SIMMEL : SECRET ET SOCIETES SECRETES

                                   SECRET ET SOCIETES SECRETES.

                                               (George SIMMEL)

                                              (éditions Circé - 1991).

 Secret et sociétés secrètes.

a) Le propos premier de Simmel est de rappeler que si toute relation entre les hommes récla-ment un certain savoir sur autrui , ce savoir ne doit pas être parfait pour que l'interaction fonc-tionne. Le non-savoir, l'ambiguité, le flou, le mensonge et le secret sont des éléments indispen-sables au fonctionnement de l'interaction et sont sociologiquement positifs (même s'ils peuvent être négatifs d'un point de vue moral). Il y a là une approche à retenir et à mettre en opposition avec les théories de la transparence ( qu'elles soient philosophiques, "communicationnelles" ou économiques).

b) Il aborde d'abord le problème des interactions en général et met en évidence cinq concepts indispensables à l'établissement des interactions sociales : la vérité et l'erreur, le mensonge, le secret, la confiance.

 

- L'à peu-près et l'erreur ont autant d'importance fonctionnelle que la vérité.

Pour pouvoir établir une relation avec autrui il est évident que nous devons avoir des informa-tions sur autrui. Mais cette connaissance que nous avons de lui n'est pas une reproduction de ce qu'il est : c'est d'abord ce que veut bien nous transmettre l'autre et ce n'est qu'une recom-position de son "for intérieur". C'est ensuite le résultat des premiers éléments que nous percevons de l'autre. Ainsi A et B peuvent avoir des images différentes mais également vraies de M.

L'important n'est donc  pas la justesse des images ou des informations mais que les images respectives que A et B ont d'eux mêmes fassent interaction. Ainsi la vérité et l'erreur sont également fonctionnelles et nous donnent les bases de l'interaction.

- Le mensonge.

De même la vérité et le mensonge sont également indispensables dans l'établissement de l'interaction. D'une part parceque le mensonge, en permettant au plus malin d'asseoir son pou-voir sur les autres, permet d'établir un système hiérarchique. D'autre part parcequ'une interac-tion suppose que certains éléments des interactants ne doivent pas être connus de l'autre. La sincérité et le mensonge sont donc des instruments nécessaires à l'établissement des forces "socialisantes" (harmonie, entente, action commune,...) et de la part de distance (concurrence, répulsion,...) nécessaire dans toute relation sociale.

- Le secret.

Il a une fonction sociologique essentielle. Le secret portant, par exemple, sur certaines activités de l'individu lui permet d'échapper au contrôle des autres; c'est donc un moyen d'extension de la vie personnelle, un facteur de différenciation entre les individus et un élément de l'individualisation.

Par ailleurs le secret ne recouvre pas forcément des actions répréhensibles, il peut recouvrir également des gestes héroïques. On perçoit ici que le secret a pour effet de donner de la valeur à son contenu (une information n'a pas tant de valeur en elle même que parcequ'elle est secrète). Mais parallèlement la valeur du secret tient aussi au fait qu'il peut être révélé, qu'on peut donc faire l'objet d'une trahison.

Le secret et sa trahison possible sont donc deux éléments essentiels des interactions : la rela-tion entre les hommes est caractérisée par la part de secret qu'elle renferme mais l'évolution ultérieure de cette relation est déterminée par les tendances contraires au maintien du secret et à sa révélation.

Simmel fait ensuite l'hypothèse qu'il;existe un "quantum" fixe de secret dans une société mais que ce secret passe d'un objet à l'autre au cours de l'histoire; ce qui était secret peut être vécu comme public, ce qui était public entre dans l'intime et le secret; ainsi Simmel voit une ten-dance selon laquelle les affaires de la collectivité deviennent de plus en plus publiques et les affaires privées de plus en plus privées.

- La confiance.

Dans les sociétés modernes les individus s'engagent de plus en plus souvent dans des relations où on n'engage qu'une part de soi même (relation commerciale par exemple). La connaissance d'autrui n'est donc que partielle et la relation, pour s'établir, doit reposer sur la confiance. La confiance est alors un intermédiaire entre savoir et non savoir. Il est intéressant alors de noter que dans les sociétés modernes le comportement futur d'un individu est relativement garanti par les institutions (le cas le plus simple est celui du client dont la solvabilité est garantie par la banque); dans ce cas, si les conditions extérieures peuvent être une base de la confiance, alors il n'est plus besoin de connaitre les qualités personnelles de l'individu.

c) Il pose ensuite le problème selon le type d'interactions.

- Relations superficielles.

Dans les rencontres les plus superficielles, se présenter (donner son nom) ne consiste pas à dire qui on est mais que l'on existe. Dans ce cas, on ne connait que peu de choses sur autrui et le déroulement d'une bonne interaction suppose qu'on ne transgresse pas son intimité ("tout ce qui n'est pas dissimulé peut être connu, tout ce qui n'est pas révélé ne doit pas être connu"); la discrétion est de mise car pénétrer dans ce que Simmel appelle la "propriété privée du domaine de l'esprit" aboutit en général à détruire le sentiment qu'un individu a de sa valeur personnelle (il "perd la face"). Cependant Simmel rappelle que cette intrusion peut être faite quand la survie du tout (de l'interaction ou du groupe) en dépend; il peut être important par exemple qu'un malheur passé d'un des individus soit connu par les autres afin d'éviter tout impair. (il serait donc erronné de voir chez Simmel une simple analyse individualiste où le groupe ne compte pas).

- Relations qui réclament un engagement (amitié, relations conjugales).

