SOIGNER LES MORTS POUR GUERIR LES VIVANTS

SOIGNER LES MORTS POUR GUERIR LES VIVANTS

Magali MOLINIÉ – « Les empêcheurs de penser en rond » - 2006.

 

La plupart des ouvrages portant sur le deuil s’intéressent  à la situation intrapsychique de l’endeuillé. Magali Molinié veut au contraire savoir ce qu’il se passe entre l’endeuillé et le défunt et elle s’intéresse pour cela à « ces morts qui ne passent pas ».

En effet, on peut estimer qu’environ 20% des deuils sont à mettre au rang des « deuils problématiques » (« compliqués » ou « traumatiques »). Ceci ne veut pas dire, bien sûr, que 80% des deuils se passent bien  mais il existe probablement un processus « normal » de deuil. Dans la plupart des travaux dans lesquels on a essayé de déterminer les caractéristiques du « deuil normal », on retient trois étapes successives, le choc et l’hébétude qui peuvent durer de quelques heures à plusieurs jours, l’étape de la dépression ou du repli (de plusieurs semaines à un an), enfin le stade de la « récupération ». Ces diverses étapes suivent des temporalités très variables suivant les individus. Mais a delà de cette variabilité des deuils, on s’accorde à dire qu’il existe aussi des deuils « problématiques » voire »pathologiques » : le DSM3, le DSM3-R et le DSM4 (classifications internationales des troubles mentaux) essaient de distinguer le deuil normal du deuil pathologique par l’ampleur de la réaction et des handicaps succédant au deuil, la durée de l’affliction et d’autres critères.

A la suite du texte fondateur de Freud « deuil et mélancolie », on a longtemps considéré que le deuil problématique était d’abord mélancoliques (détournant d’ailleurs le sens du texte). En fait, le « deuil mélancolique » n’est pas le plus fréquent, il faut également tenir compte des « deuils maniaques », des deuils psychotiques » (pouvant amener à des situations de délire chronique) et, les plus fréquents, les « deuils névrotiques » qu’on subdivise en « deuils hystériques » (qui entrainent une dépression de longue durée et une identification forte au défunt) et les « deuils obsessionnels » (avec une asthénie intense). Parmi les « deuils compliqués » on retient également les « deuils différés » dans lesquels le déni se prolonge, les « deuils inhibés » où les émotions sont refoulées et réapparaissent ultérieurement et les « deuils chroniques » ou « deuils sans fin ». Certaines caractéristiques sont liées à ces deuils pathologiques. Freud y voyait le signe de personnalités narcissiques et immatures ; pour Bowlby, les deuils précoces sont prédisposants au deuil pathologique notamment à cause de l’incapacité de l’environnement à les prendre en charge. Il faut ajouter à ça d’autres éléments comme une éventuelle impossibilité de donner un sens à la perte du proche, une persistance de la culpabilité et du remord liés notamment à un devoir de protection envers le défunt. Les « morts qui ne passent pas » peuvent être aussi le fait de circonstances particulière : mort violente décès précoces, rites de deuil non réussis,... Le lien qui unit le défunt à l’endeuillé est bien sûr essentiel. Le DSM3 classe parmi les deuils les plus perturbants la perte d’un enfant, le suicide d’un conjoint puis la perte d’un conjoint. Freud avait de son côté construit son analyse du deuil à partir du décès du père. Magali Molinié note qu’il y a, d’après elle, un assez grand nombre de décès de frère ou de sœur durant l’enfance, ce qui contraste avec le peu de recherches que cela a suscité.

On voit donc, qu’en établissant un  modèle général du deuil, qui a sa pertinence, on aboutit à une variabilité extrême qui fait que « chaque deuil est unique ».

 Mais d’où vient que certains deuils ne finissent pas ? Pour Freud, il s’agit d’un échec du « travail de deuil » qui devrait aboutir à s’adapter à la perte de l’autre. Mais cela suppose implicitement que la mort est un fait ponctuel (on est soit mort soit vivant) et que la frontière entre ego et autrui est simple et claire. Cependant, l’ethnologie nous montre que cette idée partagée par les occidentaux n’est pas universelle. Les Dayaks, par exemple, optent pour des funérailles doubles distantes de plusieurs années, les deuxièmes permettant de transformer les défunts en « grands ancêtres ». On n’est d’ailleurs pas si loin des impressions données par des personnes interrogées qui voient dans le défunt plus un » double, une personne qui est en elles, qu’un fantôme ou un ectoplasme. Magali Molinié préfère se placer dans la continuité de Karl Abraham pour qui, à l’inverse de Freud, l’objectif du deuil est « d’introjecter » l’être perdu et non de parachever sa séparation.

