ORTHODOXIE ET HETERODOXIE EN ECONOMIE ET EN BANDE DESSINEE

Quand la bande dessinée permet de comprendre des problèmes méthodologiques en économie somme toute assez subtils. On peut lire ce texte ci dessous ou le télécharger  (à cause de son poids j'ai du partitionner l'article en cinq parties)

PS : j'utilise de nombreuses illustrations tirées de quatre bandes dessinées mais j'espère en faire une utilisation parcimonieuse restant dans le cadre du droit de citation

Partie i orthodoxie et heterodoxie en bd 1Partie i orthodoxie et heterodoxie en bd 1 (3.29 Mo) Partie ii orthodoxie et heterodoxie en bd 1Partie ii orthodoxie et heterodoxie en bd 1 (6.61 Mo)Partie iii orthodoxie et heterodoxie en bdPartie iii orthodoxie et heterodoxie en bd (5.7 Mo)Partie iv orthodoxie et heterodoxie en bdPartie iv orthodoxie et heterodoxie en bd (4.44 Mo)Partie v orthodoxie et heterodoxie en bdPartie v orthodoxie et heterodoxie en bd (8.24 Mo)Partie vi orthodoxie et heterodoxie en bdPartie vi orthodoxie et heterodoxie en bd (2.56 Mo)

 

 

ORTHODOXIE ET HETERODOXIE EN ECONOMIE ET EN BD

 Pour une bonne partie du grand public, les économistes seraient tous semblables et diraient tous la même chose ; en tout cas c’était l’idée  fréquemment exposée avant la crise de 2008 lorsqu’on parla de « pensée unique ». En fait, il aurait mieux valu   parler de « pensée dominante » car le monde des économistes est en réalité très varié : néoclassiques, néoclassiques de la synthèse, keynésiens, néo keynésiens, post keynésiens, nouveaux classiques, cambridgiens, marxistes, autrichiens, régulationnistes , économistes des conventions, socio économistes, etc…

Pourquoi existe-t- il une telle variété d’écoles ? S’agirait il uniquement d’idéologie et/ou de questions d’intérêt comme on le suppose souvent ? En fait, cela vient avant tout de la difficulté que les économistes ont à accéder au réel. L’analyse des questions économiques rencontre un gros obstacle, c’est qu’un problème économique est toujours la résultante d’un nombre extrêmement élevé de causes dont il est difficile de déterminer l’importance respective. Ainsi l’incontestable crise des subprimes de 2008 où des milliers d’américains ont perdu leur maison à la suite de la probablement plus grosse bulle immobilière de l’histoire est elle due à l’aveuglement et à l’imprévoyance de ménages qui se sont considérablement endettés, ou qui on été trompés par des courtiers sans foi ni loi ? Ou bien à des politiques monétaires inadéquates ? Ou bien est ce du à la dérégulation des marchés financiers ou au contraire à la trop grande régulation du système bancaire ? Ou encore au trop fort développement d’inégalités … ?

 Pour accéder au réel nous avons en gros, deux solutions à notre disposition : soit on prend d’emblée l’ensemble de ces déterminations et on essaie de se débrouiller avec, soit on essaie de trouver des fondements indiscutables des comportements économiques. Dans le premier cas, on prend en compte au mieux l’ensemble des facteurs en cause mais on risque de se perdre dans l’ampleur de la tâche. Avec la deuxième démarche, on est obligé d’abandonner le contexte extra économique dans lequel les évènements se sont déployés. Dit ainsi, cela semble bien abstrait mais, heureusement, en  2013 ont paru deux bandes dessinées illustrant bien chacune de ces démarches.

« Economix – La première histoire de l’économie en bande dessinée » de Goodwin et Burr aborde les problèmes économiques sous l’angle de leur histoire alors que « L’Economie en bande dessinée » par Yoram Bauman, économiste du développement  et le dessinateur Grady Klein, correspond vraiment à la première démarche, celle d’une analyse logique deshistoricisée (qui correspond par ailleurs à la démarche dominante en économie).

