BECKER Howard Saul : COMMENT PARLER DE LA SOCIETE - La Découverte - 2009

 

INTRODUCTION

« Mes collègues  sociologues et autres spécialistes des sciences sociales aiment bien faire comme s’ils avaient le monopole de la création de ces représentations, comme si la connaissance qu’ils produisent sur la société était la seule « réelle » connaissance sur le sujet. Rien n’est moins vrai. Ils aiment prétendre aussi – c’est idiot – que leurs méthodes pour représenter la société sont les meilleures, voire le seul moyen de travailler correctement, ou que ces méthodes nous protègent de toutes sortes d’erreurs épouvantables qu’autrement nous ne saurions éviter. Ce discours est une forme typique d’abus de pouvoir professionnel. Aller voir comment s’y prennent, pour représenter la réalité sociale, les gens qui travaillent dans d’autres domaines (…) voilà qui ouvre des perspectives d’analyse et des possibilités que les sciences sociales ont souvent ignorées(…)». (H.S. Becker page 21)

 

            En quelques lignes, H.S. Becker présente l’objectif de son travail : comment parle-t-on de la Société (et comment la représente-t-on ?) dans d’autres disciplines que les sciences sociales et que gagneraient les sociologues à connaître ces autres façons de faire ? Cela l’amène à aborder dans cet ouvrage des thèmes aussi divers que les romans et les récits de fiction, le théâtre et les films, les photographies, les cartes et les tableaux statistiques, les biographies et les histoires de vie, les récits ethnographiques et les modèles mathématiques,… L’ambition est de toute évidence démesurée (qui pourrait, sans même prétendre les maîtriser, connaître ce qui est fait dans tous ces domaines ?), démesurée et dangereuse diront certains et ce d’autant plus que plus on avance dans l’analyse et plus il semble difficile de maintenir des frontières étanches entre  les diverses manières de faire et les diverses disciplines.

Le travail de Becker peut il être qualifié de « relativiste » ? Non si on entend par là que « tout se vaut » et que la science ne serait qu’un discours parmi d’autres mais il l’est dans la mesure où Becker considère qu’on ne peut apprécier la valeur d’une démarche qu’en fonction de l’objectif qu’elle s’est donné ; en ce sens, tout (ou presque) est bon et connaitre (et reconnaître) les autres manières de faire ne peut qu’enrichir les analyses en sciences sociales.

 

L’ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première, l’auteur s’intéresse aux problèmes que pose toute représentation de la société (quelle que soit la discipline en cause). Dans la deuxième partie Becker présente un certain nombre d’exemples qui sont autant d’illustrations.

 

PREMIERE PARTIE – IDEES

 

LA REPRESENTATION, UN TRAVAIL COLLECTIF

Reprenant la démarche inaugurée dans « Les mondes de l’art », Becker rappelle d’abord que la représentation n’est pas un travail individuel du au seul producteur de représentation mais un travail collectif impliquant aussi bien les « fabricants » de représentations que leurs utilisateurs. Certes, le « fabricant » devra sélectionner les données qu’il présentera, les mettre dans un certain ordre, choisir le support par lequel la représentation sera transmise, toutes opérations qui font que la représentation est un « artefact » et non une représentation « exacte ». Mais il faudra aussi interpréter ces données et cette représentation (étant entendu que « faits » et « interprétation » ne sont guère dissociables), interprétation qui suppose qu’il existe une « communauté interprétative » unissant le fabricant à l’usager de façon à minimiser les risques de mésinterprétation. Cette interprétation est donc le résultat d’une division du travail entre fabricant et usager, division fluctuante selon les cas : ainsi, pour un tableau statistique, l’interprétation sera généralement donnée par le « fabricant » alors que pour une photographie, la synthèse nécessaire à l’interprétation sera plus souvent faite par le spectateur lui-même.

