Les Super-Héros : simple divertissement ou objet d'analyse?

Texte d'une intervention à deux colloques - Festival du livre de cabestany le 25 Novembre 2012 et au Forum "Les débats" à Nancy ("Nancy la filoche)

« Les Super-Héros :

simples divertissementsou objets d’analyse? »

 «L’intérêt pour les super-héros n’est pas nouveau. Il est revenu à intervalles réguliers depuis 1938 avec des personnages à chaque fois porteurs de caractéristiques nouvelles. En cela, les super-héros, comme d’autres personnages de fiction, traduisent des valeurs et des inquiétudes propres à chaque période historique. Pourquoi ont-ils provoqué un tel engouement, notamment à l’orée des années 60 ? Que peut-on tirer aujourd’hui de l’analyse de ces personnages ? ». Il y a quelques mois, un journaliste m’a invité à parler à la radio des super-héros à l’occasion de la sortie du film « Avengers ». J’ai donc commencé à parler de la place de ces personnages dans l’imaginaire populaire et, au bout d’un quart d’heure de conversation, il m’a demandé, mi-figue mi-raisin, s’il était bien sérieux de s’intéresser de cette manière à ces histoires ? Si cela avait si peu d’intérêt, pourquoi alors m’inviter à en parler ? La réponse allait de soit, « Avengers » était en train de battre des records d’entrée pour la première semaine d’exploitation d’un film et se plaçait à la troisième place des recettes cinématographiques dans l’histoire du cinéma (en réalité à la treizième ou quatorzième si on tient compte de l’inflation). Voila un premier révélateur de notre société qu’autorisent les histoires de Super-Héros. Il faut justifier le fait que les récits de super-héros puissent avoir un intérêt sociologique ou culturel;...en revanche, nulle justification à donner si c’est lucratif.Il y a pourtant un autre intérêt à analyser les super –héros. C’est que leur audience ne laisse guère de doutes sur leur importance dans l’imaginaire collectif. Or l’imaginaire est essentiel : une société n’existe pas seulement avec ses structures sociales, sa production ou ses conflits; elle repose aussi sur l’imaginaire et ses rêves. D’ailleurs personne n’est choqué que l’on analyse Don Quichotte, l’oeuvre de Balzac ou celle de Dumas pour mieux comprendre le basculement de la société au 17ème siècle ou sa structuration au 19ème siècle. En ce sens, les récits de super-héros nous permettent d’éclairer quelques éléments de notre société à l’instar d’autres éléments de la culture populaire, de séries télévisées aux jeux télévisées.

            Cependant, il est devenu difficile de parler des super-héros en général car depuis le premier d’entre eux (le premier attesté en tout cas), le fameux Superman né en 1938, on compte environ 5000 personnages (super héros et super vilains compris) dans l’écurie Marvel (dépendant de Disney) et 3000 chez son concurrent DC (filiale de Warner), soit 8000 personnages au bas mot.

A)    DEFINITION

Selon une définition communément acceptée, un super-héros possède au moins deux des trois caractéristiques suivantes :                                                                                                       1) Il a des capacités extraordinaires (force physique surhumaine, rapidité hors du commun, résistance à la douleur...) communément appelées super-pouvoirs.                                           2) Il possède une double identité : celle d'une personne normale et celle de super-héros. 3) Quand il effectue des actes héroïques, il porte un costume distinctif qu'il abandonne momentanément quand il reprend ses activités d'individu ordinaire.


B)    DEUX LIGNEES Pour autant, les super-héros ne relèvent pas tous des mêmes catégories. On peut distinguer deux lignées essentielles.
-          Les super-héros disposant de super-pouvoirs. Certains seront proches de figues divines : Superman, Thor,... d’autres s’apparentent à des figures proches des forces naturelles (feu, vent, figures animales,...) pas loin de l’animisme : Spiderman, La torche, .... On peut accorder une place à ceux dont le corps du super-héros a supplanté la figure humaine. C’est la catégorie des monstres (dont on retrouve des traces dès le Golem ou Frankenstein) : La Chose, Hulk, le surfer d’argent...

