Non! Les S.E.S. ce n'est pas de l'économie avec du social

Thierry Rogel (agrégé de Sciences Sociales)

(Les idées et propos présentés dans ce texte n’engagent que leur auteur et nul autre)

 

Depuis leur naissance en 1965/66, les sciences économiques et sociales ont fait  l’objet de nombreuses critiques qui ont connu leur apogée entre 1998 et 2008, essentiellement sous la férule de Michel Pébereau (critiques souvent mal intentionnées : pour avoir des exemples concrets voir l’article Dix ans de malentendus et de contre-vérités ). Cependant, la récente controverse sur un fameux chapitre sur le marché rendu optionnel en classe de seconde a donné lieu à des propos plus mesurés qu’à l’accoutumée (et ce,  malgré la démission fracassante du Conseil national économie-éducation de trois représentants du monde patronal menés par…Michel Pébereau).

Deux interventions sont, à ce titre, particulièrement significatives.

Dominique Seux, journaliste économique, déclara le 7 Juin 2016 sur France-Inter : « Mais pourquoi diable préfère-t-on, dans un cours d'économie, garder la culture, abordée ailleurs (en cours de français), plutôt que l’étude des mécanismes de l’offre et de la demande, quand même le cœur de l’économie ? » (Dominique Seux : « L'allègement du programme de l'option SES fait débat ... » -  https://www.franceinter.fr/emissions/l-edito-eco/l-edito-eco-07-juin-2016 )

De même, on peut lire sous la plume de Xavier Huillard, nouveau responsable de l’IDE (Institut de l’Entreprise, un organisme chargé de la promotion de l’image de l’entreprise dans l’enseignement), les propos suivants : « On peut s’étonner que, parmi les cinq thèmes obligatoires, la question centrale du marché devienne optionnelle alors que, par exemple, la question « Comment devenons-nous des acteurs sociaux », certes intrigante mais d’importance secondaire, reste obligatoire. » (Xavier Huillard : « De l’économie à l’'école : non, l’enseignement u marché n’est pas facultatif! » Le Figaro – 6 Juillet 2016  - http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2016/07/06/31007-20160706ARTFIG00045-de-l-economie-a-l-ecole-non-l-enseignement-du-marche-n-est-pas-facultatif.php - Texte complet : http://www.new.plusquelinfo.com/PdfServicePage.aspx?t=p&id=35995677&s=20006647-pqli-d90227eba3b2457a8b824cb4565b4a13&job=L5IS%2bTkRBiyXTey2lyYw2A%3d%3d&res=3)

Il n’y a pas dans ces propos d’hostilité affichée à l’égard de notre enseignement mais une évidente incompréhension. Incompréhension chez Dominique Seux qui, visiblement, confond la culture dans son sens restreint (effectivement prise en charge par les professeurs de littérature mais pas seulement par eux ; il existe aussi une culture scientifique) avec la culture dans son sens anthropologique (ethnologique et sociologique) et ignorer ce dernier sens a la fâcheuse conséquence de passer à la trappe des auteurs tels que Claude Lévi-Srauss, Max Weber ou Pierre Bourdieu. Xavier Huillard, lui, ne semble pas ignorer la question de la construction des acteurs sociaux mais la place explicitement à un rang secondaire ; secondaire peut-être (et encore) si on se limite à la question de l’enseignement de l’économie et, plus encore, de l’économie d’entreprise.  Mais il s’agit là d’aveux involontaires de l’ignorance de ce que sont les SES .

La Culture qui intrigue tant Dominique Seux n’aurait pas sa place en économie ? Que l’on songe seulement à Max Weber qui mit l’accent sur les liens entre le protestantisme et le développement du capitalisme au 19ème siècle. Que l’on songe, plus près de nous, aux travaux de Philipe d’Iribarne qui montra combien le fonctionnement des entreprises est dépendant du milieu culturel dans lequel elles sont plongées et que, par exemple, les entreprises américaines sont surtout régies par le principe du contrat alors que le respect du statut marque plus les entreprises françaises. Que l’on songe également aux travaux de Edward T. Hall sur les différences culturelles nationales et leur impact dans les entreprises (notamment multinationales) ; autant d’exemples rappelant que chacun d’entre nous avons grandi et nous sommes construits dans un cadre spécifique, notion essentielle et pas seulement « intrigante ».

