L’EMERGENCE DE LA SOCIOLOGIE ET DE L’ECONOMIE : HISTORIQUE ET CONDITION

(niveau fin de terminale pour de très bons élèves)

COMMENTAIRE

On se doutera que j’ai rarement utilisé ce texte qui est d’un niveau élevé, y compris pour les meilleurs élèves, mais il est toujours possible de faire des coupes

 

INTRODUCTION.

 

LES CONDITIONS D’ÉMERGENCE DE L’ÉCONOMIE ET DE LA SOCIOLOGIE.

            On s’accorde traditionnellement sur le fait que les deux disciplines qui sont au centre du programme de cette année- à savoir les sciences économiques et la sociologie- seraient nées en 1776 pour la première et 1838  pour la seconde. 1776 est l’année de la parution de “Recherche sur la nature et les causes de la Richesse des Nations” (qu’on appelle “La richesse des Nations”) d’Adam Smith, considéré comme le premier ouvrage fondateur de l’économie moderne. 1838 est l’année où Auguste Comte invente le terme “sociologie”. Pour autant, on n’a pas attendu le 18ème siècle pour s’intéresser au problème de la valeur des choses ni le 19ème siècle pour s’inquiéter de la constitution de la société. Les philosophes le savent bien qui pourront vous présenter les idées de Platon, Aristote, Saint Thomas d’Aquin ou Rousseau. On a donc toujours parlé de l’économie et de la société. Pourquoi alors, dire que tout cela a commencé il y a deux siècles? Parce que ces questions ont été posées dans un contexte historique particulier qui préfigure notre société actuelle et que les questions posées alors restent en grande partie valables. A cette époque, des éléments nouveaux tranchent sur les périodes précédentes et nous font entrer dans la “modernité” (à ne pas confondre avec la période que les historiens appellent “l’histoire moderne”) : ce sont les révolutions de l’ère moderne.(1)

 Les Révolutions de l’ère moderne.

