ANSART Pierre : LES SOCIOLOGIES CONTEMPORAINES - Point Seuil - 1999

 L'ouvrage de Pierre Ansart, "Les sociologies contemporaines" (Point-Seuil -1990) permet de faire le point sur la sociologie française actuelle.

 

Dans l'introduction il rappelle les trois grandes familles d'analyse en termes d'individu (à la suite de Tocqueville et de Weber), en termes de système (Durkheim) ou de contradictions (Marx), familles représentées dans la France d'après guerre par Aron pour la première, Halbwachs pour la seconde et Gurvitch pour la troisième. Cependant le fait marquant d'après guerre est la domination presque sans partage du structuralisme entre les années 1950 et 1960.

L'hypothèse de Pierre Ansart est que le reflux du structuralisme à partir de la fin des années 60 laisse place à des courants théoriques qui peuvent être regroupés en quatre grandes catégories. Après avoir présenté les caractéristiques générales de ces grandes familles théoriques, l'auteur analyse leur prise en compte de trois problèmes généraux -les conflits, le symbolique, le rôle du sociologue.

 

La première partie de l'ouvrage est consacrée à la présentation des quatre grandes familles :

 

- Le structuralisme génétique : représenté par les travaux de Pierre Bourdieu.  Il analyse les structurations en termes de classe sociale dans la sphère symbolique et la reproduction inconsciente de cette structuration. Son travail procède donc d'une triple filiation - Marx (pour l'analyse en termes de classes), Weber (pour la prise en compte de l'autonomie du symbolique) et Durkheim (analyse en termes de système). Sans retenir de mécanismes déterministes, Bourdieu explique la reproduction sociale par l'influence de l'habitus sur la pratique individuelle et par le rôle de l'école. Il y a donc une domination de classe mais elle s'impose dans le domaine symbolique.

 

- La sociologie dynamique :  représentée par l'anthropologue George Balandier et par le sociologue Alain Touraine. Ils se différencient nettement du structuralisme dans la mesure où ce qu'ils essaient d'étudier ce n'est pas les forces de stabilité des sociétés mais leur changement. Chez Balandier cela passe par l'analyse des effets de la décolonisation sur les "sociétés traditionnelles" et d'une manière générale sur les processus de changement dus à des facteurs exogènes (confrontation des sociétés traditionnelles avec des sociétés développées). Chez Touraine apparait le souci de comprendre comment une société se produit elle même. L'analyse des conflits et des mouvements sociaux étant au centre de sa démarche.

 

- L'approche fonctionnaliste et stratégique : son représentant le plus connu est Michel Crozier. Ses travaux ne partent pas de l'analyse du système social dans son ensemble mais des organisations. Son analyse du pouvoir (comme contrôle d'une zone d'incertitude) au sein des organisations - dans une perspective interactionniste et retenant une hypothèse de rationalité limitée des agents - lui permet de développer une explication du changement dans les organisations et , plus généralement, dans le système social.

 

- L'individualisme méthodologique (récemment rebaptisé "actionnisme"): dans la lignée de Pareto (et des économistes), de Weber et de Tocqueville, il est représenté notamment par Raymond Boudon. L'analyse du social démarre des actions individuelles; les changements sociaux naissant des effets pervers dus à l'agrégation des comportements individuels.

 

Dans une deuxième partie, Pierre Ansart voit comment chaque courant analyse les conflits.

 

- Chez Bourdieu, il y a deux conflits : un conflit à l'intérieur de chaque champ entre protagonistes qui tentent de le contrôler (une bonne illustration de ce travail nous est donné par l'ouvrage «Faire l'opinion" de P. Champagne sur le champ "journalistique").

Un deuxième conflit a lieu entre classes sociales dans le domaine symbolique (notamment des goûts) et se traduit par des stratégies de distinction.

 

- Chez Balandier la violence est fondatrice et il faut retrouver les processus cachés de la violence dans le cadre des sacrifices et des institutions. Dans les sociétés étudiées par Balandier les conflits premiers sont les conflits d'âge et de sexe.