Mais, pour que les faits soient admis par la communauté interprétative, il faut un critère de vérité qui ne sera pas le même suivant le type de représentation (selon Becker, le critère de vérité d’une démonstration mathématique n’est pas celui de la recherche empirique). La vérité repose donc en partie sur un accord des partis en présence : Becker montre, en relatant un travail qu’il a effectué avec des étudiants en sciences sociales et des étudiants en Arts que, si la vérité est un bien reconnu par tous, il n’y a pas de vérité en soi mais seulement une réponse plus ou moins crédible à une question particulière. En ce sens, pour Becker, il n’y a pas de méthode supérieure à une autre, tout dépend à quelles questions elle permet de répondre (« toutes les méthodes sont parfaites » dans le sens où elles sont parfaites pour une question particulière et un usager spécifique). Dans ces conditions, la représentation de la société dépendant de la sélection et de la mise en forme des données, on peut s’attacher à une « esthétique de la réalité ».

 

STANDARDISATION ET INNOVATION

Cette présence d’une « communauté interprétative » suppose en outre l’existence d’une certaine standardisation de la représentation. En effet, la standardisation concernant, par exemple, les tableaux ou les articles, permet de tirer les informations nécessaires de la manière la plus efficace possible. Mais, la standardisation peut aussi avoir des effets pervers pour peu qu’elle ne soit pas adaptée au cas étudié. Le recours à l’innovation ne doit donc pas être négligé : l’auteur prend ainsi l’exemple d’innovations dans le domaine de la représentation des données statistiques (« diagramme à tige à feuilles, « boîte à moustaches »,…). Mais il constate que ces innovations peinent à être acceptées, les « fabricants » de représentations préférant s’en tenir aux méthodes standards soit parcequ’ils ne maîtrisent pas ces innovations, soit parcequ’ils craignent que les utilisateurs ne sachent pas s’en servir (ou refusent l’effort supplémentaire que cela réclame), soit, plus fondamentalement, parce que l’abandon des méthodes initialement acceptées revient à attaquer ceux qui les utilisent et à remettre en cause une des sources de leur statut prestigieux.

On retrouve ici les freins classiques à toute introduction d’une innovation. Manifestement, Becker regrette cette tendance forte au refus de l’innovation et il conseille aux spécialistes de sciences sociales de s’intéresser au domaine artistique où l’innovation est valorisée (au point d’être parfois une « norme »).

 

QUESTIONS MORALES.

Mais cette représentation ne pose pas seulement des questions « techniques » de choix des données ou d’interprétation, elle pose aussi des questions morales. Celles-ci sont de deux ordres. La première question que pose Becker est celle de voir dans quelle mesure un type de représentation influence, ou peut influencer, l’usager : on peut penser par exemple à l’utilisation de la musique ou des prises de vue dans un film. Il est clair que si l’usager n’est pas conscient de l’effet de ces procédés, on pourra parler de « manipulation » (on voit encore le rôle du partage du travail entre fabricant et usager). Becker doute que la solution généralement adoptée qui consisterait à présenter les choses « de manière neutre » résolve la question car cette manière de faire suppose en fait que l’usager partage les mêmes présupposés moraux que le « fabricant » et arrivera aux mêmes conclusions morales

La deuxième question « morale » est liée à la recherche des causes d’un phénomène.

Becker déplore que la recherche des causes se fasse généralement selon un « modèle additif » dans lequel les causes sont indépendantes, chaque cause expliquant une certaine part du phénomène. Il lui préfère la mobilisation d’un modèle « multiplicatif » où c’est la conjonction des causes qui explique le phénomène, celui-ci disparaissant si une seule des causes est absente[1]. Le modèle additif est non seulement inadéquat pour expliquer la présence de certains phénomènes mais, en plus, il incite à assimiler la nature de la cause au caractère « moral » du phénomène : ainsi, on considèrerait qu’un phénomène moralement blâmable serait du à de « mauvaises causes ». On comprend alors le désir fréquent qu’une condamnation morale soit appuyée par des données scientifiques. Becker nous offre d’ailleurs quelques lignes éclairantes sur les réactions provoquées par son analyse de la déviance (à rapprocher des réactions à l’analyse du crime par Durkheim – voir annexe).

 

DEUXIEME PARTIE - EXEMPLES

La deuxième partie du livre est consacrée à la présentation de quelques exemples tirés de multiples domaines.

 

PARABOLES, IDEAL-TYPE ET MODELES

Becker s’intéresse d’abord aux représentations qui, explicitement, ne prétendent pas coller exactement à la réalité : la parabole, la construction d’un ideal-type et les modèles mathématiques. Trois méthodes qui ont des différences manifestes mais ont pour point commun d’être analytiques et de ne pas prétendre décrire les choses telles qu’elles se passent mais de les décrire telles qu’elles devraient se passer si le réel était conforme au modèle. Si l’ideal-type et la modélisation mathématique sont fréquents dans le cadre des sciences sociales, Becker regrette la sous utilisation de la parabole.

