Didier DEMAZIERE et Maria-Teresa PIGNONI - CHOMEURS : DU SILENCE A LA REVOLTE - - Hachette – 1999

(Note de lecture parue dans DEES n°117 – Octobre 1999)

 

Pour les professeurs de SES, les chômeurs représentent l’exemple type de groupe pour lequel l’action collective est nécessaire mais guère possible : nous savons avec Olson que plus un groupe est important, moins la possibilité d’action collective est présente (La logique de l’action collective) ; depuis Lazarsfeld, que la situation de chômage entraine un désengagement de l’ensemble des activités collectives (Les chômeurs de Marienthal). En cela, les diverses démarches sociologiques aboutissaient à un résultat inverse de celui du sens commun selon lequel la multiplication de personnes exclues ne peut qu’aboutir à une « explosion sociale ». Le gonflement du nombre de chômeurs est il alors propice à l’action collective ou à l’apathie ? Comme le montrent les auteurs, la réalité est entre ces deux extrêmes : la protestation et l’action collective ne sont pas hors de portée  des chômeurs ; les mouvements des hivers 1997 et 1998 (sur la « prime de Noël ») en sont un exemple et nous en trouvons d’autres au cours de l’Histoire (1848, fin du XIXème siècle, crise des années 30). Cependant, il a  fallu plus de vingt ans pour que les premiers essais de mobilisation de chômeurs aboutissent aux protestations de l’hiver 1997.

La difficulté première des cette mobilisation est qu’elle réclame une prise de position paradoxale : le but premier du chômeur est de sortir de sa condition ; se mobiliser en tant que chômeur, c’est donc revendiquer une position qu’on ne reconnait pas et dont on cherche à sortir,  revendication qui n’est pas acceptée par le reste de la société. Les chômeurs devront donc dépasser le «paradoxe d’Olson » ainsi que la dévalorisation de leur propre image, mais ils devront surtout participer à redéfinir la condition de chômeur, la société « n’offrant » jusqu’à présent que deux images possibles du chômeur : soit le « bon chômeur » qui se tait et fait tout pour retrouver un emploi, celui qui tient comme il faut le rôle qui lui est prescrit (on retrouve d’ailleurs une situation similaire à celle du « bon malade » telle que l’a décrite Robert Murphy dans Vivre à corps perdu) ; soit le « faux chômeur » profitant des allocations pour vivre aux crochets de la société (on reconnait les craintes d’une « culture d’assistance »). Par ailleurs, l’image du chômeur est concurrencée par d’autres images possibles : le « demandeur d’emploi » voire, dans certains cas, « l’offreur de services » , « le pauvre », « l’exclu »,…Le fait est que le chômeur ne peut être perçu que soit comme quelqu’un d’actif qui cherche à s’en sortir individuellement (le demandeur d’emploi) soit comme un individu «dépendant » , « traité » par la société (l’exclu) ; on notera dans ce dernier cas la pertinence des réflexions  de Georg  Simmel sur les pauvres (voir note de lecture).

Aucune de ces définitions n’autorise donc l’image d’un groupe entreprenant une action collective. Cette émergence de l’action collective n’a pu se faire que lentement sur des bases locales. On retrouve les éléments classiques permettant de surmonter les obstacles l’action collective : les chômeurs vont d’abord rejoindre différents comités pour en retirer un intérêt personnel (conseils, regroupements pour améliorer la recherche d’emploi,…) puis une certaine chaleur, une possibilité d’être ensemble pour partager des expériences et tenir le coup (on retrouve les thèses d’Hirschmann sur les bénéfices de l’action collectives abordées dans Bonheur privé et action publique). Enfin, au sein de ces comités, les chômeurs vont développer des actions d’entraide et bénévoles : distribution de secours en nature, réfection et vente de vêtements d’occasion, aide pour résoudre les problèmes administratifs, offre de services divers à très bas prix, aide à la rédaction de CV, confection et vente de journaux,… Il y a là le développement d’un véritable travail associé à la condition de chômeur. De plus, à travers ces diverses actions, les associations de chômeurs réussissent à articuler les trois objectifs qui sont le regroupement, la défense et la mobilisation, préalables à la redéfinition de la situation.

            Il ya donc élaboration d’une nouvelle définition du chômeur comme figure permanente, individu à part entière qui peut s’appuyer sur sa condition perçue comme durable pour développer une action collective. Cependant, cette reconnaissance d’une condition du chômeur participe aussi à une transformation de la société car elle remet implicitement en cause le lien traditionnel qui existe entre le travail et le revenu.

            L’enseignant en terminale pourra trouver dans cet ouvrage de multiples apports pour son cours et/ou la réflexion de ses élèves : les obstacles à l’action collective, la situation du chômeur dans la société, des réflexions sur la « disparition de la valeur travail », la déviance et l’exclusion, le concept de «définition de la situation » et une illustration de la construction d’un embryon de mouvement social.

 

 

 

 

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