            La première de ces révolutions ou de ces « chocs » est bien entendu  la révolution française sous tendue par deux principes : les hommes sont libres et les hommes sont égaux en droit. La liberté suppose une liberté d'opinion et surtout une liberté d'entreprendre. La libre entreprise ne pouvant être entravée, les révolutionnaires supprimeront les possibilités d'association ( loi Lechapelier de 1791); en clair, cela aboutit à l'interdiction des anciennes corporations et des futurs syndicats (2). La liberté d'opinion aboutit au refus de l'absolutisme et au fait qu'on doit pouvoir s'exprimer par le vote; toutefois, il faut voir que le suffrage universel sera quasi inexistant au 19ème siècle et qu'on adoptera en général un suffrage censitaire (le droit de vote dépendant de la fortune). Cette liberté repose sur l'idée qu'au fond le seul fondement de la société, c'est l'individu. Mais ce n'est pas n'importe quel individu : pour être libres les hommes doivent être égaux et ils doivent être en mesure d'exercer correctement leur liberté, ils doivent donc être animés par la raison (3). Les hommes sont libres mais pour cela ils doivent être égaux en droit; être égaux en droit signifie qu'on ne peut plus tenir compte des privilèges de la naissance mais cela n'interdit pas qu'il y ait, de fait, des inégalités qui seraient le résultat des compétences ou des efforts différents des individus. La liberté individuelle signifie donc aussi la possibilité de promotion sociale pour les plus méritants, celle ci passera logiquement par l'extension de l'instruction (la baccalauréat est créé en 1807). Bien entendu il ne s'agit pas de confondre les principes affichés de la révolution avec la réalité du 19ème siècle; la liberté d'entreprise impliquant l'interdiction des regroupements de travailleurs, on se doute qu'employeurs et salariés ne se situeront pas sur un pied d'égalité (Marx parlait de la "liberté du renard libre dans le poulailler libre"), le droit de vote est censitaire, l'accès à l'école ne concerne encore qu'une minorité(4). Le 19ème siècle est aussi le siècle de l'économie. La fameuse "révolution industrielle" - en développant de nouvelles méthodes de travail (division du travail dans le cadre de la manufacture puis taylorisme à la fin du siècle) (5), en intégrant innovations et progrès technique et en permettant l'augmentation de la production qui, si elle n'est pas encore au stade de la production de masse, atteint une ampleur inconnue jusque là -  va bouleverser la société. Cette révolution industrielle n'aurait pas été possible sans une révolution des transports et des communications. Le désenclavement des régions a permis d'assurer l'essor des échanges sur le territoire national, l'intensification de la concurrence et la réduction des coûts de production. Ainsi, si on prend l'exemple de la France, on note un programme de canaux fluviaux à partir de 1822 et le développement du réseau routier (routes départementales et chemins vicinaux) à partir de 1836 qui permettent le désenclavement des régions. Le développement du chemin de fer, à partir de la fin du 19ème siècle, pénètre non seulement l' espace national mais aussi les espaces continentaux. Enfin l'essor des transports maritimes assure les échanges inter-continentaux. On assiste donc à un élargissement du monde des échanges et des liens entre les hommes. Cet élargissement ne se limite pas aux échanges économiques; l'essor, même s'il est encore timide, de l'alphabétisation assure un lectorat aux journaux dont le nombre augmente à partir de 1830; des potins et du bouche à oreille, on passe à une diffusion écrite plus large. L'Europe sera  également marquée par une "révolution démographique" (avec des variantes nationales importantes). On assiste à un accroissement fort de la population, favorisé par le déclin de la mortalité. Associée aux progrès dans l'agriculture et à la révolution industrielle, cette croissance démographique a provoqué un fort exode rural et une urbanisation poussée (plus ou moins forte suivant les pays). L'essor des villes sera un des phénomènes majeurs du 19ème siècle, par ailleurs retenu par la majorité des historiens et des sociologues, car la ville du 19ème siècle est le lieu même du déracinement, de la déviance (alcoolisme, délinquance, prostitution,...), de l'essor de l'individualisme et de l'anonymat, de l'apparition d'une vie trépidante, des phénomènes de foule et d'insurrection.Enfin, il faut retenir la monétarisation croissante de l'économie. Bien sûr l'usage de la monnaie et les activités bancaires ne sont pas récentes mais elles vont prendre un essor particulier au cours des 18ème et 19ème siècle car le désenclavement des marchés locaux a peu à peu rendu nécessaire un usage croissant de la monnaie. L'activité bancaire sera relativement timide au cours de la première révolution industrielle, les entreprises ayant encore un recours massif à l'autofinancement, mais elle sera dopée à la fin du siècle par la "Railways mania". Les effets économiques de cette monétarisation sont bien connus mais il ne faut pas non plus en négliger les effets culturels et sociaux (6). Il est bien connu que l'usage