-          La deuxième catégorie est celle des super-héros sans super pouvoirs mais avec une identité secrète. On pense bien sûr à Batman mais aussi à Iron-Man,... Ils appartiennent à la catégorie ancienne des justiciers masqués qu’on a connus précédemment avec « le fantôme du Bengale », « the Shadow », Judex ou, tout simplement, Zorro .

 

II)                LES TROIS ÂGES DU SUPER HEROS

A)    ANNEES 1940.

1)                  On peut donc dire sans se tromper que l’Histoire des super-héros a commencé en 1938 avec la première parution de Superman et 1939 avec la parution de Batman, les deux figures tutélaires des super-héros. Mais autant Batman est à relier à la tradition connue des justiciers masqués, autant Superman renvoie à des références mythologiques. Né sur une planète menacée de destruction, ses parents décident de le sauver en l’envoyant dans l’espace dans un vaisseau interplanétaire. On retrouve ici la même trame que l’histoire de Moïse sauvé d’une destruction certaine par sa mère qui l’abandonne dans un panier d’osier et le laisse voguer sur le Nil. Cependant, il ne faut pas se méprendre sur le terme « mythe ». Ces récits peuvent utiliser des personnages ou des structures narratives qui rappellent certains mythes, il ne s’agit pas pour autant de mythes, au sens strict du terme, qui sont des récits prétendant expliquer un aspect ou un autre du monde ; Ces récits n’ayant aucune prétention à la réalité s’apparentent plutôt aux contes  (voire aux fables si on tient compte du nombre d’hommes animalisés qui les parcourent).

2)                      Très vite, dans les années 1940, on verra apparaitre de nombreux super-héros dont certains comme captain Marvel mais qui sera interdit pour plagiat (trop proche de superman). Dès 1940, Jack Kirby, un des grands noms du monde des super héros, et Joe Simon créeront captain America, un super-héros, résultat d’une expérimentation, destiné à être le premier d’une super armée censée combattre les nazis. Nous avons là un certain nombre d’ingrédients permettant de comprendre la genèse des Super-Héros à la fin des années 1930. Chez ces trois SUPER-HÉROS nous trouvons une double identité mais aussi une situation d’orphelins. Chez Batman, l’assassinat de ses parents sous ses yeux sera à l’origine d’un désir de vengeance et de justice et, selon les périodes, d’une certaine fragilité psychologique. Par ailleurs nous trouvons chez Superman et Cap America deux origines possibles des super pouvoirs ; Pour Cap America, il s’agit du résultat d’une expérience scientifique. Chez Superman, l’origine, supposée être scientifique, a plutôt des allures magiques. Enfin, si Batman œuvre plutôt dans un désir de justice, Cap America et Superman sont très clairement des combattants du « monde libre », Cap America ayant été explicitement créé pour combattre les Nazis.

3)                  Cela nous renvoie à la thématique du surhomme. Après 1945, et à la suite des délires nazis, le thème du surhomme devient sulfureux mais il ne l’était pas avant guerre. Il faut savoir que loin d’être l’obsession des seuls nazis, la volonté « d’améliorer la population » voire l’espèce était commune à l’ensemble du monde développé. En effet, de 1870 à 1945, deux interprétations dévoyées du Darwinisme fleurissaient. Pour les tenants du « darwinisme social » on ne devait pas aider les plus faibles de façon à ce que la population se renforce grâce aux plus forts (cette thèse est en fait due antérieurement à Darwin, au sociologue Herbert Spencer). Pour d’autres, la sélection ne pouvant plus faire son œuvre dans la société, c’est aux hommes de mettre en place cette sélection à travers des politiques eugénistes. Du côté soviétique, les propagandistes ont la prétention de créer un « homme nouveau », un « homo sovieticus » par l’endoctrinement et la propagande. L’occident a été profondément marqué par ce désir d’amélioration de l’espèce par la valorisation des plus forts et la sélection des plus faibles d’où, par exemple, les politiques de stérilisation des malades mentaux aux Etats-Unis dès les années 1910-1920. D’où également les tests d’intelligence imposés aux immigrants dans les années 1920  et la recherche de génies par Lewis Terman à la même époque. La représentation d’un surhomme n’est donc pas choquante dans le contexte de l’époque et Superman peut apparaitre alors comme une réponse onirique aux surhommes des régimes totalitaires soviétique et nazi.

