AU BONHEUR DES SCIENCES ECONOMIQUES ET SOCIALES

Au bonheur des sciences économiques et sociales

(Portrait délibérément subjectif d’un professeur en action)

 

Thierry Rogel 

                       

Une invitation à pénétrer dans la classe où l’on voit le professeur dans la relation avec sa discipline :  quels en sont les objets ? À quelle curiosité répond-elle ? Du monde quotidien pris dans son actualité immédiate aux phénomènes les plus complexes liés à l’anthropologie, les SES offrent de multiples accès à la compréhension de l’humain.

 

Le professeur de « sciences économiques et sociales » est un étrange animal. Bien souvent, les enseignants choisissent leur discipline en fonction d’un mystère : le professeur de physique était, gamin, passionné par la transmission des forces ; quand on envoie une bille sur une file de billes, seule la dernière de la file bouge, quand on en envoie deux, seules les deux dernières s’en vont. Alors que tout un chacun trouve cela simplement amusant, le futur professeur de physique est intrigué par ce mystère. Le professeur de « Sciences de la Vie et de la Terre » , de son côté, est fasciné par la « machinerie » que représente le corps humain. Le  passionné de SES est peu touché par tout cela : en revanche, il trouve qu’il y a un grand mystère dans les relations sociales et voit des énigmes là où les autres ne voient rien d’important. Il est vrai que les sociologues, par exemple, sont parfois des décalés du monde social : Bourdieu, en parlant de « violence symbolique » parle probablement aussi de lui. Simmel, victime de l’antisémitisme et refusé jusqu’aux dernières années de sa carrière aux postes universitaires auxquels il pouvait légitimement prétendre, n’a pas écrit par hasard de belles pages sur l’étranger. On serait vraiment curieux de connaître la biographie précise de Goffman qui ne s’intéresse qu’aux petites, toutes petites, choses de la vie quotidienne...

 

La réflexivité du social

Le professeur de  SES a donc avant tout envie de faire découvrir à ses élèves le mystère du monde quotidien, de l’infiniment là et infiniment présent. Difficile de commencer par Goffman, quoi que… Mais on peut montrer que notre monde rationnel ne l’est pas toujours : les rumeurs, les légendes urbaines, les phénomènes de panique sont des ressources presque illimitées d’histoires et d’analyse,…qui plus est utiles. L’élève aura été nourri de systèmes d’équations mathématiques, mais on ne lui aura pas appris quels sont les indices qui permettent de se douter qu’une information n’est peut-être qu’une rumeur malveillante. Pour parler de cela, le professeur de SES s’appuie sur le rebord de son bureau et, à la manière de l’oncle Paul dans le journal de Spirou, raconte des histoires, des histoires de mygales dans les yuccas, de jeunes filles enlevées dans les magasins d’Orléans et de Baby-sitters hippies,…

Comme ses élèves ont parfois du mal à admettre que des gens croient ces choses incroyables, le professeur de  SES a  recours aux apports de la psychologie sociale et leur montre qu’on peut analyser des phénomènes comme l’influence , le conformisme, ou l’autonomie,… et il peut ainsi leur parler de préjugés, de discriminations, de stéréotypes et de bouc-émissaire autrement que d’un point de vue strictement éthique, en montrant comment une approche scientifique permet de nous éclairer. Après cette échappée dans les champs de la psychologie sociale, le professeur revient au cœur du programme afin de parler de stigmatisation, de déviances, de classes sociales, de culture ou de socialisation. Dans des sociétés ouvertes, il est indispensable de saisir dès le lycée que chacun transporte une ou plusieurs cultures avec lui et que chaque rencontre est enrichissante et déstabilisante : le professeur aime alors présenter le « guide du comportement dans les affaires internationales » où E.T. Hall montre comment, dans des firmes multinationales, les incompréhensions entre cadres de nationalité différentes peuvent se développer parce que leur gestuelle ou leur façon de parler diffèrent.

Bien entendu, le professeur de SES n’oublie pas de parler d’économie. Aujourd’hui, la présentation des mécanismes et des théories économiques apparaît plus nécessaire que jamais et, la demande des élèves se faisant pressante en ces temps de crise,  il prend soin d’enseigner les mystères de la création monétaire et des déficits budgétaires, de parler de bulle financière, de marché monétaire et de citer les noms de Keynes et de Hayek. Certains journalistes comparent cette crise à un « tsunami » : quelle métaphore maladroite! Alors qu’un raz-de-marée nous tétanise parce que son origine échappe à l’action humaine, ce qui est effrayant dans la crise financière c’est qu’elle provient de l’agrégation des actions individuelles : c’est l’image de nous-mêmes que nous percevons dans la crise. C’est là tout le mystère de la « réflexivité du social » (selon l’expression de l’économiste André Orlean), phénomène commun à l’ensemble des actions humaines et qui fait la spécificité des sciences sociales, et c’est le cœur de ce que le professeur de SES voudrait faire appréhender par ses élèves.

 

Multiplicité des regards sur le social.