Xavier Huillard et Dominique Seux s’émeuvent de la relégation du marché comme chapitre facultatif en classe de seconde mais on peut les rassurer en leur rappelant que ce thème se taille « la part du lion » en classe de première (20% des chapitres consacrés à l’économie). Il faut dire que les évolutions actuelles sont absolument passionnantes : il ne suffit plus de se poser la question de l’opposition ou de la complémentarité de l’Etat et du marché face aux transformations en profondeur provoquées par les révolutions technologiques. Le téléchargement de musiques et de films sur Internet, « l’uberisation », le « crowfunding »,  « l’économie de partage »,... posent la question d’un (ou de) « nouveau(x) modèle(s) de consommation ». Pour comprendre ces évolutions, l’homo œconomicus reste utile mais ne suffit pas ; une mobilisation des concepts  de marché, réciprocité et redistribution  paraissent également fructueux (concepts qui nous viennent de Karl Polanyi, à la fois économiste, historien et anthropologue).

Mais ces mutations ne se limitent pas au domaine économique. Que l’on songe au téléchargement de musique qui amène à déplacer les frontières du légal et de l’illégal (des élèves qui n’oseraient même pas imaginer commettre un chapardage dans un magasin téléchargent sans vergogne en sachant bien qu’il s’agit, au fond, d’un vol), du « normal » et de « l’anormal ». Ce thème peut prendre une place de choix dans le chapitre consacré aux déviances et il s’agit de sociologie (et de sociologie, au fond, pas inutile pour l’économiste).

Internet a également favorisé l’apparition de monnaies telles que le Bitcoin, monnaie totalement dématérialisée et désétatisée mais dont certains économistes doutent de sa réalité monétaire. Mais à l’autre bout du « spectre monétaire » la floraison actuelle de monnaies locales est là pour nous rappeler que le lien social est plus que jamais présent et est à la base du phénomène monétaire. Ces monnaies existent, certes pour revitaliser le commerce local, mais également parcequ’à la suite de la grande crise de 2008 s’est développée chez certains une méfiance à l’égard de « l’argent » (les économistes n’aiment pas ce terme, ils préfèrent parler de « monnaie »). Monnaies nationales (le dollar), supra nationales (l’euro), locales, la relation de la monnaie avec la communauté mais aussi avec le pouvoir, est patente. Bref, pour parler d’argent, il ne suffit pas de parler économie, il faut aussi parler de sociologie, d’ethnologie et de sciences politiques.

Mais en S.E.S. nous pouvons aussi ne pas parler d’économie. L’analyse de la  famille et de la parenté fut un des objets majeurs de notre enseignement (avec l’entreprise et le marché) mais elle disparaitra avec les nouveaux programmes de 2010. Un choix malheureux car, non seulement ce thème passionnait les élèves mais surtout parce que c’est à ce moment  que les débats publics sur la question de la famille se sont intensifiés. Dans les années 1970 et 1980, l’enseignant de SES devait affronter des regards mI- interrogateurs mi-moqueurs de la part de certains élèves, de leurs parents et de collègues qui se demandaient souvent ce qu’on pouvait raconter sur la famille tant celle ci semblait être une réalité d’évidence et peu problématique. En effet, si à l’époque on constatait l’essor des divorces et des familles monoparentales, on ne parlait pas de familles homoparentales ou de GPA. La famille, dont la nature semblait évidente dans les années 1980, devint un véritable sujet d’interrogation avec les lois sur « le mariage pour tous » et la polémique sur la mal-nommée « théorie du genre ». Les enseignants en SES n’avaient pas de vérités à délivrer (leurs élèves étant bien entendu libres de manifester d’un côté ou de l’autre) mais avaient quatre décennies d’expérience dans l’enseignement de la famille et disposaient d’innombrables exemples historiques et ethnologiques sur les différentes formes de la famille (un article fameux de Françoise Héritier paru dans le Monde en 1975, « Les 1001 formes de la famille » fut un des textes les plus utilisées par les professeurs de SES durant des années).

Et il ya ces sujets dont beaucoup d’enseignants parlent sans que ce soit spécifié dans les programmes officiels. Depuis trente ans, j’utilise une ou deux heures de cours pour expliquer à mes élèves ce qu’est la rumeur. Au milieu des années 1980, cela avait un caractère un peu « folklorique » (au mauvais sens du terme) car, à l’exception de la « rumeur d’Orléans » (et de manière moindre de « l’affaire Adjani »), il n’y avait pas eu d’épisode véritablement déstabilisant. Mais avec l’essor d’Internet dans les années 2000 on s’est aperçu combien la question était essentielle et on disposait heureusement, de quelques décennies de travaux provenant de psychologues et de sociologues, de Postman et Allport à Jean-Noel Kapferer et Gerald Bronner. Mais, bien qu’il fut présent à l’agrégation de sciences sociales (dans l’analyse des « croyances collectives » de 2010 à 2012 ),  ce thème n’a jamais été intégré officiellement dans les programmes scolaires. Il est manifestement plus que temps de le faire.