Certes, les hommes ont toujours imaginé des individus qui leur seraient supérieurs mais jusqu’à présent il s’agissait de créatures divines ou semi-divines, des dieux, des fées et des sorcières. Il faut attendre le 19ème siècle, avec le monstre de Frankenstein (Shelley – 1818), et le 20ème siècle pour voir apparaitre massivement des surhommes issus de la science. 

4)                  Avec les premiers super-héros, on retrouve ces deux origines : Batman et Captain America tirent leur pouvoir de la science et de la technique, Wonderwoman, Green Lantern et, dans une certaine mesure, superman, de la magie.

 Pourquoi les américains éprouvèrent ils autant d’intérêt pour les super-héros dans les années 1940 ? Sans doute furent-ils en partie une réponse à l’angoisse de la crise économique et de la guerre. Et ces super-héros sont des héros dans tous les sens du terme : puissants, ils sont valeureux, défendent les valeurs de la libre Amérique et de la démocratie et, même s’ils ont une identité civile parfois modeste, ce sont des individus assez équilibrés. Puis la vogue des super-héros s’essouffla à partir des années 1945 pour deux raisons. La fin de la guerre leur donnait moins d’intérêt et, surtout, il y eut une campagne de dénigrement, notamment sous la conduite du docteur Wertham, accusant les comics d’être responsables de la montée de la violence, du racisme et de la délinquance juvénile.

Quelques extraits de Wertham

« LA SEDUCTION DE L’INNOCENT ».

Dès 1948, le psychologue Fredric Wertham entama une campagne contre les comics (notamment ceux mettant en scène des gangsters, des monstres  ou des super-héros) et il se fit connaitre en 1954 avec la parution de « Seduction of the Innocent » dans lequel il rend ces comics responsables de comportements délictueux chez les jeunes  par les scènes de violence, de crime ou de sexe qu’ils mettraient en scène. En 1955, la revue « Les Temps Modernes » dirigée par Jean-Paul Sartre publia des extraits de cet ouvrage dans un article intitulé "Les crime comic-books et la jeunesse américaine. Quelques échantillons de cet article donnent une idée des critiques de Wertham :

 

« Dans les comic-books, les blancs sont généralement blonds, athlétiques et élancés; les indigènes, au contraire, sont toujours à mi-chemin entre l'homme et le singe. (...) Les collections de Superman exaltent la force sous toutes ses formes. Le Dr Paul A. Witty, professeur de pédagogie, analysant le contenu des comic-books de ce type, remarque fort justement qu'ils « présentent notre monde sur un fond fasciste de violence, de haine et de destruction ». «Je pense, continue le Dr Witty, qu'il ne peut qu'être mauvais pour les enfants, d'être soumis périodiquement à cette littérature de violence qui leur inculque, en fait, les principes d'une société fasciste. Il ne faudrait pas s'étonner si notre jeunesse perdait jusqu'au souvenir des idéaux démocratiques. »

 (...)Un enfant de quatre ans peut fort bien avoir déjà été influencé par le racisme des comic-books ; et l'on voit des gamins de six ou sept ans disposer de tout un arsenal d'arguments racistes. La plupart du temps, leur antipathie pour un groupe déterminé (« Ils sont méchants », « ils sont vicieux », « ils sont criminels », « on.ne peut leur faire confiance ») vient directement des comic-books. Dans les autres cas, où les préjugés ont pu être acquis à la maison, dans la rue, à l'école, les comic-books n'en ont pas moins une influence néfaste, en ce qu'ils amplifient et perpétuent ce qui pourrait n'être qu'une tendance insignifiante. Ce n'est pas là une vue de l'esprit ou une affirmation sans preuve : c'est la conclusion que l'on est obligé de tirer des propos des enfants eux-mêmes. »

(Source : - Fredric Wertham : « Les « crime comic-books » et la jeunesse américaine » - « Les Temps Modernes » n° 118 – Octobre 1955).