 

LA PHOTOGRAPHIE

La photographie peut s’inscrire dans au moins trois domaines proches les uns des autres : le « photo-journalisme », la « photo- documentaire » et la « sociologie visuelle » (dont il regrette la sous utilisation en sciences sociales tout en notant que les biologistes ont beaucoup moins d’hésitations à utiliser la photographie). Les frontières entre ces trois domaines sont floues (et elles le sont de plus en plus) mais Becker montre que la structuration de chaque champ dépend des sens que la photo revêt en fonction de son utilisation « par des gens différents dans des cadres différents ». Ainsi,  la photo dans le cadre du « photo-journalisme » a généralement pour objectif d’illustrer les idées préconçues du lecteur (ce qui la différencie de la « sociologie visuelle »). La photo- documentation est, quant à elle, intimement liée à des besoins  d’exploration et/ou de réformisme social.

           

ECRITS SOCIOLOGIQUES

L’auteur présente ensuite le travail du sociologue Erving Goffman (notamment « Asiles ») pour montrer comment le chercheur doit éviter d’adopter les définitions conventionnelles des mots utilisés. En effet, accepter ces définitions revient à accepter implicitement les usages et conventions des parties en présence et notamment des groupes dominants. Le chercheur doit donc forger ses propres catégories : ainsi, l’utilisation du terme « Institutions totalitaires » (ou « Institutions totales ») dans le livre « Asiles » permet d’inscrire dans une même catégorie les asiles, les camps de concentration, les prisons,… Le refus des définitions conventionnelles permet donc de produire du « savoir scientifique ».

Mais se pose alors la question de la « voix du chercheur ». Est-elle la seule légitime ? Doit-elle surplomber les autres voix ?

 

THEÂTRE ET ROMANS

Becker, en reprenant  le concept de « dialogique » tiré de l’analyse littéraire (Bakhtin), se demande comment intégrer les voix des différents groupes participant à la réalité sociale. Il se tourne vers le théâtre en mobilisant deux exemples : dans une pièce de Churchill sur la Roumanie de 1989, plusieurs personnages font entendre des voix distinctes ;  dans une  pièce de Shawn, la voix dominante est la « mauvaise voix », celle d’un personnage pronazi ce qui laisse au spectateur le soin d’élaborer « l’autre voix ».

Le roman constitue un axe d’entrée privilégié pour la représentation de la société et Becker va en utiliser trois exemples très différents. Il montre comment le livre « orgueil et préjugés » de Jane Austen constitue le récit ethnographique d’une situation locale de choix du conjoint. Bien qu’il s’agisse d’une fiction et non d’un travail sociologique, Becker estime qu’il peut être une source d’analyse sociologique par la foule de détails que Jane Austen fournit et qui oblige le lecteur à faire les raisonnements adéquats.

Georges Perec constitue un cas d’un autre ordre puisqu’il a une formation de sociologue et considère qu’une partie de son travail relève de la sociologue. Becker récuse cette dernière idée car Perec n’essaie jamais d’apporter de preuve de ce qu’il avance mais ses livres ne relèvent pas non plus du domaine romanesque. Toutefois, il s’agit bien de représentation de la Société : à travers trois récits (« Les choses », « Tentative d’épuisement d’un quartier parisien », « Je me souviens ») il entreprend de décrire minutieusement une des strates de la société française à un moment particulier de son histoire.

Enfin, l’ouvrage « Les villes invisibles » d’Italo Calvino constitue la description abstraite de 55 villes à travers un dialogue où chaque ville contient ses caractéristiques propres et ses opposés. A travers ces paraboles, on a un travail analytique mais différent de celui qui pourrait être proposé par un sociologue.