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Le plus amusant c’est qu’on peut retrouver ces différences d’approche dans des bandes dessinées qui n’ont pas objectif ouvertement pédagogique mais se servent de l’économie pour  nous amuser. Je me servirai donc également des ouvrages de deux géants de la bande dessinée, Michel Greg et René Goscinny (et Albert Uderzo).

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Par où commence-ton ?

Bauman et Klein, auteurs de « l’économie en bande dessinée » adoptent clairement la démarche dominante dans la recherche économique qui consiste à calquer l’analyse économique sur la physique classique,  permettant de dégager des lois universelles et incontestables. Evidemment, l’observation de la réalité économique traversée de relations de pouvoirs et de réactions passionnelles ne permet guère  de dégager ces fameuses lois. Mais comment faire si l’homme est un être imparfait, passionné, colérique, capable des pires folies ? Il faut travailler sur une figure idéalisée de l’individu, un individu plutôt raisonnable qui pèse le pour et le contre de ses décisions, voit ce qu’il risque et où sont ses avantages (ce que, heureusement, nous sommes aussi assez souvent). C’est un individu rationnel et maximisateur qui cherche à augmenter sa satisfaction, son plaisir ou son profit.

C’est par cet individu que Bauman ouvre son livre

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(source : Bauman-Klein »L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

 Il est amusant de voir que ce sont des scientifiques en blouse blanche qui sont censés présenter la « science économique ».

 Goodwin et Burr, dans « Economix », choisissent de commencer par des questionnements qui nous semblent beaucoup plus habituels,

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 Questions qui émanent de monsieur et madame « tout le monde ». On se trouve plutôt dans le cadre de ce qu’on appelait autrefois l’économie politique.

Individu ou Société ?

L’individu maximisateur est censé résumer les comportements de base de tout individu, comportements universels qui sont donc exempts de toute influence de valeurs ou normes propres à une société. C’est donc un individu désocialisé. La manière la plus fréquente de le représenter, et qui est adoptée par Bauman, est d’en faire un Robinson sur son île (c’est une métaphore également utilisée par les économistes sérieux et on parle à ce titre de « robinsonnade »)

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Godwin, lui, va prendre d’emblée la perspective historique

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

L’ individu maximisateur de Bauman n’est donc pas gêné par la société (même pas par Vendredi) mais, même s’il est seul, il doit prendre des décisions et faire des choix car ses ressources et son temps disponible sont limités. Ainsi s’il passe trop de temps à construire sa cabane, il devra en passer moins à pêcher. Il lui faut donc calculer au mieux le temps à passer à chaque activité afin d’obtenir les résultats les plus satisfaisants possibles

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Ca l’oblige donc à faire de savants calculs pour savoir comment occuper au mieux ses disponibilités. Les économistes qui utilisent ce Robinson seul sur île apprécient par-dessus tout les mathématiques et les probabilités (mais pas seulement).

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Les autres espèces d’économistes ne dédaignent pas non plus les mathématiques mais pas à ce point là. Certains ouvrages d’économies ne sont que des suites d’équation.

Si l’individu type de ces économistes est souvent représenté par un naufragé sur une île, c’est pour bien indiquer que quel que soit le contexte à prendre en compte, l’individu développe toujours les mêmes capacités de calcul. Du coup, on peut supposer que l’individu a été de tout temps le même calculateur et maximisateur que celui qu’il est supposé être aujourd’hui. Ainsi, Bauman présente dans son livre un homme et une femme préhistoriques qui n’ont rien de réaliste sinon les clichés courants sur le Néandertalien et sur les différences entre  hommes et femmes.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

 

Toute autre est la démarche de Goodwyn dans « Economix ». Dans cette perspective, on ne peut pas se contenter de la seule analyse logique de l’homo oeconomicus et il faut utiliser d’autres disciplines que l’économie (« économie » telle que l’entendent Bauman et Kein)

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013) 

 

Sages calculateurs ou êtres de passion ?