 

- Chez Touraine le conflit tient une place essentielle. Il y a dans toute société un "lieu" central des conflits (conflit sur la propriété du capital dans la société du 19è siècle par exemple) qui détermine un conflit entre deux "classes". Ainsi le mouvement ouvrier et le conflit autour de la propriété du capital ont été le phénomène essentiel de la société industrielle, mais, s'il y a toujours des grèves ouvrières, ce n'est plus le conflit central de la société post industrielle.  Touraine analyse l'émergence de "nouveaux mouvements sociaux" qui constitueraient le mouvement essentiel de la société actuelle.

 

- Chez Crozier le conflit est également central et traduit en général les contradictions existant entre les structures formelles et informelles de l'organisation.

 

- Chez Boudon, bien que des cas de conflits soient envisagés, on ne peut leur donner la même place que dans les analyses précédentes. Boudon analysant surtout des systèmes d'interdépendance, les conflits apparaissent surtout comme une forme particulière d'effets pervers. On peut toutefois retenir, dans cette démarche, les théories de "la mobilisation des ressources" (dérivées d'Olson).

 

 Dans une troisième partie, Ansart aborde le traitement du symbolique.

 

- C'est un problème central chez Bourdieu puisque la lutte entre les classes se fait essentiellement dans le domaine symbolique.

 

- Chez Balandier, l'imaginaire est, notamment par les mythes, l'expression des relations  sociales. Pour Touraine l'imaginaire est au centre du modèle culturel de la société (ensemble des objectifs dominant la société dans son ensemble). Le contrôle de ce modèle culturel fait partie des objectifs des mouvements sociaux.

 

- L'analyse du symbolique chez Crozier montre les limites du travail de P. Ansart. Chez Crozier la prise en compte du phénomène culturel est importante sous deux angles : la culture détermine en partie la capacité à mettre en œuvre une stratégie et à en assumer les conséquences. La culture des agents est donc un produit de l'interaction (on retrouve cette conception essentiellement dans "L'acteur et le système"). Dans "le phénomène bureaucratique", il envisage l'idée selon laquelle les traits spécifiques de la bureaucratie française (notamment la "peur" du face à face) seraient directement issus de la culture nationale. Certes l'image que les acteurs ont de leur organisation détermine en partie leur comportement et le modèle culturel est pris en compte, cependant le symbolique ne fait pas partie de la démarche analytique de Crozier, comme il l'indique lui même ("L'imaginaire c'est important, mais je ne m'en occupe pas." cf entretien avec M. Crozier dans Sciences Humaines n°7- Juin 1991). Tout dépend évidemment de ce qu'on met précisément derrière la notion de "symbolique".

 

- Dans l'individualisme méthodologique, le "symbolisme" n'est pas pris comme une donnée mais se comprend à travers les interactions. Sous ce terme on envisage essentiellement ce qui constitue les croyances et représentations des acteurs. Elles sont indispensables si on veut comprendre le sens des actions (on peut retrouver la typologie des actions chez Weber) et la raison d'être des interactions (comme dans le cas des prédictions créatrices ou un résultat dépend en premier lieu de l'idée que les acteurs se font de la situation). De même les "idéologies" en général (et les modes de connaissance) ne peuvent être comprises que par rapport aux actions individuelles. Boudon récuse l'idée selon laquelle la connaissance dominante serait intimement liée à la structure sociale; pour lui elle ne détermine que les grandes directions prises par la pensée. Comment expliquer alors le développement d'idéologies et la permanence d'idées fausses? Cela ne peut se comprendre qu'à partir de l'individu : il peut ne voir qu'un aspect particulier de la réalité, cet aspect dépendant de sa position sociale (effet de position). Il peut être influencé par ses propres cadres de référence ou habitudes mentales (effet de disposition). Il peut enfin, par manque de compétence, souscrire à une idée simplement parcequ'il fait confiance à l'autorité qui l'exprime. Il n'est au demeurant pas nécessaire que cette autorité soit elle même compétente, elle peut avoir le même effet si elle justifie la position de l'acteur (effet de communication)..

 

La quatrième partie est consacrée à la place du sociologue dans la cité.

Trois problèmes sont posés dans cette partie :

- Quelle conception du sujet (ou de l'individu) chacun de ces courants retient il?

- Quelle image de la sociologie et de sa scientificité se dégage de ces approches?

- Quelle place chacune de ces approches accorde t elle au sociologue dans la cité? Le sociologue a t il un rôle dans la "vie politique" et lequel?

 

Bourdieu.