de la monnaie favorise les échanges, et par là même est un puissant moteur du développement de la division du travail, mais il permet également de rendre comparable des objets qui, juste là, était perçus comme fondamentalement différents :  aujourd'hui, ce n'est que parce qu'on passe par la monnaie qu'on peut dire qu'un disc-compact à 130 francs vaut  37,1 baguettes de pain à 3,50 francs; la monnaie permet donc de comparer des objets qui, si l'on s'en tient à leur usage, sont incomparables. Cette possibilité de tout comparer avec tout constitue une transformation intellectuelle fondamentale et est, si l'on en croit Georg Simmel, à la base de la capacité à relativiser. Par ailleurs la monnaie, par sa facilité à être transportée, favorise les déplacements donc le commerce, le vagabondage et, plus tard, le tourisme; elle ne favorise pas seulement le déplacement des hommes mais aussi celui des capitaux notamment à travers la spéculation. La monnaie est, c'est une vérité d'évidence, un moyen d'exercer son pouvoir sur autrui mais le philosophe et sociologue Georg Simmel insiste surtout sur le fait qu'elle permet un développement sans précédent de la liberté individuelle. Cette liberté est favorisée par ses capacités de déplacement : grâce à l'argent tout un chacun peut théoriquement s'installer dans n'importe quel pays. De plus, comme la monnaie n'a pas d'utilité en elle même mais permet de  tout acheter (c'est un équivalent général), l'individu pourra aisément passer d'une activité à une autre alors que la possession d'une terre, par exemple, limite les activités économiques à un petit nombre possible d'usages. Mais elle est surtout un facteur de liberté en ce qu'elle transforme les liens de sujétion personnalisés en liens impersonnels : le serf était attaché à la terre du seigneur, le domestique à la personne de son employeur. Certes les relations monétaires n'empêchent pas les relations de domination, notamment dans le domaine salarial, mais l'ouvrier ne sera plus soumis à un employeur auquel il est attaché; en principe, il peut quitter son emploi et en rechercher un autre. S'il subsiste des liens de domination ce sera entre deux catégories et non plus entre deux personnes. On le voit, les liens qui unissent les hommes prendront un caractère de plus en plus anonyme, cet anonymat étant le pendant d'une plus grande liberté (7). Sous-jacent à ces divers chocs, le mouvement de la rationalisation constitue un des traits majeurs de la société nouvelle et dont l'importance sera retenue par des sociologues comme Max Weber ou Georg Simmel. Cette rationalisation se traduira par une prééminence de la pensée et de la nouveauté sur la tradition, par la valorisation du calcul et de l'intellect, par la capacité d'abstraction (on sait, par exemple, comparer des choses non comparables) et de généralisation (on ne pense plus la domination en relations personnelles - "notre seigneur et maître" - mais en relations générales - "les patrons et les ouvriers"). La mise en place par la Révolution Française d'un système métrique et d'une monnaie valable sur tout le territoire en constitue une illustration. Mais c'est également le cas de la rationalisation des méthodes de travail, de l'essor des sciences ou, essor plus relatif, de l'instruction. De plus, le 19ème siècle est le siècle de l’extension du monde connu. Certes on connaît le continent américain depuis 1492 et divers explorateurs ont déjà parcouru le monde tel Marco Polo et ses voyages en Chine au 13ème siècle. Mais deux facteurs essentiels apparaissent dans ce 19ème siècle : On voit d’abord se créer une nation, les États-Unis et c’est la première fois qu’on peut véritablement observer comment une société se construit. Par ailleurs les mondes non européens ne sont plus seulement pris comme des mondes exotiques et étranges propres à enflammer l’imagination (il y avait jusqu’alors de nombreux récits prétendant que ces contrées étaient habitées par des individus intermédiaires entre les hommes et les monstres) mais comme des mondes où existent des êtres humains “peu évolués” (du moins c’est ce qu’on pensait) et qui en étaient restés à l’âge de pierre. Nous sommes loin aujourd’hui de cette attitude ethnocentriste(8) mais à l’époque cela constitua une étape essentielle de la compréhension de l’humanité car on pensait alors que l’étude minutieuse des “peuplades primitives” nous permettrait de comprendre ce qu’étaient les européens il y a plusieurs centaines de milliers d’années. La volonté de comprendre s’impose dans le domaine de l’humain et nous avons là le fondement de l’essor de l’ethnologie (9). C’est là un des multiples exemples de l’importance du développement de la pensée scientifique à cette époque. La pensée scientifique moderne se développe à partir de la Renaissance mais elle va prendre une ampleur nouvelle à partir du 19ème siècle avec l’essor de la physique, de la chimie et surtout de la biologie. Dès lors, la majorité des penseurs cherchent à développer dans leurs propres domaines des démarches “scientifiques” qui permettraient d’aboutir à des conclusions valides plus sûres que les simples conclusions qui proviendraient du “sens commun”.

