catégories , ce qui fait que derrière cette moyenne de 130 on peut avoir des distributions très diverses (avec en général des résultats qui redescendent à la moyenne pour tous les tests qui se rapprochent du travail scolaire traditionnel) ; un certain nombre d’auteurs considèrent que les enfants ayant des résultats très contrastés selon le type de sous tests (par exemple, 105 à certains tests et 150 à  d’autres) sont ceux qui posent le plus de difficultés.

A partir de cela, plusieurs types de discours vont se développer. Certains restent dans une thématique quasi eugénique en parlant « d’intelligence supérieure », de « génies », d’enfant supérieurs aux autres. Ces discours vont à l’encontre des intentions de Binet dans la mesure où ils oublient que le test n’est qu’un outil qui n’est rien en lui-même mais doit aider à l’analyse d’un problème et en faisant de l’intelligence une « chose » , une « substance » et surtout en hiérarchisant les élèves. On peut trouver des exemples de ce type de discours sur Internet (site « douance.org ». Je n’ai pas pris le temps de retrouver des exemples précis). Un  deuxième type d’analyse va émerger. Les auteurs en question constatent que des enfants sont en échec scolaire et en souffrance, ce qui s’explique d’autant moins quand les résultats aux tests de QI sont très bons et que ces enfants sont issus de familles socio culturellement favorisées , deux éléments qui vont plutôt dans le sens de la réussite scolaire. Ces auteurs ne parlent pas de supériorité ou d’infériorité de ces enfants mais de fonctionnement cognitif autre qui entrerait en contradiction avec les modes d’apprentissage dominants dans l’école. A côté du terme « surdoué » on trouve alors l’utilisation d’autres termes comme « précocité intellectuelle » ou comme le moins connu disynchronie. Un grand nombre de ces enfants sont caractérisés par de très bons résultats aux tests relevant de l’intellect et par une immaturité affective ; cela fait qu’ils se trouvent en décalage avec les autres enfants de leur âge (disynchronie externe) mais aussi dans leur fonctionnement personnel (« disynchronie interne ») (je conseille, entre autres, le livre de J. Siaud-Fachin : « L’enfant surdoué » - Ed Odile Jacob)

Se posent ensuite plusieurs problèmes : Y a –t--il véritablement fonctionnement cognitif différent ? S’il existe, quelles en sont les particularités ? Et quelles en sont les causes ? Il faut signaler que sur le dernier point, personne n’a de réponse. Bien sûr, certains  vont rapidement vers l’explication génétique (ce d’autant plus que ces cas de surdouement se retrouvent souvent au sein d’une même famille) mais les chercheurs les plus sérieux déclarent simplement qu’on n’en sait rien. Les chercheurs qui se sont penchés sur ce cas ne sont donc pas nécessairement des « héréditaristes » et certains sont connus pour avoir montré l’importance du milieu social dans les progrès des résultats aux tests de QI. Il y a donc une assez grande diversité dans les enfants EIP ainsi qu’une grande diversité dans les prises de position de ceux qui s’y intéressent ; Il faut ajouter à cela que cela a généré un marché éditorial non négligeable dans lequel on peut trouver toutes sortes d’ouvrages relevant de l’une ou de l’autre démarche, dont certains absolument insupportables.

 

LA DEMARCHE DE LIGNIER.