Revenons à Mog et Ooga. Ces deux êtres préhistoriques ont apparemment les mêmes soucis que notre naufragé sur l’île, comment utiliser au mieux le temps dont ils disposent pour effectuer leurs activités ?

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

  On remarquera que Mog et Ooga ont vraiment des traits modernes : ils ont véritablement un « temps de travail » à gérer, ils se spécialisent dans leur travail, travaillent séparément et s’échangeront ensuite le produit de leur travail. On est bien loin de ce qu’on sait grâce aux préhistoriens, anthropologues et historiens : que la notion de « temps de travail » (séparée du reste de la vie) est une invention récente, que les individus ont d’abord produit collectivement (en groupe ou en famille) et que l’échange prend originellement la forme d’un partage (pas forcément égal) ou de don-contre-don. De plus, il est clair que la société présenté dans cette BD n’est pas une société mais la juxtaposition de deux individualités.

Dans le livre « Economix » de Goodwyn et Burr, l’homme peut être un bien mauvais calculateur, plus animé par ses passions et le besoin de se montrer aux autres que par une sage évaluation de ses besoins

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

  Pour Goodwyn on ne peut pas concevoir l’individu économique sans ses passions humaines et notamment de la plus prégnante d’entre elles.

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 

Vers la Société ?

Bauman et Klein, à l’instar des économistes orthodoxes, conçoivent la société, comme la juxtaposition d’individualités. Il arrive tout de même que deux personnes se rencontrent. Cela se passe dans le cadre de ce que ces économistes nomment « la théorie des jeux » et leur représentation préférée est celle du « dilemme du prisonnier ». Hé oui, si deux personnes se rencontrent c’est de préférence en prison (et on n’est pas loin de l’ile déserte, en tout cas on est à l’écart de la société environnante).

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

En fait, cette image est trompeuse car les prisonniers ne sont pas dans la même cellule. Dans le cadre de la théorie des jeux, on les met dans des cellules différentes de façon à ce qu’ils ne puissent pas communiquer.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Et on les soumet à un drôle de chantage.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Le dilemme du prisonnier permet d’aboutir à un des résultats les plus importants de cette démarche. Mais peu importe le résultat ici. Ce que nous voulons montrer c’est qu’on cherche à déterminer le résultat obtenu dans une situation très hypothétique où deux personnes incapables de communiquer sont soumises à une contrainte commune et qu’elles doivent anticiper les réactions de l’autre. On voit bien que nos homo oeconomicus (oeconomici ?), même quand ils se rencontrent, ne sont pas des êtres de chair et de sang mais de pures unités de calcul : calcul sur la satisfaction maximum obtenue quand on consomme, des coûts occasionnés par les efforts pour obtenir des biens, évaluation des réactions d’autrui en cas de rencontre. Dans cette perspective, il n’est pas besoin de s’embarrasser d’autres sciences sociales, l’analyse logique suffit bien.

En réalité, il faut nuancer. Si certains économistes en restent à ces pures déductions logiques, d’autres adeptes de l’homo oeconomicus confrontent ensuite leurs résultats aux données historiques.  Mais dans un cas comme dans l’autre on peut dire qu’au moins l’homo oeconomicus est à la base de ce raisonnement.

 

Les marchés

Mais d’une manière ou d’une autre, le cœur de l’activité économique c’est l’échange de biens et services, échange qui peut être réglé par un « centre »  comme l’Etat mais qui, dans nos sociétés, va se faire dans le cadre du marché.

Bauman et Klein vont imaginer qu’il y a vraiment des rencontres entre les individus maximisateurs mais dans le cadre d’une situation particulière, celle du « marché de concurrence pure et parfaite », un marché où nous avons des acheteurs qui se ressemblent tous et des vendeurs qui se ressemblent tous et qui vendent des produits qui sont tous exactement les mêmes.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Un peu comme s’il n’y avait qu’une seule sorte d’automobile (une seule puissance, une seule taille, une seule couleur,…) et que les acheteurs aient tous les mêmes goûts et les mêmes préférences. Mais il faut dire que comme cette situation est par trop irréaliste, les « économistes orthodoxes » la complexifient ensuite en supposant que les produits ne sont pas tous semblables, que les acheteurs et vendeurs ne sont pas tous de même taille ou importance, que certains acheteurs sont mal informés, etc… mais, même si on complexifie par la suite, il reste qu’on raisonne toujours à partir de ces situations hypothétiques, à partir de « modèles formalisés ».