Mais ce qui plait le plus au professeur de SES, c’est de réussir à intégrer tous ces savoirs en un seul ensemble. Il prend alors ce que certains appellent un « objet problème » mais ce que lui, en pensant à Marcel Mauss, nomme un « objet social total ». Par exemple , il rêve de faire un travail dirigé sur Noël. Noël c’est quoi ? Pour les élèves, c’est d’abord du commerce et une activité saisonnière. On peut donc aborder d’emblée la question de l’entreprise. Pour vendre, il faut des catalogues et des publicités : voilà une bonne manière d’aborder le langage publicitaire et de voir comment opère la spécialisation sexuée des rôles. Et puis, c’est la construction d’une tradition, plus récente qu’on ne l’imagine, qui a emprunté des éléments  çà et là (la branche de sapin en Allemagne au 19ème siècle, par exemple) et voilà que le professeur de SES présente la discipline qu’on appelle « folklore » (qui, on l’a oublié, est une science sociale)  en parlant d’Arnold Van Gennep ou de Paul Sébillot,… Il pourra montrer que Noël est un rite et qu’au-delà de ses aspects marchands, c’est aussi le moment d’un don. Il pourra alors expliquer tout le mystère du don, du Potlatch et de l’obligation du contre-don…Il montrera que derrière son apparente spontanéité , le don cache des règles d’une extrême complexité que tout le monde connaît mais dont personne n’a vraiment conscience. Les élèves verront aisément que la moindre infraction aux règles du Don créé un grand malaise et il pourra parler à nouveau de Goffman qui était conscient de la fragilité des interactions quotidiennes. Il pourra également montrer comment tous ces éléments se conjuguent dans un mouvement de transmission international et que le Père Noël, originaire du vieux monde, a vu son image reprise par la marque Coca Cola pour nous être renvoyée sous sa forme américanisée (ce qui n’est pas sans rappeler la façon dont Halloween est arrivée chez nous). Et le professeur  pourra montrer aux élèves que les fameuses traditions qu’on doit respecter sont parfois bien récentes (lui-même  a longtemps cru que « Petit Papa Noël » était une chanson traditionnelle, aujourd’hui il en rougit de honte).

 

L’invention de la tradition est parfois si choquante que certains réagissent en la rejetant et le professeur de SES fera lire à ses élèves des extraits du « Père Noël supplicié » de Claude Lévi-Strauss (en réalité, ils ont lu l’intégralité de l’article) qui commence par cette anecdote où des catholiques ont , en 1951, brûlé une effigie du Père Noël en place de Dijon. Les élèves vont alors prendre conscience de la « profondeur du temps » et on leur aura fait lire du Lévi-Strauss dans un texte qui met en évidence un certain nombre de problèmes méthodologiques en sciences sociales. Les élèves ont trouvé que c’était très dur mais finalement, ont été heureux de cet effort. Et puis, le professeur va entamer une discussion sur « Quand avez vous cessé de croire au Père Noël ? », question qui, derrière son apparente futilité, permet d’aborder le problème de la fin des croyances comme l’a fait le sociologue Gerald Bronner dans une enquête de terrain. Mais parfois les croyances ne daignent pas mourir, même face à l’épreuve du réel, ce que le psychologue Festinger a magistralement montré dans son classique « l’échec d’une prophétie ».

 

 

Recours aux théories, confrontation et croisement des approches.

Aujourd’hui, le professeur de SES intègre dans ses cours les grands auteurs en sociologie, Durkheim, Weber, Tocqueville, Marx (pas beaucoup finalement), Simmel (beaucoup), Goffman, Elias, Morin , Van Gennep ; et, parfois, il s’égare en lisant la version nivernaise (et grivoise) du petit chaperon rouge tiré du traité des contes populaires de Teneze et Delarue… Il n’oublie pas les économistes Smith, Keynes, Schumpeter, Friedmann…On peut dire qu’il respecte la partition institutionnelle entre l’économie et la sociologie mais comme il continue à s’informer, il voit que les « lignes bougent » : on assiste à un essor de l’économie expérimentale qui emprunte aux méthodes de la psychologie pour tester la validité de l’homo-oeconomicus, ce qui a valu le prix Nobel à Kahneman et Tversky. Douglas North et Robert Fogel ont également reçu le prix Nobel pour une utilisation pertinente du schéma néo-classique dans une perspective historique…Et, bonheur, la jonction entre économie et sociologie se fait à nouveau et enrichit les objets d’études : la monnaie, par exemple, n’est plus cette entité fantomatique des économistes mais quelque chose de réellement social. Bref, il découvre qu’il y a une économie expérimentale, une sociologie économique, une histoire économique,… Il voudrait bien montrer, sinon tout cela, du moins un petit bout de tout cela à ses élèves…et il s’y essaie dans la mesure du possible pour, modestement, leur donner les moyens de regarder le monde social de manière distanciée avec tout ce que leur apportent les sciences sociales.

Mais certains voudraient réduire les SES à la seule économie et l’économie à la seule micro-économie. Se soumettre à ce programme serait priver les élèves de la richesse d’analyses et de regards sur le monde que nous offre ce trésor, ce trésor que constitue l’ensemble des sciences sociales

 

Article publié dans "Les cahiers pédagogiques" n°472 d'Avril 2009

Commentaires (1)

1. LYS 11/10/2010

Salut,
comme j'aime bien voir des énigmes là où les autres ne voient rien d'important, il va falloir que tu m'expliques l'origine de Petit Papa Noel.
Je m'amuse beaucoup à lire ton blog.

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