Partons de l’hypothèse suivante qu’il y aurait bien une réalité qu’on appelle « surdouement » (de laquelle on a enlevé toute idée de supériorité intellectuelle et de transmission génétique) réalité correspondant au fait que des élèves dont tous les éléments connus (milieu social et QI) devraient amener à réussir scolairement alors qu’ils sont en « grand échec ». A supposer que les autres explications plus particulières (mésentente familiale, éducation parentale,...) ne suffisent pas à comprendre leur situation. Il reste un mystère qu’il est normal de chercher à saisir. Lignier ne se préoccupe pas de cet aspect de la question dans son livre. Il s’intéresse plutôt à la manière dont la problématique du surdouement a émergé dans le débat public. A partir des années 1970, certains parents et certaines associations ont donc essayé de faire connaitre cette situation. Il a fallu pour cela qu’il modifie la « définition de la situation » de ces enfants et qu’ils adoptent un travail de mobilisation  bien décrit par Lignier, passant par la mobilisation des parents eux-mêmes, le travail auprès des medias puis auprès des institutions, et allant jusqu’à ce que le ministre de l’Education Nationale commande un rapport sur ce sujet (le rapport Delaubier). La thèse de Lignier consiste à dire que ce travail de construction de l’image de l’enfant surdoué est uniquement le résultat d’une stratégie de parents de milieux sociaux favorisés : la reconnaissance institutionnelle des « surdoués » conduit finalement l’école à renforcer le pouvoir des mieux dotés. Pour argumenter, il s’appuie sur le fait que l’on trouve des enfants EIP majoritairement dans les milieux sociaux favorisés et que le parents qui font tester leurs enfants sont majoritairement de milieux favorisés et ont un rapport distant à l’école. Que cette stratégie sociale existe c’est probable et c’est même sûr pour un certain nombre de parents. Qu’elle explique l’ensemble de cette problématique est moins sûr. De même que, vue les origines idéologiques de l’idée de surdouement, on peut supposer qu’il y a une surreprésentation des personnes persuadées de l’existence d’une élite de l’intelligence (voire des nostalgiques de l’eugénisme) parmi les personnes pensant que le problème du surdouement existe ; pour autant personne n’irait dire que la majorité des parents de surdoués sont des nostalgiques de cette sorte. En clair, ce n’est pas parcequ’il existe des intérêts particuliers sous jacents à une mobilisation que les causes premières de cette mobilisation n’existent pas. Par exemple, il est fort probable que certains leaders du mouvement ouvrier des 19è et 20è siècles aient d’abord poursuivi des objectif personnels et/ou idéologiques, on ne nierait pas pour autant à nier la réalité de la condition ouvrière. C’est pourtant la démarche qu’adopte Lignier. Pourquoi les enfants surdoués seraient ils essentiellement issus de familles favorisées ? Lignier le dit lui-même, ce sont eux qui ont le plus facilement recours aux tests. On peut trouver à cela quelques explications simples. D’abord le coût du test. Ensuite, le fait que l’origine sociale favorisée permet de dégager la problématique du surdouement alors que l’échec scolaire d’un EIP issu d’un milieu défavorisé serait probablement attribué à son origine sociale. Ensuite, Lignier pense que la volonté de faire tester son enfant vient en partie du fait que les parents sont peu confiants dans l’école et ont un rapport distant vis-à-vis d’elle. Mais je ne me souviens pas (mais je peux me tromper) qu’il ait envisagé la causalité inverse : quand pendant des années, des parents se trouvent malgré leurs efforts face à un constat d’échec quant aux résultats de leurs enfants, et éventuellement face à des réactions négatives des enseignants, il est possible qu’ils aient un rapport distant à l’école (rapport qui surprendrait moins s’il s’agissait de parents de milieux défavorisés).

Bref, je ne conteste pas que la stratégie mise en évidence par Lignier existe; ce que je lui reproche c’est de n’avoir vu que cette possibilité en adoptant d’emblée une démarche bourdieusienne en termes de positionnement dans un champ (L’idée bourdieusienne se voit dès le titre  de « petite noblesse de l’intelligence). Il y a dans ce livre une unique démarche bourdieusienne qui a le mérite de montrer comment des groupements ont transformé ces problèmes individuels en un problème public (pour reprendre un titre de chapitre du programme de première) et il aurait pu en rester là, dans une optique de mobilisation des ressources. Le problème, c’est que dans la même démarche, il prend position sur la réalité du phénomène et là, à mon avis, il manque à son devoir de sociologue. C'est-à-dire qu’il ne prend pas les discours des acteurs au sérieux, ce qu’il aurait du faire dans une véritable approche compréhensive. Ensuite, un auteur désirant vraiment s’attaquer à ce problème aurait du aussi se poser la question de la construction des identités sociales à travers les interactions entre les parents et les enfants, et les parents et les institutions.

 

CONCLUSION

La question de la « précocité intellectuelle » entre tout à fait  dans le champ de travail qui est celui du prof de SES.

+ Premièrement, on a là un bel exemple de mobilisation collective dans le but de faire d’une question apparemment personnelle une question publique. De ce point de vue, il s’agit d’un exemple à l’instar de  la mobilisation pour la reconnaissance de l’homosexualité. C’est cette seule question qui est analysée par Lignier.

+ Deuxièmement, il s’agit ici d’un cas paradoxal de « déviance » très intéressant à analyser (une fois qu’on a dépassé les préjugés).

+ Troisièmement, cela pose les problèmes de définition de la situation et de définition d’une identité sociale. Qu’est ce qu’un « surdoué » ? Un petit génie ? Une victime ? Un artefact statistique ? Qu’est ce qu’un parent de surdoué ? Un CSP + qui essaie de masquer son échec éducatif ? Un parent en désarroi ?

+ Quatrièmement, ça rejoint la question de la socialisation

+ A plus ou moins long terme, cela pose les questions de relation entre génétique et environnement mais je ne pense pas que ce soit le meilleur terrain pour développer une discussion sur cette question.

+ Ca renvoie à l’histoire de l’eugénisme, des classifications individuelle et de groupes (raciales, sociales,...)

+ Ca renvoie aux questions des relations entre la sociologie et les autres disciplines (en l’occurrence la psychologie).

 

Bref, on voit que le corpus est grand mais on voit aussi que le livre de Lignier ne porte que sur la première question alors que l’auteur prétend s’attaquer aux (au moins) trois premières questions. En fait, pour les questions 2 et 3, il n’y a aucune analyse et il part surtout de ses préjugés sociaux.

 

 

 

 

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