On peut également rappeler que le docteur Wertham écrivit dans une notice consacrée à Superman :  « Cet exemple montre que la confusion entre le rêve et la réalité provoquée par cette bande dessinée […] est responsable de la cruauté développée dans ses jeux par l’enfant, en particulier à l’endroit des jeunes filles… »[1].

  

B)            Il faut attendre la fin des années 50 et le début des années 1960 pour assister à un renouveau du phénomène, la période marquante allant de 1961 à 1963/64. En effet, durant cette période Stan Lee créa pour l’entreprise Marvel une série de super-héros aux caractéristiques nouvelles : FF, Spiderman, Thor, Iron-Man, Daredevil, Docteur Strange,... On retrouve les archétypes des années1940 : certains ont des pouvoirs d’origine divine ou magique (Thor, Docteur Strange,...) d’autres d’origine scientifique ou technique (Hulk, Iron Man, X-Men,...) mais apparait aussi une forme d’hybridation entre les deux. Le meilleur exemple est celui de Spider-Man : piqué par une araignée radio-active il reçoit des pouvoirs d’araignée ; la référence à la radio activité laisserait entendre que nous sommes dans le domaine scientifique mais en réalité l’idée que le même engendre le même est la caractéristique même de la magie. On peut également voir la même chose pour Angel des X-Men à qui il pousse des ailes d’ange à la suite de radiations atomiques. Mais quelque chose de nouveau parait : alors qu’auparavant les pouvoirs étaient dus à l’action volontaire de la science , soit pour créer des combattants dans le cas de Cap America, soit sous l’action d’un savant fou, on assiste dans les années 1960 au thème de l’accident qui est à l’origine du super héros : Peter Parker est piqué par une araignée qui s’est échappée, Matt Murdock est rendu aveugle par des déchets radio actifs au cours d’un accident de la circulation, Hulk est le produit d’un accident au cours d’une expérience,... La science n’est plus cette science bienveillante du début du 20ème siècle. Il y aune inquiétude autour de la science qui n’est pas sans rapport avec la crainte du péril atomique. Précédemment, dans les années 50 on a vu fleurir les films où la science inquiète ; pensons par exemple au très beau « Godzilla » de Honda.


LE HANDICAP ET LE SUPER-HEROS

1)      LES FAILLES DU SH

a)      Le handicap et le SH

Mais l’inquiétude des Super-Héros des années 1960 ne concerne pas que le rôle de la science. Elle concerne aussi le héros qui est dans la presque totalité des cas un handicapé, handicapé physique ou social. Et c’est probablement par le handicap qu’on comprend le mieux le super-héros. On avait déjà vu le thème du « talon d’Achille » avec la kryptonite qui remet en cause les pouvoirs de superman mais celle ci n’a été introduite que tardivement dans les aventures de superman (1941 dans un feuilleton radio et 194 dans les comics) probablement pour régler des problèmes narratifs. Ca qui est frappant chez Marvel c’est que les handicaps sont là dès l’origine : Thor est un médecin boiteux, daredevil un avocat aveugle, iron man un industriel cardiaque,... Peter Parker, s’il fut myope à l’origine, est surtout un jeune qui n’arrive pas à s’intégrer aux lycéens de son âge. Il semblerait que la présence de ce handicap ne soit pas seulement le résultat d’une contrainte narrative ; en fait, on retrouve dans la plupart des légendes et des mythologies la présence de handicapés ayant des pouvoirs surnaturels. Dans un ouvrage consacré à la perception du handicap dans différentes parties du monde (« Le handicap au risque des cultures »de Charles Gardou) l’ethnologue Michelle Therrien, spécialiste du monde Inuit, rappelle que dans bien des mythes, le handicap favorise l’exploit qui ne s’explique que par l’intervention d’esprits attentifs aux plus démunis. Elle ajoute même que le chamane incarne probablement le handicapé type. Dans un même ordre de réflexion, le philologue Georges Dumézil s’est particulièrement intéressé à l’existence des Dieux handicapés notamment au borgne et au manchot qu’on retrouve  à Rome (Cocles et Scaevola) et en Scandinavie avec Odin (dieu borgne) et Tyr (dieu manchot).