Après ces rappels, Magali Molinié reprend l’analyse à partir d’une question trop souvent délaissée : « que devient le défunt ? » car le défunt a toujours un ou des liens avec l’endeuillé et c’est la transformation de ce lien qui constitue le deuil à proprement parler, deuil défini comme «l’ensemble des actes qui permettent de transformer les morts, les vivants et la relation qui les lie ». Dans ces conditions, l’être en deuil n’est plus perçu comme un individu à ,une adaptation nécessaire (« travail de deuil ») mais comme un acteur de son deuil. C’est pourquoi Magali Molinié préfère l’appellation « deuilleur » à celle « d’endeuillé ». Parallèlement, cela amène à donner une certaine réalité au défunt qui ne peut plus être conçu seulement comme une « croyance » mais comme un être sociologiquement existant parcequ’inséré dans une relation soumise à évolution. Mais cela amène à traiter les morts en tant qu’êtres sociaux et présents dans la modernité européenne. C’est ce qu’elle s’applique à faire à travers vingt deux entretiens dans lesquels elle ne s’intéresse pas seulement aux personnes endeuillées mais aux personnes qui ont un lien problématique avec un mort. Cela peut aller de la personne qui ne sait pas dans quelle communauté le défunt doit être réintégré (juif/ catholique, Algérien/ Français) à la mère qui apprend le décès de sa fille par suicide deux ans plus tard. Autant de cas différents mais pour lesquels la redéfinition du défunt  et du vivant se fait problématique.

 

COMMENTAIRES

Magali Molinié est psychologue clinicienne dans l’équipe de Tobie Nathan (centre Georges Devereux). La précision est importante puisque Tobie Nathan est un des grands noms de « l’ethno-psychiatrie » qui fait le lien ente psychiatrie et ethnologie et l’approche de Magali Molinié , loin de s’en tenir à une perspective psychologique « classique », embrasse également des perspectives historique et ethnologique ce qui la mène droit vers une approche sociologique interactionniste. Le terme « interactionniste » peut paraitre abusif concernant des défunts qui, a priori, n’ont plus guère l’occasion de se manifester et on pourrait se contenter de parler de « lien »  mais à travers le deuil se fait tout un travail de redéfinition des statuts ; et la redéfinition du défunt par le « deuilleur » entraine aussi une redéfinition du deuilleur : à travers cet effet quasi performatif, on peut se risquer  à parler d’interaction. Cela nous rappelle qu’il n’y a nul besoin de deux hommes ou femmes pour parler d’interaction. L’interaction homme – animal est une évidence depuis longtemps mais on peut aussi constater l’interaction entre individus et objets : le travail de Julien Langumier est de ce point de vue tout à fait éclairant quand il montre comment les victimes d’une inondation redéfinissent les objets abîmés (entre ce qui est jetable, ce qui est sans importance, ce qu’on va garder même foutu,...). Pour ce qui est des défunts, on ne peut qu’être frappé par le fait que les propos de Magali Molinié trouvent un écho à travers les relations que les islandais entretiennent avec leurs morts (voir les travaux de Christophe Pons).

Entre les superstitions incontrôlées et un positivisme asséchant qui n’accorde aucune réalité aux défunts, Magali Molinié offre une voie étroite mais combien prometteuse consistant à s’intéresser au devenir des défunts.

 

 

 

 

 

 

 

Liens internes vers les articles cités

Karine Roudaut : « Ceux qui restent – Une sociologie du deuil » http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/notes-de-lecture-en-sociologie/ceux-qui-restent-une-sociologie-du-deuil.html

 

Gaelle Clavandier « Sociologie de la mort » http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/notes-de-lecture-en-sociologie/gaelle-clavandier-sociologie-de-la-mort-vivre-et-mourir-dans-la-societe-contemporaine-armand-colin-20009-note-de-lecture-par-th-rogel.html

 

Christophe Pons http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/pons-christophe-le-spectre-et-le-voyant-les-echanges-entre-morts-et-vivants-en-islande.html

 

Christophe Pons http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/les-liaisons-surnaturelles.html

 

Régis Boyer : «  La mort chez les anciens scandinaves » - http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/autres/la-mort-chez-les-anciens-scandinaves.html

 

Patrick Williams : « Nous, on en parle pas » - Les vivants et les morts chez les manouches –

 http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/http-mondesensibleetsciencessociales-e-monsite-com-pages-notes-de-lecture-ethnologie-et-folklore-html.html

 

Julien Langumier : « Survivre à l’inondation » - http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/pages/notes-de-lecture/ethnologie-et-folklore/j-langumier-survivre-a-l-inondation-pour-une-ethnologie-de-la-catastrophe-ens-editions-2008.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

1. Dominique (site web) 04/01/2013

je ne sais pas si cette note de lecture est fidèle au livre de Magali MOLINIÉ mais peu importe, elle est passionnante, elle expose des idées intéressantes, elle fait réfléchir et ouvre des pistes, excellent pour les neurones .... j'ai pensé que le travail d'Eugène ENRIQUEZ (qui était mon prof à la fac à Jussieu) devrait t'intéresser. Pour te donner une idée voici un lien vers une fiche de lecture (un peu longue) de son livre majeur (reprise de sa thèse de doctorat, à l'époque où l'on passait 10 ans à écrire une thèse !) "De la horde à l'état", 1983
http://1libertaire.free.fr/HordeEtatEnriquez.html

Tu dois connaître (puisque tu fais référence à ses travaux) le film "Les yeux fermés" de Clément DORIVAL et Christophe PONS, 59’ / France / 2011 / Lieux Fictifs, CNRS IMAGES qui expose les relations que les islandais entretiennent avec les morts
je n'ai pas trouvé la version intégrale mais ici une présentation :
http://filmdechercheur.demo.inist.fr/spip.php?article241
N'y avait-il pas aussi en Bretagne des coutumes qui unissaient les vivants et les morts dans des liens très "vivants" un peu similaire à ceux que l'on retrouve aujourd'hui en Islande ... Il me semble en avoir entendu parler en visitant les "enclos paroissiaux" de la baie de Morlaix

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