 

            Science et sens commun

            Aujourd’hui, beaucoup de personnes se demandent toujours pourquoi on enseigne les sciences économiques et la sociologie au lycée et pensent que participer à la vie professionnelle, comme salarié ou comme indépendant, est suffisant pour comprendre ces divers problèmes et trouver des solutions. C’est ce qu’on appelle le “sens commun”, qui désigne l’ensemble des idées que l’on tire de notre expérience quotidienne. Ces idées ne sont pas nécessairement mauvaises, bien sûr, et il n’est pas bon de ne passer sa vie que dans les livres mais de nombreuses idées issues du “sens commun” sont également fausses et il est alors difficile de distinguer les idées vraies des idées fausses.

Comment l’expérience quotidienne peut elle générer des idées fausses? D’abord parce qu’il peut y avoir des phénomènes d’illusion. Tous les élèves savent que la terre tourne autour du soleil alors que l’expérience commune donne l’impression inverse. Il y a, dans la société, des impressions similaires : pendant plus d’un siècle, par exemple, les hommes, dont des scientifiques, ont pensé que l’humanité était composée de races différentes et hiérarchisées et, au 19ème siècle, tout semblait confirmer cette idée : aux yeux de ces hommes, les noirs africains avaient une apparence pus animale qu’humaine, ils ne savaient ni lire ni écrire, ils n’avaient pas d’industrie,...Tout cela faisait partie d’une forme d’ethnocentrisme, c’est à dire que l’on raisonne à partir de nos propres valeurs, qu’on place au centre du monde, de même qu’on croit que la terre est au centre de l’univers. Pourtant, tout le monde sait aujourd'hui que l’humanité est une, que le racisme est sans fondement scientifique mais il a fallu attendre la deuxième moitié du 20ème siècle pour comprendre que l’Europe, si elle est supérieure à d’autres sociétés dans  le domaine technologique, a beaucoup à apprendre des peuples prétendument “moins civilisés” dans le domaine de la solidarité ou des arts, par exemple. Cet exemple du racisme montre bien combien il faut se méfier des apparences et de l’opinion commune. Il y a aujourd’hui probablement d’autres cas où des idées évidentes sont finalement des idées fausses. Deuxièmement, il peut y avoir des idées justes mais qu’on généralise de manière abusive et qui, dès lors, peuvent devenir fausses. L’exemple le plus courant est de généraliser à partir de son expérience personnelle : ainsi nombre de français qui, parce qu’ils ont un voisin ou un membre de la famille qui préfère toucher le RMI ou des allocations chômage plutôt que rechercher un emploi, prêtent ce comportement à l’ensemble des chômeurs. Qu’il y ait des personnes qui se comportent ainsi, c’est possible; que la majorité des chômeurs correspondent à ce cas, c’est plus que douteux et çà demande, au moins, à être démontré.Troisièmement, on peut ne voir un problème que sous un seul angle (correspondant en général à la place qu’on occupe dans la société) en oubliant qu’il existe des phénomènes d’interaction. Ainsi, un salarié peut considérer qu’une augmentation des salaires sera bénéfique car si on consomme plus, on produira plus et on embauchera. A l’inverse, un employeur considérera peut être qu’une augmentation des salaires alourdira ses coûts de production et ne lui permettra ni d’embaucher ni d’investir. Les deux propositions sont contradictoires mais sont toutes les deux vraies; la seule mauvaise conclusion à tirer est qu'une seule de ces deux propositions serait toujours et éternellement vraie. Il est donc nécessaire de prendre les deux idées en compte et de les comparer à la réalité (en comparant à des données statistiques par exemple) (10).

L’ESSOR DE L’ÉCONOMIE

            Le “grand ancêtre” : Adam Smith.