On ne peut être que frappé par la proximité entre le super-héros et le handicapé qu’on a retrouvé récemment au cours des jeux paralympiques de Londres durant lesquels les  journalistes ont fréquemment utilisé le qualificatif de « super-héros » pour parler des concurrents. Ainsi Oscar Pistorius est devenu champion olympique des handisports et recordman des  100, 200 et 400 mètres. Il a même eu l’occasion de courir avec des non handicapés durant un meeting. Cependant, étant muni de jambes artificiels, certains non handicapés pensent que ses jambes artificielles lui confèrent un avantage en dépensant 25% d’énergie en moins ce qui fit qu’il n’a pas été admis à concourir aux JO de Pekin chez les valides. Il n’y a pas là qu’une coïncidence.

b)      LES IDENTITES MULTIPLES

La gestion du handicap va être essentielle dans la vie du super –héros. Pour certains, le handicap et le super pouvoir sont une seule et même chose (cyclope) et interdisent de vivre normalement. Pour d’autres, comme daredevil, il est indispensable de mettre le handicap en avant pour sauvegarder son identité de Super-Héros (Daredevil). En tous les cas, la gestion du handicap dans la vie quotidienne rend celle-ci problématique. C’est ce que d’une autre manière, on retrouve dans le film « Intouchables ». Mais une autre caractéristique va devenir essentielle chez ces super-héros, c’est le fait que l’existence d’une double identité rend leur existence civile problématique. Prenons le cas le plus emblématique, celui de spider-man : c’est l’histoire d’un vrai héros à triple titre : héros parcequ’il est Spider-Man mais également héros parcequ’il se sacrifie entièrement pour sa tante May. Mais dans le même temps, il est pris pour un minable par Flash Thompson, par un pédant par les autres étudiants et pour un goujat par les filles qui l’approchent. Faible dans la vie sociale mais héros dans son identité secrète, n’est ce pas là une parfaite définition de l’adolescent ? Et l’histoire de Peter Parker, n’est ce pas l’histoire d’un adolescent qui tente de sortir de ce statut ? N’est ce pas la ce qui fait toute la puissance et le charme de ces récits ? Doit-on s’étonner du succès croissant de Spider-Man durant les années 1960 qui ont été celles où les Baby-Boomers sont arrivés en masse à l’âge de l’adolescence ? Les super-héros des années 1960 sont donc généralement psychologiquement fragiles et ont du mal à s’insérer dans la vie et c’est bien ce qui a fait leur attrait pour les lecteurs de l’époque.

c)      LE RAPPORT A L’ACTUALITE

Les années 1960 c’est aussi des années de contestation et certains super-héros vont se trouver en porte à faux. Difficile pour Iron Man par exemple, de se présenter comme un combattant anti communiste et alter ego d’un marchand d’armes quand se développe les manifestations estudiantines contre la guerre du Vietnam. Les Super-Héros des années 60 vont apparaitre de moins en moins comme des agents de la domination américaine (image par laquelle on les résume encore trop facilement) ; leur objectif principal  à l’époque c’est sauvegarder leur identité.

C)    LES ANNEES 1980.

Les récits de super-héros connaitront à nouveau un certain calme durant les années 1970 mais c’est au cours des années 80 qu’interviendront plusieurs nouveautés. En 1986, Alan Moore et Dave Gibbons créent « the watchmen », un groupe de super-héros vieillissants parmi lesquels « le comédien » qui fut mêlé aux plus basses affaires du gouvernement américain et tenta de violer  une super héroïne, membre du même groupe.  Un autre, Rorschach, a été si traumatisé par un meurtre sur lesquels il a enquêté qu’il n’hésite  plus à torturer et tuer les malfrats, quelle que soit la gravité de l’acte. Enfin, ils ont tendance à plus faire régner l’ordre que défendre la justice. On y voit des super-héros maintenir l’ordre dans la rue pendant une grève de policiers mais un ordre injuste (« Au diable les justiciers ! On veut de vrais flics ! » crie un manifestant). Les watchmen sont des super-héros vieillissants et imparfaits  mais le fait majeur est cette dégradation de la légitimité de leur action. On retrouve d’ailleurs la phrase « Who watches the watchmen ? », traduction de la formule latine signifiant « qui gardera les Gardiens ? », vieille question de philosophie politique. Si les hommes doivent se soumettre à une puissance tutélaire, qu’est ce qui garantit que cette puissance sera juste ? C’est la légitimité des super-héros à incarner la justice qui est remise en cause.