Cependant, il peut y avoir des cas où les plans de chaque individu se heurtent aux autres comme par exemple quand chacun décide d’emprunter sa voiture au même moment que les autres. Les marchés ne donnent donc pas forcément les meilleurs résultats et peuvent impliquer la mise en place de réglementations ou l’intervention d’un Etat.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Goodwyn parle aussi de marchés et il mobilise même le grand Adam Smith souvent considéré comme le père du libéralisme économique.

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 Mais il redonne toute sa dimension au premier Adam qui n’est pas seulement un adepte du « libéralisme économique ».

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 

Et la finance ?

Les auteurs de « L’économie en BD » et d’ »Economix » ont également des visions différentes des marchés financiers. Bauman, fidèle à sa vision probabiliste et désocialisée voit le marché financier comme un grand jeu de pile ou face où la loi des grands nombres s’impose. Et quand la loi des grands domine, les phénomènes explosifs sont assez rares car, globalement, les résultats tournent autour d'une moyenne (autrement dit, les crises financière sont plutôt rares). Pourquoi ? Parceque les acteurs du marché financier apparaissent comme des individus jouant à pile ou face et ne se préoccupant de ce que font les autres acteurs du marché.

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 (source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

 

Chez Goodwyn, la vision du marché est beaucoup plus imprégnée d’histoire et ne surprendra pas le lecteur néophyte. Les krachs ne sont pas rares et s’expliquent en partie (du moins leur ampleur) par le fait que les individus sont en interaction : on vendra non pas parcequ’on a des doutes sur la rentabilité d’une entreprise mais parcequ’on voit les autres vendre et une panique s’installer.

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 De ces deux approches se dessinent deux visions de la société.

Bauman le dit lui même, sa démarche l’amène à  présenter la société comme un paradis même si elle est peuplée de démons.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

Mais au moins dans ce livre, on parle des conditions nécessaires pour aboutir à ce résultat alors que bien des économistes considèrent qu’on aboutira « naturellement » à ce résultat ( on pense bien sûr à la trop citée « main invisible » d’Adam Smith mais cette position est encore mieux illustrée par l’aphorisme de Bernard de Mandeville, «  Les vices privés font les vertus publiques »).

 

Chez Bauman, qu’il y ait des anges ou des démons, la société n’est pas un paradis.

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 

Alors ? Science économique ou économie politique ?

Orthodoxie ou hétérodoxie ?

Finalement, l’économie est elle une science ? Si on veut parler en cela d’un type de recherche rigoureux soumis à réfutation, on peut considérer que de nombreux travaux d’économistes sont scientifiques même si on est loin de l’idéal scientifique représenté par le physicien (qui est lui-même probablement quelque peu exagéré)

Bref, les économistes ne sont peut-être pas ces savants en blouse blanche que convoquent Bauman et Klein.

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(source : Bauman-Klein  « L’économie en BD » -Eyrolles-2013)

 

Cette volonté de présenter l’économie comme une "science dure" (comme l’est la physique) est probablement, au moins en partie, un produit de l’Histoire. C’est ce qui ressort du livre de Goodwyn.

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 Et la domination des idées en économie n’est pas sans lien avec une domination sociale

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

Mais ce n’est pas nouveau. Déjà on avait enrôlé au 19ème siècle le darwinisme sous le nom de "darwinisme social" (qui en fait était le « struggle or life » d’Herbert Spencer)

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(Source : Goodwin-Burr  « Economix » - Les Arènes – 2013)

 

ACHILLE TALON ET ASTERIX : SCIENCE ECONOMIQUE OU ECONOMIE POLITIQUE ?