            Avec la publication de “La richesse des Nations” en 1776, la pensée économique n’est plus ce qu’elle était au moyen âge, quand des moines cherchaient, par exemple, à déterminer ce que devait être le “juste prix” d’un bien (c’est à dire le prix “juste” au regard des règles divines). Elle n’est pas non plus tout à fait semblable à celle des “mercantilistes (“économistes” du 16è siècle) qui cherchaient les meilleurs moyens d’enrichir le Prince (ou l’État). Pour Smith, au contraire, l’important est de voir comment se fixent les prix, et non s’ils sont moraux ou non, et comment s’enrichit la Nation (ou la société) et non  le Prince (ou l’Etat). Mais que nous dit Smith? D’abord que la valeur des biens vient d’abord du travail nécessaire qui est incorporé. Ensuite que le richesse d’une Nation ne vient pas de la possession de métaux précieux ou de ses ressources naturelles mais de l’efficacité du travail que le société est capable de développer. Dès le premier chapitre de son ouvrage, il le montre avec le célèbre exemple de la manufacture d’épingles : grâce à la division du travail, la “puissance productive (nous dirions aujourd’hui, la productivité) augmente, favorisant l’extension du marché et des échanges (en fait, on retrouve le débat toujours actuel sur les relations entre la productivité du travail et la croissance économique). Mais pour lui, la division du travail dans l’entreprise n’est qu’un cas particulier du phénomène plus général de division du travail dans la société et il en tire des idées qui dépassent largement le seul cadre de l’économie : le seul fait qu’il y ait division sociale du travail, associé au fait que chacun pense à lui même, assure une cohésion de la société. Il l’explique clairement dans les textes suivants : " Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils portent à leur intérêt. Nous ne nous adressons pas à leur sens de l'humanité mais à leur égoïsme; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage." (11) (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations - 1776.) «  Les seuls riches choisissent, dans la masse commune, ce qu’il y a de plus délicieux et de plus rare. Ils ne consomment guère plus que le pauvre : et en dépit de leur avidité et de leur égoïsme ...ils partagent avec le dernier manœuvre le produit des travaux qu’ils font faire (12). Une main invisible (13) semble les forcer à concourir à la même distribution des choses nécessaires à la vie qui aurait eu lieu si la terre eût été donnée en égale portion à chacun de ses habitants; et ainsi sans en avoir l’intention, sans même le savoir, le riche sert l’intérêt social et la multiplication de l’espèce humaine ». (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations - 1776). Voilà des propos qui nous semblent à la fois familiers et surprenants. Auparavant, notamment dans le cadre de la pensée catholique, le bon fonctionnement de la société ne pouvait reposer que sur des vertus : l’enrichissement n’est pas un fin en soi; il faut se méfier de l’envie et de la jalousie; il est nécessaire de penser aux autres et d’être solidaires les uns des autres. Et voilà un auteur qui nous dit que pour que la société soit la meilleure possible, il est bon que chacun désire s’enrichir (et, pour cela, jalouse les plus riches) et ne pense qu’à soi. Une “main invisible” (ou la Providence) se chargera d’harmoniser les intérêts des uns et des autres, ce qui fait qu’une société peut fonctionner d’elle même, sans recours à une entité extérieure (un roi, un tyran, un dieu). On a les fondements du libéralisme économique. Toutefois, nous verrons plus tard que si Adam Smith se méfie de l’intervention intempestive de l’Etat (et en cela, il est un précurseur du libéralisme), il reconnaît que l’Etat est nécessaire dans certains cas (financement des “biens publics”, routes, écoles,  ponts,...).

            Mais l’histoire de la discipline économique ne s’arrête pas avec Adam Smith. Que s’est il passé ensuite? (14)

 

            Au 19ème siècle : les classiques. (15)

            Au cours du 19ème siècle vont dominer les auteurs que l’on appelle “classiques”; ils sont souvent très différents les uns des autres mais ont au moins un point commun qui est de considérer que le système de marché est le moins mauvais des systèmes : il s’agit de David Ricardo, T. R. Malthus, F. Bastiat, J.S. Mill, J.B. Say,...Cependant il existe de nombreuses divergences entre eux :