D)    POURQUOI MAINTENANT ?

Mais le véritable nouvel âge datera de la fin des années 90 et du début des années 2000 quand les Super-Héros occuperont vraiment le grand écran. Jusqu’à présent, les adaptations cinématographiques étaient plutôt ratées mais avec les effets spéciaux modernes, cela devient beaucoup plus crédible. Les dates de démarrage de ces succès sont multiples : on peut penser au Superman de 1977 ou aux Batman de Tim Burton mais c’est surtout avec Blade (1998), les X-Men (2000) et surtout Spider-Man de Sam Raimi (2002) que l’engouement se développe. Depuis 2000, les productions cinématographiques ne cessent de se succéder, menées notamment par le groupe Marvel, à raison de deux ou trois films par an. Un stade nouveau semblerait être atteint cette année avec la sortie de Avengers, considéré comme le troisième film de l’histoire du cinéma en termes de recettes. En fait, il faut se méfier de ce critère puisque les calculs sont faits en dollars courants (sans tenir compte de l’inflation et du prix du ticket) ; en réalité, si on tient compte de l’inflation, Avengers est au treizième ou quatorzième rang, le film le plus regardé dan l’histoire étant encore et toujours « Autant en emporte le vent ».

Toutefois, l’engouement actuel pour les super-héros ne laisse pas d’interroger. On peut bien sûr l’expliquer par le fait que l’on a droit à des films plaisants et spectaculaires qui prennent une place occupée auparavant par les Westerns, les Peplum et les Space-Opera. Mais il y a sûrement autre chose. Une première réponse spontanée consiste  dire qu’en période de crise, on a plaisir à voir des hommes tout puissants qui nous consolent de notre vie difficile. Il est vrai que le fait que la mode des Super-Héros redémarre avec Spider-Man juste après le 11 septembre 2011, irait dans ce sens. Toutefois, le fait que la grande mode des Super-Héros fut l’âge d’argent de 1961-1973 peut inciter à se méfier d’une réponse fondée uniquement sur la présence d’une crise économique. Il faut remarquer que les films de Super-Héros s’engagent dans trois voies de réflexion. Les uns reprennent l’image du Super-Héros fragile et mal intégré dans la société : spider-man, X-Men,... D’autres s’engagent dans une présentation de surhommes sauveurs de l’Humanité semblables aux Super-Héros de l’âge d’or des années 1940 : c’est le cas par exemple, d’Avengers dans lequel les failles des Super-Héros sont à peine suggérées. Enfin, d’autres films engagent, sur le mode de la comédie ou du drame, une réflexion sur les dangers qu’il y a à être ou se prétendre super-héros. Quatre films sont à retenir : Kick-Ass, Watchmen, Super (de James Gunn) et Chronicle. Dans Kick-Ass et Super, le candidat au super héroïsme n’a aucun super pouvoir. Le jeune  qui prend l’identité de Kick-Ass, l’apprend à ses dépends. Franck d’Arbo, le personnage principal de Super va plus loin : n’ayant pas de super-pouvoirs, il décide de s’armer d’une clé à molettes mais, ne faisant pas dans le discernement, décide de punir violemment un malotru qui a commis pour seul crime de resquiller dans une file d’attente de cinéma. Très vite il sera rejoint par la jeune Libby (Ellen Page) qui a tellement hâte de jouer son rôle de super-héroïne qu’elle  n’hésite pas à inventer des crimes et à exagérer pour frapper des innocents. On retrouve sous le masque de la comédie le fameux « qui gardera les gardiens ? », qui est en mesure d’endosser le rôle de super-héros sans sombrer dans l’abus de pouvoir ? Si dans « super », le héros n’a pas de super pouvoirs ce n’est pas le cas des jeunes étudiants du film « Chronicle» qui acquièrent par hasard des super pouvoirs, commencent à jouer avec puis peu à peu en abusent.