Il ne faut pas mépriser les produits de la culture populaire, notamment la BD, car ils nous en disent beaucoup sur la société qui les voit naitre. Dans les années 1980, le  très grand Michel Greg nous a offert un Achille Talon qui correspond très exactement à l’approche Bauman.

Achille Talon s’endort et rêve qu’il se retrouve au temps des hommes préhistoriques (et oui, encore eux)

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(Source : Greg « L’archipel de Sanzunron »- Dargaud – 1986)

Evidemment, cette société préhistorique est une société de troc. Cela paraitra évident à beaucoup de lecteurs et les économistes orthodoxes aiment beaucoup présenter la naissance de la monnaie à partir d’un état de troc. Le problème est que les historiens et les anthropologues savent bien que les sociétés traditionnelles ne sont pas des sociétés de troc. Le troc suppose deux protagonistes (individus ou groupes mais en général on pense aux individus) qui échangent des biens et des services sur un  mode calculatoire (du type un dessin vaut deux gigots) et suppose donc que la division du travail entre individus existe dès l’origine. Hélas, ce n’est pas ce que nous révèle l’observation des sociétés traditionnelles. Notre Achille Talon est tout  fait semblable à Mog et Ooga vus précédemment : des hommes préhistoriques décrits avec les présupposés  du 20ème siècle.

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(Source : Greg « L’archipel de Sanzunron »- Dargaud – 1986)

Une fois sorti de ce rêve,Achille Talon se rend sur une île  où l’on a supprimé l’usage de l’argent (et où, sous couvert de bonnes intentions, on réduit les individus en esclavage) mais il y montrera tout l’intérêt d’une réflexion d’homo economicus. A titre d’exemple, la manière dont il utilise les lapins qu’il a emmenés avec lui

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(Source : Greg « L’archipel de Sanzunron »- Dargaud – 1986)

 Et très vite il établit une forme de marché dans lequel il tiendra le rôle de « crieur walrasien » (celui qui centralise les offres et les demandes pour assurer les échanges à un prix de marché qui est, par définition, satisfaisant pour tous).

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(Source : Greg « L’archipel de Sanzunron »- Dargaud – 1986)

Finalement, Michel Greg nous montre grâce à une histoire jubilatoire l’intérêt d’une analyse déductive partant de situations hypothétiques et les bienfaits de l’économie de marché.

Dans « Obélix et compagnie », René Goscinny entreprend une utilisation de l’économie tout à fait différente. Dans cette histoire les romains envisagent d’éliminer les gaulois en attisant leur cupidité. L’objectif premier des individus  n’est donc pas la satisfaction de besoins individuels (satisfaction qu’on obtiendra de manière rationnelle) mais l’appétit de pouvoir que donne l’or.

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 

Pour cela, l’envoyé romain entreprend d’acheter  ses menhirs à Obélix (menhirs dont on ne sait pas à quoi ils servent)

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

Et l’objectif d’Obélix n’est pas de satisfaire ses besoins mais de devenir l’homme le plus important du village. Nous sommes loin de l’homo oeconomicus (même si on peut toujours dire que le besoin d’Obélix est de devenir l’homme le plus important du village)

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 Puis Obélix étend son pouvoir en mettant un commerçant à son service (historiquement, c’est plutôt les commerçants qui ont pris le pas sur les producteurs).

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

Et c’est toujours la consommation ostentatoire qui est la finalité de tout ça

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 Le problème c’est qu’il faut écouler tous ces menhirs

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 Et pour cela, rien ne vaut la publicité qui ne va pas s’appuyer sur les besoins préalables des individus mais sur la comparaison envieuse

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 Qui aboutit à l’apparition de concurrents mais au lieu  d’avoir un bel équilibre offre-demande on assiste à l’apparition d’une jolie bulle (une bulle de menhirs, ça en jette !)