- Les rapports sociaux sont des rapports de force et d'inégalité. Cette inégalité se fondera sur la possession de trois types de capitaux distincts : le capital économique, le capital social et le capital culturel. Les trois sont bien distincts mais leur cumul sera la caractéristique d'une société de classe.

- L'exercice du pouvoir et de la domination ne se fait pas dans le seul cadre des classes sociales. la concurrence existe également à l'intérieur de chaque champ.

- Enfin la violence sera au centre des rapports sociaux; violences multiples desquelles émerge la violence symbolique ("imposition par un pouvoir arbitraire d'un arbitraire culturel").

Le sujet et les déterminismes.

 Bourdieu refuse deux conceptions opposées de l'individu : d'une part le subjectivisme qui accorderait toute liberté à l’acteur, d'autre part le déterminisme objectiviste qui refuse toute liberté à l'individu.

Cependant il tient à retenir la conception du déterminisme méthodologique comme support de la recherche en sociologie. L'important pour le sociologue est alors de dégager les régulations qui apparaissent dans les comportements des agents et qui révèlent des déterminismes cachés du système social. Il cherche à dépasser cette opposition entre subjectivisme et objectivisme à l'aide du concept d'habitus, "ensemble des schèmes inconscients de perception, de pensée et d'action que les sujets vont mettre en oeuvre dans leurs pratiques", résultat de l'intériorisation des conditions objectives de l'individu. Ainsi tous les individus ont une liberté d'action mais celle ci sera médiatisée par cet habitus. La reproduction du système social ne se fera pas de façon mécanique mais passera à travers les stratégies des acteurs.

La conception de la science sociale.

Il retient du structuralisme le fait que la régulation du système est souvent caché çà la conscience des agents mais il lui reproche de concevoir leurs réactions que sous l'angle de l'automaticité. A l'inverse il conserve de l'interactionnisme le rôle essentiel de l'interaction mais reproche à cette démarche de ne pas tenir compte des déterminations sociales antérieures des agents.

Le sociologue dans la cité.

Le sociologue doit veiller à ne pas répondre seulement à une demande sociale "d'expertise" qui proviendrait des classes dominantes. Son rôle est de dévoiler les mécanismes sous jacents de reproduction afin de pouvoir s'en libérer.

 

Ordre et désordre (Balandier et Touraine).

- Dans cette conception "dynamique" des sociétés la stabilité n'est jamais que provisoire. Les processus de changement sont constamment à l'oeuvre et affectent les différents domaines de la société à des vitesses variables. Dans cette optique il est illusoire de vouloir opposer l'ordre au désordre et l'individu au système; le terme même de système est alors discutable.

- Le sociologue, avec Alain Touraine, s'engage à plus d'un titre : il aide à la mise en évidence des futurs modèles culturels et aide les acteurs collectifs (ouvriers, femmes, ...) à prendre conscience de leur position (avec "l'action participante"), en cela il a l'ambition de pouvoir infléchir sur les actions sociales.

 

Crozier.

- Son travail démarre de l'étude des organisations et non de la société dans son ensemble. Mais en établissant des comparaisons entre des modèles nationaux d'organisation il retrouve les approches comparatives. Dans "l'acteur et le système" il aborde une analyse "macrosociologique" avec le concept de système d'action concret.

Retenant l'importance des contraintes de l'organisation mais acceptant l'idée de l'autonomie de l'individu il est amené à adopter une conception spécifique de la rationalité, la "rationalité limitée".

- Le rôle du sociologue sera un rôle d'expertise, de diagnostic des dysfonctionnements de l'organisation et de formulation de propositions permettant d'accroitre l'efficacité de l'ensemble (de l'action collective).

 

Boudon.

Il s'oppose aux conceptions holistes du social. Il faut d'abord retenir l'autonomie de l'acteur, les faits ne devant être conçus que comme les résultats d'effets d'agrégation. Le sociologue doit donc, comme l'historien, donner des explications à des faits singuliers, mais sa spécificité tient dans le fait où il cherchera à mettre l'accent sur les structures sous-jacentes à l'action individuelle.

Dans ces conditions il n'existe pas de "lois" (au sens réaliste qu'on a pu leur donner) sinon locales et probabilistes. Boudon privilégie alors la notion de modèle à celle de loi.

Le rôle du sociologue consistera alors en une critique des conceptions holistes de la société, des affirmations à caractère prophétique et des idéologies.

 

 

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