 Donc au cours des trois âges des super héros, trois thématiques se dégagent : l’existence d’un surhomme sauveur de l’humanité dans les années 1940, la question de la fragilité du surhomme, et enfin les questionnements sur cette puissance dans les années 2000.

 

III)             LEUR PLACE DANS LA LITTERATURE POPULAIRE

Mais la réponse à notre question « pourquoi avons-nous besoin de super-héros » ne se trouve pas seulement dans l’analyse du contexte historique ; il est bon aussi de chercher les invariants de ce type de récits.

A)    LES REFERENCES A LA MYTHOLOGIE

Celles-ci n’ont échappé à personne dès la première histoire de Superman qui reprend les grandes lignes de l’histoire de Moïse. De même, le super-héros Thor reprend les personnages de la mythologie scandinave (ce qui énerve profondément de grands spécialistes de la mythologie scandinave comme Régis Boyer). Mais les références sont souvent plus subtiles que cela et ont peut retrouver la dimension quasi mythique de ces récits soit dans les histoires du surfer d’argent confronté à des représentations du mal absolu ou à des demi dieux soit dans le fait que la question du destin qui s’impose à l’individu et notamment de sa nécessaire rédemption est presque systématiquement présente (notamment chez spider man) ce qui, à mon sens les rapproche notamment de la mythologie nordique.

 B)     AU PAYS DU FEUILLETON

Dans un célèbre essai de 1962 concernant Superman, Umberto Eco écrivit que Superman est un personnage mythologique dans le monde du roman et il fait de superman un descendant du Comte de Monte-Cristo. Monte Cristo serait le premier des super héros ? Personnellement je pencherais plutôt pour Rodolphe des « Mystères de Paris ». Sans chercher à trouver le père de tous les Super-Héros, on peut tout simplement s’apercevoir que le récit de super héros s’inscrit dans une filiation générale des « héros populaires » qui apparaissent au 19ème siècle. Rodolphe, des « Mystères de Paris », a tout des caractéristiques du super-héros : d’origine princière, il se déguise afin de se mêler au peuple et de parcourir les bas-fonds de Paris ; comprenant les problèmes que connait le peuple, il use de son grand talent de combattant pour faire régner la justice. Identité secrète, recherche de la justice, pouvoir surhumains (sinon super pouvoirs) on retrouve l’archétype qu’endossera Batman quelques décennies plus tard  et on trouve le modèle même du « super vilain » avec le redoutable « maitre d’école » Cependant, Umberto Eco préfère donner la priorité à Edmond Dantès. A la suite d’un complot, Edmond Dantès, est emprisonné pendant 14 ans sur l’ile du diable. Grace à l’abbé Faria, il parvient à s’enfuir et prend possession d’un trésor, ce qui lui permet de se venger de ses dénonciateurs sous le couvert de l’identité du Comte de Monte Cristo. Certes il y a une double identité et des pouvoir exceptionnels (pour s’enfuir à la nage et les pouvoirs accordés par la richesse) mais on y retrouve pus une vengeance qu’une recherche de justice universelle. Pourtant Eco estime que Dumas a cherché à donner à Edmond Dantès une psychologie qui est celle du surhomme « partagé entre le vertige de l’omnipotence et la terreur de son rôle privilégié ». Umberto Eco considère que le « comte de Monte Cristo » est le roman le plus passionnant et le plus mal écrit qu’on ait connu mais il met une part de son succès sur le fait que Dumas était payé à la ligne et va participer à l’invention du feuilleton... C’est bien ces feuilletons et ces histoires sans fin qu’on retrouve de manière exacerbée dans les récits de super héros (spiderman flirte avec les 700 épisodes).