On peut se demander si dans les relations où l'individu s'engage pleinement, comme l'amitié ou les relations conjugales, il subsiste une part de caché.

Dans le cas de l'amitié, une intimité totale semble incompatible avec la tendance à la différenciation sociale des hommes. Cependant Simmel retient comme caractéristique des sociétés modernes le développement d'amitiés différenciées où la part d'intrusion et de secret est précise : l'intrusion est totalement admise pour les domaines qui concernent la relation sociale en question mais les amis ne peuvent pas s'intéresser aux autres domaines.

Dans le cas des relations conjugales, le problème est devenu plus complexe dans les sociétés modernes. En effet dans les sociétés "primitives" le mariage était avant tout à base économique. Le mariage moderne, lui, est la mise en commun des contenus existentiels des partenaires conjugaux, mais être tenté de ne rtien se cacher risque de détruire la relation. Maintenir une attirance entre les individus suppose une part de flou.

d) Il aborde ensuite le problème des sociétés secrètes.

Dans ce cas, le secret n'est pas un élément de l'interaction parmi d'autres c'en est l' élément fondamental et parfois le coeur même de cette société.

- La société secrète peut être de deux types : dans le premier cas, le secret porte sur un élément particulier, ou des données ponctuelles, le caractère secret de la société n'est donc que transitoire et a un caractère de protection des membres (on pourrait mentionner le cas de résistants à un pouvoir illégitime). Dans le deuxième cas le secret est constitutif de la société et son caractère est donc permanent.

- Le secret étant partagé par tous les membres, le groupe ne repose que sur la confiance et la capacité qu'ont les membres de se taire.

- Pour Simmel, l'intérêt de la société secrète c'est qu'elle est en général une réplique du monde officiel auquel elle s'oppose et qu'elle possède de manière accentuée les caractéristiques des groupes officiels :

            + La société secrète, même quand son but est spécifique, englobe l'homme dans son entier (on retrouve la conception "d'organisations totalitaires" que développera Goffman).

            + Elle comporte en général une initiation.

            + Elle est caractérisée par sa centralisation et la hiérarchisation

            + L'exclusion totale du monde extérieur assure aux membres un sentiment de supériorité et donne une cohésion au groupe

            + Le repliement sur le groupe garantit l'absence de contradictions entre le groupe et les groupes extérieurs auxquels les membres pourraient appartenir.

            + Enfin il existe souvent un cercle d'initiés partiels qui ont un rôle à la fois de séparation et de liaison avec le monde environnant.

- Enfin les sociétés secrètes jouent un rôle particulier vis-à-vis de l'individu :

            + La société secrète n'ayant pas, par définition, de racines profondes elle est obligée d'assurer la stabilité de son fonctionnement par des rituels -d'initiation ou régulièrement répétés- rituels sur lesquels le secret est également fondamental.

            + Par ailleurs sa forte centralisation tend à désindividualiser et déresponsabiliser ses membres.

            + On pourrait donc en déduire que la société secrète étouffe l'individu. Simmel pense au contraire que d'autres éléments vont dans le sens de l'individu et de sa liberté. Première-ment la possession d'un secret est un élément d'individualisation. Ensuite, le rituel d'initiation, en permettant à l'individu d'échapper aux normes du monde extérieur, peut être un élément de liberté.

- Il ne s'étonne donc pas de constater que les sociétés secrètes se développent surtout, d'après lui, quand les sociétés ne sont pas libres et que tentent d'émerger de nouvelles valeurs.

e) Digressions sur des phénomènes sociologiques ayant un rapport d'homologie avec le secret.

- La parure.

Pour Simmel, la parure représente l'inverse exact du secret dans les interactions mais de ce fait elle a une structure semblable au secret et assume les mêmes fonctions dans la relation en ce qu'elle est à la fois égoïste et altruiste, en ce qu'elle relie l'individu et la collectivité.

Le désir de plaire, notamment par la parure, est un moyen de s'élever au-dessus des autres mais on abesoin pour cela de la reconnaissance des autres. Se parer est donc égoïste, puisqu' on cherche à s'imposer, et altruiste, puisque c'est pour le plaisir des autres. L'effet de la parure ve passer par sonimpersonnalité plus ou moins forte, l'élégance et le style qui l'accompagne. Pour Simmel, la parure peut aller du plus individuel, le tatouage, au plus éloigné du corps, le bijou, et c'est ce caractère impersonnel du bijou ou du vêtement neuf qui fait l'élégance. Mais en plus, la parure doit s'intégrer dans un "style" qui est une forme partagée par tous. "Style" et "élégance" sont donc à la fois des phénomènes individuels et sociaux.

- Le commerce épistolaire.

La lettre,dont la nature est opposée à celle du secret, est caractérisée par deux forces opposées : d'une part elle a pour finalité de révéler la subjectivité de celui qui écrit à son correspondant, mais en même temps le fait d'écrire objective le discours et celui-ci peut être connu de tous.

Sa comparaison avec les relations verbales en face à face révèle également un certain nombre d'ambiguités : la lettre ne livre pas d'informations secondaires (ton de la voix, posture,...), contrairement à l'échange de face à face, et semble donc plus contrôlable; cependant, contrairement à ce quon pourrait imaginer elle n'est pas moins sujette à interprétation que le discours oral car il faut, pour comprendre le serns logique des mots, plus que le seul sens logique. En définitive la lettre est plus claire que l'échange verbal quand il n'y a pas de secret mais plus sujette à ambiguité quand il y a un secret.

 

 

 

 

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