            Certains, qu’on appelle “optimistes”, pensent que le système de marché est non seulement le meilleur des systèmes économiques mais, qu’en plus, il ne connaîtra pas de limites dans son expansion. Ainsi J.B. Say posera ce qui constituera un des fondements du libéralisme économique (encore aujourd’hui) à travers sa fameuse “loi des débouchés” (ou “loi de Say”) : pour cet auteur le système de marché ne peut pas connaître de crise durable car dès lors qu’on commence la production d’un bien, on distribue (sous forme de salaires ou d’achats aux entreprises fournissant des matières premières) suffisamment de revenus pour écouler cette production. Comme l’indique Say : “L’offre crée sa propre demande”. Bien sûr il peut y avoir des crises soit parce que les gens consomment autre chose que ce qui est produit, soit parce qu’ils épargnent. Pour Say, dans l’un comme dans l’autre cas ces crises seront temporaires : si les gens ne demandent pas ce qui est produit, les biens produits ne se vendront pas donc leur prix baissera et, à l’inverse, les biens qui sont demandés existent en quantité trop faible, donc leur prix augmente. Très vite, les producteurs vont abandonner le bien qui ne se vend pas pour fabriquer le bien recherché. Si les gens épargnent, la demande ne sera pas à la hauteur de la production ce qui fera baisser les prix et incitera les gens à consommer (donc à “désépargner”). Dans cette optique le système de marché ne peut pas connaître de crises et s’il en connaît, ce sera dû à l’intervention intempestive de l’Etat . Par ailleurs, le “moteur” de l’économie est l’offre(16).

            D’autres, surnommés “pessimistes”, pensent que le système de marché butera inévitablement sur ses limites et aboutira à un état de stagnation. Ainsi, David Ricardo pensait que l’extension de l’agriculture, pour nourrir une population, croissante et enrichie, ne pourrait se faire qu’en utilisant des terres nouvelles, mais de moins en moins fertiles (c’est l’hypothèse dite des “rendements décroissants”). L’utilisation de terres moins fertiles entraînerait alors une hausse des coûts de production du blé et donc une hausse du prix du pain, base de l’alimentation des ouvriers, une hausse des salaires et une baisse des profits. La seule manière, pour Ricardo, de repousser cet état stationnaire sera d’ouvrir les frontières et d’importer du blé à  bon marché. Il s’agit donc bien d’une optique libérale.

            D’autres, encore, comme John Stuart Mill, sont à la marge du courant classique et estiment que si l’économie libérale donne de bons résultats, elle est aussi à l’origine d’inégalités et de crises. Le marché ne peut donc être livré à lui même et une intervention de l’État est parfois nécessaire.

 

            Le courant marxiste

Tous les économistes du 19ème siècle ne sont pas favorables au système de marché qui se développe. D’une manière générale on les regroupe sous l’appellation “socialistes” car ils constatent tous que le système économique en vigueur s’accompagne d’un appauvrissement du plus grand nombre et d’une remise en cause des liens sociaux traditionnels (village, famille,...). Leur souci premier est donc de comprendre comment restaurer un “lien social” mis en cause par l’économie mais par ailleurs tout les différencie : Certains, les “saint Simoniens”, sont favorables à une économie dirigée par un Etat, lui même contrôlé par les “meilleurs” (les technocrates). D’autres, les “socialistes utopiques“, comme Owen, Fourier, Godin ou Proudhon envisagent le développement d’entreprises coopératives (ce que Godin et Owen ont fait) dans lesquelles tous sont travailleurs et propriétaires du capital. Ce sont les ancêtres du “socialisme autogestionnaire”. Enfin, le plus connu de ces auteurs est Karl Marx (1818-1883) que nous retrouverons dans les chapitres consacrés à la sociologie. Il constate l’incohérence d’un système économique marqué par des crises à répétition, l’appauvrissement du plus grand nombre et il en conclut que ce système arrivera à sa fin. Il préconise la mise en place d’un “système socialiste” sous la direction de l’Etat, ce qui préfigure ce qui sera mis en place dans les pays à économie planifiée au cours du 20ème siècle. Cependant c’est une lecture et une application possible du marxisme mais il y en a d’autres. Nous y reviendrons ultérieurement.