 

COMMENTAIRES 

Le travail de Becker pourrait fort bien ne pas s’arrêter là et on est tenté de le poursuivre ; il manque notamment un passage consacré aux romans de science-fiction (on pensera parmi eux aux plus proches de la sociologie tels les nouvelles de Sheckley ou les romans de Pohl) mais on peut penser aussi à  la manière dont les premiers romans de Jean –Philippe Toussaint (« La salle de bains » , « Monsieur », « L’appareil-photo »,…) traitent des relations sociales dans une optique quasi interactionniste. Du  côté du cinéma, il y a pléthore : les films de Ken Loach, évidemment, si proches de diverses perspectives sociologiques ou bien la manière dont la « réalité » est filmée dans les « Quatre cent coups » de Truffaut ou dans le magnifique « Le petit fugitif » de Morris Engel, précurseur de la « nouvelle vague ». Et comment prendre en compte la représentation de la société effectuée par Michael Moore dans ses films ? A l’autre bout du spectre envisagé, et puisque Becker fait référence à la modélisation mathématique, on peut se demander si le théorème Arrow-Debreu a encore à voir avec la représentation de la Société ? Finalement, à travers ces problèmes liés à la représentation, on retrouve le questionnement de Georg Simmel « Comment la Société est-elle possible ? ».

On retrouve dans ce livre du « pur Howard Becker » : une langue simple, claire et précise et une pensée qui semble vagabonder d’un thème à l’autre (rendant particulièrement difficile la synthèse de ses propos), développant ses idées à partir d’exemples particuliers et d’anecdotes. Mais, surtout, un courage certain  à embrasser un aussi vaste domaine et à dépasser les frontières disciplinaires sans pour autant les ignorer. Un réel plaisir, donc, pour le lecteur qui sait se libérer des attitudes dogmatiques et de la fausse quiétude qu’entraine la certitude de la supériorité de sa discipline, de sa méthode de prédilection ou de sa science. Oser penser en dehors des sciences sociales pour améliorer ces mêmes sciences sociales. 

 

 

ANNEXE

H.S. Becker raconte dans son livre les difficultés qu’il a pu rencontrer en présentant son études sur la déviance («Outsiders »). Ce n’est pas sans rappeler les critiques que Durkheim dût essuyer à propos de son célèbre chapitre sur « la nécessité du crime ». Quelques extraits ci-dessous :

 

« Horrifiés par un tel relativisme, les  critiques m’ont souvent posé ce genre de question : « Et le meurtre, alors ? Ca, c’est vraiment déviant, non ? (…) la plupart des gens qui s’intéressent aux problèmes de société ne se contentent pas d’identifier comme déviant ce qui leur déplaît selon des critères en vigueur dans un milieu social. Ils veulent pouvoir dire que ces critères pour déterminer ce qui est mal ne sont pas seulement les critères de ce milieu social, mais que c’est la science qui a montré , de manière scientifique, que ces actes sont mauvais. Ces critiques ne voulaient pas que le mot « déviant » soit un simple mot technique défini comme « quelque chose que certains participants d’une situation considèrent comme mal » ; ils voulaient que cela signifie « mauvais et prouvé comme tel par la science ».

« Et le meurtre alors ? ». Cette question provocante cherchait à me faire nier ce qui est évident pour tout membre bien socialisé et rationnel de notre société : que quelque chose dont nous savons tous que c’est mal, comme le meurtre ou l’inceste, est réellement quelque chose de mal. Quand je leur disais que j’étais d’accord avec eux, que je pensais et étais disposé à dire que le meurtre était condamnable, ils n’étaient pas contents ; cela ne les satisfaisait pas que je sois d’accord avec eux pour dire que c’était mal. Je me suis demandé pourquoi ce n’était pas assez de dire que le meurtre est condamnable, immoral. Qu’est ce qu’on gagne à dire aussi que c’est « déviant » ? Ce que l’on gagne est évident : l’autorité de la science. Car un jugement sur le mal est un argument « théologique », et dire que quelque chose est mauvais est un jugement moral. Et même ceux qui sont fermes dans leurs convictions savent qu’ils ne peuvent pas convaincre les non- croyants avec ce genre d’argument. Ils veulent un argument qui marche pour les non-croyants aussi. Cet argument, c’est la science, car on suppose que tout membre bien socialisé d’une société contemporaine y croit. »

(H.S. Becker – page 154 - 155)

 

 

 

 

 

 



[1] Becker utilise la métaphore de la multiplication où la seule présence du zéro donne un même résultat quel que soit le chiffre multiplié.

 

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