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(Source : Goscinny – Uderzo « Obélix et compagnie » - Dargaud 1976)

 

Il est également intéressant de faire un point sur la représentation de l’argent dans ces deux BD. Dans le récit d’Achille Talon, l’argent n’est qu’un moyen pratique pour faciliter le troc (les économistes préfèrent parler de « monnaie ») ce qui est une représentation fréquente mais historiquement fausse. Dans Astérix, l’argent est d’abord un instrument permettant l’expression de son pouvoir et la démonstration de son prestige et l’argent est d’abord désiré pour lui-même et non pour faciliter le troc.

 

Le contexte de développement de ces histoires

Il n’est pas inintéressant de s’arrêter sur les différences entre l’histoire de Greg (Achille Talon) et celle de Goscinny et Uderzo (Obélix). La BD de Goscinny et Uderzo est chronologiquement la première. On y voit bien sûr une critique du système capitaliste mais Goscinny ne cherchait pas  à faire œuvre de critique politique (il n’était certainement pas « gauchiste » et d’après Nicolas Rouvière, avait plutôt des sympathies mendésistes); il cherchait simplement à  s’amuser de certains aspects et travers de la société française (les congés payés dans «Le tour de gaule », les élection présidentielles avec « Le combat des chefs », le système fiscal dans « Le chaudron » etc,…) ; mais trois ans après le premier choc pétrolier (l’album parait en 1976) on pouvait s’attendre à ce qu’il s’empare du thème de l’économie et que sa parodie soit influencée par les thématiques en cours depuis 1968.

 La démarche, très différente, adoptée par Michel Greg peut probablement se comprendre en partie par ses opinions politiques (je crois qu’il ne cachait pas ses préférences politiques plutôt à droite) et par l’agacement qu’on retrouve dans certaines de ses BD vis-à-vis d’une contestation « hippie » un peu factice (ce qui n’empêchait pas Greg de savoir rêver et de nous faire rêver avec Olivier Rameau ou Luc Orient). Il faut également tenir compte du fait que ce récit était à l’origine destiné à une publication interne du Crédit Lyonnais en 1980 et il parut en album en 1985. La période n’est pas innocente : avec les élections de Reagan en 1980 et Thatcher en 1979, la période est au renouveau du libéralisme (même le retour des socialistes au pouvoir fait long feu avec le « tournant de la rigueur » en 1982). Une appréciation positive de l’argent et du système de marché devient donc plus facile à accepter que durant les années 1970.

 Mais au delà de ces considérations idéologiques, on voit que les éléments utilisés dans ces récits ne sont pas sans rappeler les démarches présentées précédemment. Dans Achille Talon, on retrouve les références à un homme préhistorique idéalisé et à une île déserte, moyens privilégiés pour présenter un individu en réalité désocialisé et capable depuis toujours de calculer précisément ses avantages et ses coûts (comme le dit le Talon homo sapiens) afin de satisfaire de légitimes besoins.

     Dans Astérix, il n’y a pas de besoins en tant que tels si ce n’est le désir d’être l’homme le plus important (pour les gaulois)  ou de conserver une image sociale valorisante (chez les romains) à travers la consommation ostentatoire et donc à travers le désir d’argent. Le caractère rationnel de l’individu ne suffit pas à expliquer son comportement, il faut également tenir compte des relations aux autres donc il faut prendre en compte un individu en société.

 

Pour conclure

On peut tirer pas mal de choses de ces quatre bande dessinées. La première réaction qui vient est de remarquer que deux BD mettent plutôt en avant les avantages du marché et du libéralisme (c’est particulièrement net pour Talon, un peu moins pour le récit de Bauman) alors que les deux autres optent plutôt pour une critique du système de marché (Goodwyn et Astérix). C’est le plus évident mais à mon avis, ce n’est pas le plus intéressant. Le plus intéressant c’est les aspects méthodologiques sous jacents à ces BD. Le livre de Bauman et le Achille Talon essaient de comprendre les ressorts de l’économie en partant de situations hypothétiques représentant des individus calculateurs et rationnels dont les stéréotypes sont les naufragés sur une île, les hommes préhistoriques et les prisonniers. Ces différentes figures ont pour points communs de représenter des individus sans interactions avec autrui, sans affects et uniquement préoccupés par la satisfaction maximum de leurs besoins. Dans les récits de Goodwyn et de Goscinny, on a à faire à des individus qui sont avant tout soucieux du regard des autres ; l’interaction entre individus est essentielle ; le prestige, les relations de pouvoir et le désir d’argent sont au cœur de ces représentations. Nous avons à faire à des « individus en société » et pour les comprendre, l’économie pure ne suffit plus, il faut aussi faire de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire, des sciences politiques, de l’ethnologie, etc…