 

            Les néoclassiques et le libéralisme.

Au 20ème siècle, un courant théorique va s’imposer avec des auteurs comme Walras, Menger, Jevons, Pareto, le courant “néoclassique” qu’on assimile généralement (mais par abus de langage) au courant libéral. Leur objectif premier est de faire de la science économique une “science dure” capable de dégager des lois valables en tout temps et en tout lieu (comme la “loi de l’offre et de la demande”). Pour cela, ils ont recours à des démarches déductives dont la plus célèbre est l’utilisation du “modèle de concurrence pure et parfaite” (17). L’objectif de ces démarches n’est pas décrire la réalité mais de construire un fonctionnement idéal de l’économie qu’on pourra comparer ensuite à la réalité. Cette approche a ensuite été généralement assimilée au  libéralisme économique (18). En effet, le “marché de concurrence pure et parfaite” permet de montrer à quelles conditions l’économie peut arriver spontanément à une situation d’équilibre (19). Dans ces conditions, on retrouve les intuitions de Smith et on en conclut que l’intervention de l’Etat est inutile et même néfaste puisque seuls les mécanismes de marché garantissent le retour à l’équilibre. L’Etat n’interviendra que dans un nombre très restreint de domaines : c’est ce qu’on a appelé la doctrine de “l’Etat Gendarme” (20).

            La “Révolution keynesienne”.

            Mais la crise des années 30 va marquer un arrêt du libéralisme; en effet, on se rend compte que le libre jeu du marché ne suffit pas à rééquilibrer l’économie. Cette remise en cause se fera à deux niveaux, politique économique et théorie économique.

            Au niveau de la politique économique :

Face à cette crise, la première réaction des gouvernements (notamment Hoover aux USA) est de pousser à la libéralisation de l’économie. Ainsi, en l’absence de réglementation sur le marché du travail, le chômage massif devrait impliquer une baisse des salaires. En revanche, on peut en espérer une hausse des profits des entreprises et une embauche (21). En fait, les résultats seront peu probants. Plusieurs pays, dans des conditions socio-politiques différentes, prendront le contre-pied de ces mesures libérales (USA de Roosevelt, front populaire en France, Allemagne nazie). Au lieu de restaurer l’offre (donc les possibilités de production des entreprises), mieux vaut soutenir la demande (demande des consommateurs mais aussi des entreprises et de l’Etat) (22). Ainsi, Roosevelt entreprendra des politiques de grands travaux et de déficit budgétaire dans le cadre du “New Deal”.

            Au niveau théorique :

Cependant ces politiques de soutien de la demande sont empiriques et n’ont pas de véritable fondement théorique. Il faudra attendre, pour cela, 1936 et l’ouvrage majeur de J.M. Keynes, “Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie” (appelée en général “Théorie générale”). Keynes va d’abord contester les idées des néo-classiques qui pensent qu’une baisse des salaires entraînera une baisse du chômage. Bien au contraire, dit il, cela accroîtra la hausse du chômage car la baisse des salaires entraînera une baisse de la consommation et de la production et parce que, face à cette baisse des salaires, les salariés commenceront à s’inquiéter de l’avenir et repousseront leurs achats (23). Donc Keynes reproche aux néoclassiques d’avoir oublié que le salaire n’est pas seulement un coût mais aussi un élément de la demande de consommation et surtout d’avoir sous estimé le rôle des anticipations des agents économiques : un consommateur n’achète, un entrepreneur n’investit, que s’ils sont relativement sûrs de ce que seront les lendemains. A la suite de ses analyses, Keynes préconisera toutes les mesures possibles de soutien de la demande : politique monétaire permettant de baisser les taux d’intérêt (24); augmentation des salaires (notamment des salaires des plus défavorisés car ce sont ceux qui consacrent la plus grande part de leurs revenus à la consommation); politique de déficit budgétaire enclenchant un effet “multiplicateur” (25). Cependant, sa critique la plus “profonde” porte sur l’approche à adopter : microéconomique ou macroéconomique? Pour les néoclassiques une approche microéconomique bien menée permet de comprendre les phénomènes macroéconomiques. Pour Keynes on ne peut pas passer d’un niveau à l’autre; il invente à cette occasion un exemple qui est resté célèbre et qu’on appelle le “paradoxe de l’épargne” : si un seul homme épargne, il s’enrichit. Si tous les individus d’une société épargnent, alors la consommation baisse, ainsi que la production, et le chômage augmente; si tous épargnent tous s’appauvrissent. On voit que la somme des intérêts particuliers ne fait pas l’intérêt général et qu’on ne peut pas passer du niveau micro au niveau macro (26).

