A. PICHOT : LA SOCIETE PURE - DE DARWIN A HITLER - FLAMMARION - 2000

 

            André Pichot est un historien des sciences spécialisé dans la biologie, auteur, entre autres, “d’histoire de la notion de vie” et “d’histoire de la notion de gène”. Il fait ici une incursion dans les sciences humaines  qui ne sont pas, il le dit lui même, sa spécialité et c’est une incursion réussie. Son travail porte sur les relations entre science et idéologie et, plus précisément, sur le rôle des scientifiques dans l’essor des idéologies racistes et eugénistes aux 19ème et 2ème siècles. Ainsi, on a occulté le fait que, jusqu’à la seconde guerre mondiale, le racisme et l’eugénisme étaient des pensées dominantes soutenues par d’éminents scientifiques et cela a permis de présenter la solution finale nazie comme une monstruosité inexplicable et inspirée par les écrits d’idéologues comme Gobineau, Vacher de Lapouge ou Chamberlain. Pour Pichot, il ne s’agit là que d’une légende : la “solution” Nazie d’extermination des juifs (mais aussi des tziganes et des malades mentaux) a été l’aboutissement logique du racisme et de l’eugénisme dominants, qu’on retrouvera aussi bien chez des sociologues que chez des biologistes, et le résultat de la volonté de soumettre le social au biologique (le National-Socialisme n’a-t-il d’ailleurs pas été défini comme de la “biologie appliquée au politique”?).

            Pour Pichot, des biologistes (Haeckel, Huxley et même Darwin) ainsi que des sociologues comme Gumplowicz ont une responsabilité beaucoup plus grande dans ces catastrophes que Gobineau ou Vacher de Lapouge, ces derniers ayant opportunément servi  de boucs émissaires. Voilà une sérieuse remise en cause du mythe de la science “naturellement” pure et raisonnable.

            Mais comment la science a-t-elle pu amener à de tels résultats? Pichot nous montre que des thèses, telles que le darwinisme peuvent être suffisamment souples pour justifier n’importe quel propos (on entre alors dans le cadre des théories invérifiables ou, plutôt, infalsifiables). Mais, surtout, l’auteur met en évidence les mouvements de va-et-vient entre sciences de la vie et sciences sociales, les deux se légitimant mutuellement. Ainsi, Darwin va puiser son idée de sélection naturelle dans les écrits de Malthus, idée compatible avec l’idéologie de l’Angleterre Victorienne (La “survie des plus aptes” se retrouve dans les deux cas). La thèse darwinienne sera donc d'autant mieux acceptée qu’elle “colle” avec son environnement social et culturel (à ce titre, les écrits de Durkheim, “De quelques formes primitives de classification”, constituent une base théorique à lire ou à relire). Par la suite, certains économistes et sociologues vont justifier l’état de la société et de l’intérêt de la concurrence par la théorie darwinienne et la  “sélection des plus aptes” donnant à leurs thèses une apparence “scientifique”. Ce phénomène se reproduira avec la sociobiologie qui emprunte ses concepts à la sociologie darwinienne et prétend ensuite expliciter les bases biologiques du comportement social. A lire Pichot, l’histoire nous repasse donc les mêmes plats et les mêmes “trucs” qui ont permis au darwinisme social et à l’eugénisme de se développer il y a un siècle et qui soutiennent aujourd’hui la sociobiologie.

            Tous ces problèmes sont abordés à travers trois chapitres consacrés respectivement aux rapports entre la sociologie et la biologie, aux relations entre génétique et eugénisme et enfin au racisme. C’est un ouvrage très documenté dans lequel l’auteur délaisse le ton mesuré de ce type d’essai pour adopter un style incisif voire polémique plutôt stimulant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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