On trouve ici une partition essentielle en économie entre les « économistes orthodoxes » (ou « mainstream ») et les « économistes hétérodoxes ».

Les économistes orthodoxes, à la suite de Walras, ont une ambition élevée : faire de la science économique une science dure, d’ailleurs calquée sur la physique classique, qui permettrait de dégager des lois universelles et incontestables ( la physique à l’égard de laquelle nombre de ces économistes orthodoxes font un véritable complexe, confère cette blague classique circulant parmi les économistes : un économiste qui meurt se transformera en physicien s’il a bien mené sa vie d’économiste mais en sociologue dans le cas contraire). Evidemment, l’observation de la réalité économique traversée de relations de pouvoirs et de réactions passionnelles ne permet guère  de dégager ces fameuses lois. Il faut alors s’en remettre au seul raisonnement sur des figures idéalisées. L’homme est un être imparfait, passionné, colérique, capable des pires folies ? Certes : mais généralement il s’agit d’un individu plutôt raisonnable qui pèse le pour et le contre de ses décisions, voit ce qu’il risque et où sont ses avantages. C’est un individu rationnel et maximisateur qui cherche à maximiser sa satisfaction, son plaisir ou son profit.

Dans sa version la plus extrême, l’économiste orthodoxe privilégie donc l’analyse logique du comportement humain mais rejette tout ce qui peut ressembler à de l’humain, justement, la sociologie, l’histoire et les sciences sociales en général. Evidemment, c’est un cas extrême et les orthodoxes peuvent prendre en compte ces diverses sciences sociales, mais plus ou moins. Souvent moins que plus.

On confond souvent cette démarche avec une apologie du libéralisme. Ce n’est pas tout à fait exact car certains économistes en rendant l’homo oeconomicus plus complexe (il est mal informé par exemple) peuvent montrer que le marché n’est pas toujours efficace et que l’intervention de l’Etat peut s’imposer. Ceci dit, le lien avec le libéralisme est quand même fort et s’est imposé ces trente dernières années.

Les économistes hétérodoxes, aussi divers soient ils, ont en commun l’idée qu’on ne peut pas se contenter d’une analyse logique du comportement individuel mais qu’il faut considérer la science économique comme une science sociale parmi d’autres. Il faut donc prendre en compte l’environnement de l’individu, les groupes sociaux, les institutions, etc… il ne faut donc pas hésiter à convoquer l’histoire, la sociologie ou d’ethnologie, par exemple. Ici aussi, il ne faut pas confondre hétérodoxie et critique des mécanismes de marché car, si c’est plutôt la tendance dominante, des « ultralibéraux » comme les disciples de Friedrich Von Hayek sont fréquemment classés parmi les hétérodoxes.

 En tant que telle,  l’approche orthodoxe est sympathique, intellectuellement stimulante et peut aider à comprendre beaucoup de choses (j’apprécie d’ailleurs son importation en sociologie). Le problème n’est pas celui de son existence mais de sa domination dans le champ économique qui a abouti à pratiquement exclure les approches hétérodoxes. Il est bien probable que cette fascination pour la beauté de l’analyse logique et des mathématiques soit pour quelque chose dans la cécité de certains face à la crise financière de 2008 (cf Krugman : « les économistes se sont égarés, car ils ont, en tant que groupe, confondu la beauté - revêtue d’imposants atours mathématiques - avec la vérité » - « nous nous sommes tant trompés » - http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2778 ).

                                   Vous voyez bien qu’Achille Talon et Obélix disent des choses intelligentes

 

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