Par contraste, on peut prendre le cas de d’Artagnan qui est aux antipodes du super héros. Il n’a ni super pouvoir, ni double identité (malgré son nom « de scène » de d’Artagnan). Il ya une petite ressemblance avec spider man car ce sont tous les deux des romans d’initiation mais d’Artagnan se situe dans une société d’ancien régime où l’honneur personnel et les relations familiales priment ; aussi d’Artagnan n’hésite pas à se battre pour la moindre peccadille et à exhiber ses liens avec Monseigneur de Tréville, là où Peter Parker acceptera de se laisser humilier moultes fois avant de réagir. Enfin, D’Artagnan combat avant tout au nom des pouvoirs qu’il a choisi de servir et non au nom d’une idée de justice. Toutefois, il n’est pas sans liens avec tous les aventuriers qui fleuriront au 20ème siècle : Doc Savage, Bob Morane, James Bond,...sans oublier Judex, Fantomas,...et le méconnu Nyctalope qui brigue le titre de « premier des super héros ». Toutefois, s’il fallait chercher un précurseur aux super-héros,  je remonterai carrément à 1615 avec la création de Don quichotte qui offre tous les archétypes inversés du super héros. Quand les super-héros sont jeunes, puissants et combattent des ennemis, Don Quichotte est vieux, sans pouvoirs et ne combat que des ennemis imaginaires mais il a en commun avec les super-héros, la volonté de justice et la double identité. Et sa vieillesse et sa folie le rapprochent des Watchmen et Kick-Ass. Il n’y a là rien d’étonnant puisque Don Quichotte est le premier des romans modernes.

 C)    ROMAN A L’EAU DE ROSE

Les super-héros ayant une double identité, ont aussi une vie amoureuse et un dernier élément, en germe chez Superman, devient essentiel dans les années 1960, c’est celui de la relation amoureuse. C’est particulièrement net pour Spider man/ Peter Parker qui connait la vie d’un adolescent classique américain. Tour à tour amoureux de Betty Brandt, Liz Allan, Gwen Stacy et Mary Jane Watson, il ne sait comment se déclarer ni comment concilier sa condition de super-héros et sa vie amoureuse, problème qu’on va retrouver chez d’autres super héros comme Cyclope, Iron Man,... Au fond, le comic de super-héros permet ici aux garçons d’accéder à la lecture de la littérature féminine, aux fameux romans à l’eau de rose. Peter Parker présente la situation classique de l’adolescent qui ne sait comment aborder les filles (mais il y arrive de mieux en mieux à mesure que les épisodes se succèdent).A l’autre extrême, Red Richards et Jane Storm des fantastiques n’ont guère de problèmes de cet ordre mais on assiste à leurs amours, leurs fiançailles, leur mariage à la manière des magazines People qui s’intéressent aux amours des stars. Ce n’est pas sans rappeler la situation de Tony Stark (Iron Man) qui n’arrive pas à se fixer. Mais la situation la plus fréquente est celle de l’amour non déclaré, en général à cause du handicap. Matt Murdock (Daredevil) ne pouvant se déclarer à Karen Page, Scott Summers (cyclope) n’osant vivre avec Jean Grey à cause de la dangerosité de ses yeux. C’est surtout le surfer d’argent séparé à jamais de sa fiancée Shalla-Ball par une barrière cosmique entourant la terre.

CONCLUSION

Les récits de super-héros s’appuient à la fois sur des structures mythiques anciennes, sur le roman populaire et sur le roman-photo. Ils reprennent également des éléments de l’actualité : le problème noir dans les années 60, la question de la drogue, la question de l’homosexualité depuis les années 2000,... Mais là où ils sont le plus efficaces c’est quand ils abordent des questions anthropologiques fondamentales. Ainsi, les aventures de Peter Parker entrent en résonnance avec la montée de la question de l’adolescence, la double identité des super-héros questionne la construction identitaire dans les sociétés des années 1960 et la question du super-pouvoir reflète les interrogations de la société à l’égard du pouvoir. Finalement, les super-héros ne donnent aucune réponse à ces questions mais ils permettent de poser ces questions de manière implicite.

 

 



[1] Les secrets de « l’affreux » Dr Wertham – Actuabd - 3 septembre 2010 - http://www.actuabd.com/Les-secrets-de-l-affreux-Dr

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