Marché, entreprise, culture, normalité, famille, rumeurs,… la liste des sujets possibles est loin d’être close (nous pourrions parler également de conflits sociaux, de réseaux, d’opinion publique,…) mais cela suffit à illustrer un quiproquo constant sur l’enseignement des S.E.S. En effet, on pense trop souvent que SES c’est « de l’économie avec du social », c’est l’entreprise et c’est l’intervention de l’Etat, la compétitivité et la protection sociale. En cela il y a maldonne sur l’intitulé ; il s’agit en fait de « sciences économiques et sciences sociales ». L’économie, a fortiori l’économie d’entreprise, n’est donc pas le seul objet d’enseignement en S.E.S. et c’est cette erreur que l’on fait lorsqu’on nous qualifie de « profs d’éco ». Un détour vers les premiers programmes de 1965-66 nous permet de le montrer. Le préambule du programme de 1965 indiquait déjà que « L'originalité de cet enseignement est sans doute de conduire à la connaissance de nos sociétés actuelles et de leurs mécanismes, d'établir une relation jusque-là incertaine entre culture et réalités économiques et sociales ». Il s’agit bien de « connaissance de nos sociétés » et non « connaissance de l’économie » et la discipline y est présentée comme « initiation aux faits économiques et sociaux ». L’objectif des SES est donc de fournir quelques clés pour la compréhension du « fonctionnement » (ou des dysfonctionnements) des sociétés et de leurs transformations. L’économie constitue évidemment un élément central de ce fonctionnement mais les S.E.S. ne se réduisent pas à l’étude de celle-ci. L’objectif de cet enseignement n’est donc pas la connaissance de l’économie en elle-même mais la connaissance de l’économie en tant qu’élément moteur des sociétés contemporaines. Corrélativement, la science économique n’y est pas envisagée comme une science pure (calquée sur les seules sciences physiques) mais comme une science sociale parmi l’ensemble des sciences sociales. Les professeurs de SES ne sont donc pas des « professeurs d’économie » mais des professeurs en sciences sociales qui abordent autant la science économique que la sociologie et les sciences politiques mais également l’ethnologie ou la psychologie sociale,  l’histoire économique et la sociologie économique. Projet ambitieux ? Certes ! Mais de l’Histoire-Géographie à la philosophie, l’ambition est bien ce qui marque toutes les disciplines scolaires (et, à lire les programmes, nous sommes plutôt moins ambitieux que nos collègues historiens ou philosophes). On saisit alors mieux l’incompréhension qui règne entre certains employeurs et représentants du Medef et la majorité des enseignants de SES.

Il faut toutefois noter qu’il existe un autre enseignement qui prend en charge l’économie :  les Sciences et Techniques du Management et de la Gestion (STMG). Cependant, les objectifs et orientations  des STMG et des SES sont assez différents. Pour les STMG, l’objectif central est l’analyse du fonctionnement de l’entreprise et l’économie générale, ainsi que quelques éléments de sociologie, est au service de cet objectif. En SES, l’objectif est une interrogation sur ce qui permet à une société de changer en maintenant sa cohésion. Le secteur économique en est un élément essentiel mais il l’est au même titre que la structure sociale et les systèmes de croyances et de valeurs et en interaction avec eux. De même, l’entreprise sera étudiée en SES, pas pour elle même, mais en tant qu’élément dans la reproduction actuelle de nos sociétés.

 

 

 

Mais puisqu’il existe deux enseignements complémentaires abordant la question de l’économie, ce qui constitue une véritable richesse, pourquoi vouloir transformer les SES en autre chose que ce qu’elles sont ? Pourquoi perdre cette richesse en adaptant l’enseignement des SES à l’incompréhension (pour dire le moins) d’entrepreneurs et de journalistes économiques peu au fait de la question ?

 

 

 

ANNEXES

+ Les thèmes proposés dans les concours de Capes et d’Agrégation donnent une idée du champ de travail bien plus large que la seule économie.

En sociologie : Justice et injustices sociales, la société des individus, la déviance, l'exclusion sociale, la sociologie du genre, les stratifications sociales, « Santé, maladie, société », les croyances collectives, la sociologie de l'éducation, Sociologie économique.

En sciences politiques : Immigration, minorités et politique dans les démocraties contemporaines, les partis politiques dans les démocraties contemporaines (droit public et science politique), Opinion publique et démocratie (droit public et science politique), l’engagement politique aujourd’hui, les mutations des démocraties, « les comportements et attitudes électoraux : permanence et ruptures » , les recompositions contemporaines de l'État,  la communication politique, la démocratie représentative et ses évolutions,…

 

 

 

 

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