            1973 et après.

Nous ne développerons pas ce qu’il se passe après 1973 car c’est l’objet central du cours de cette année, toutefois on peut signaler qu’avec le début de la crise la pensée keynesienne est remise en cause et qu’à partir du début des années 80 les approches néoclassiques et libérales vont devenir à nouveau dominantes.

DU CÔTÉ DES SOCIOLOGUES

            Passage de la “communauté” à la “société”.

C'est donc une société nouvelle qui semble apparaître au 19ème siècle mais cela se paie par l'effondrement de la société passée, d' Ancien Régime, société fondée sur l'appartenance à une communauté (famille, village,...), le poids de la hiérarchie de prestige et la soumission à une ou des autorités indiscutables, l'Église et la monarchie. La plupart des sociologues retrouvent, d’une manière ou d’une autre, l’intuition de l’allemand Ferdinand Tonniës selon qui on passe d’une communauté à une société. Pour Ferdinand Tonniës, il existe dans la société deux grands types de relations sociales:

- Les relations dans lesquelles l'individu est totalement engagé. Elles sont régies par l'attachement, la chaleur humaine, la solidarité mais peuvent également être source d'étouffement de l'individu. Tonniës les nomme "relations communautaires" (gemmenschaft) et les exemples typiques sont les relations familiales, de voisinage ( dans les villages) et d'amitié.

- A côté de ces relations il y a également des relations qui n'engagent l'individu que sur des objectifs précis, qui mettent (théoriquement) en relation des égaux, qui respectent l'autonomie de l'individu et qui sont fondées sur le contrat (ou l’accord entre deux ou plusieurs personnes). Tonniës les regroupe dans les "relations sociétaires" (Gesselschaft).

Ces deux types de relations existent dans toutes les sociétés mais les relations communautaires semblent prépondérantes dans les sociétés traditionnelles, les villages,...il les nomme donc "communautés".

En revanche, les relations fondées sur le contrat sur plus nombreuses dans les sociétés modernes telles que la nôtre. Il les nomme "Société". L'évolution sociale serait donc marquée par le passage de la communauté - fondée sur la famille, la tradition, les relations hiérarchiques - à la société, fondée sur l'individualité, l'innovation et le contrat. Cette problématique reste valable de nos jours. On peut se demander par exemple dans quelle mesure l'école n'est pas en train de passer d'une situation communautaire à une situation "sociétaire" (le cours est assimilé à un marché)(27). S'ouvre alors une période de doutes sur les fondements de cette société nouvelle. Si les hommes ne sont plus intégrés à une communauté mais entrent en contact à travers des relations commerciales ou de contrat, comment va se faire l'unité de ces groupements d'individus? La main invisible d'Adam Smith y suffirait elle?  Puisque l'ordre traditionnel des trois états (clergé, noblesse, tiers-état) a été officiellement relégué au musée des vieilleries, sur quoi se fondera la stratification sociale à venir? L'égalité de droit aboutira-t-elle à une égalité de fait ou assisterons nous à la mise en place d'un nouveau type de structures sociales? Qui sera détenteur de l'autorité et du pouvoir et sur quoi se fondera-t-elle? La richesse? Le savoir? Enfin la société passée tenait sa légitimité des valeurs religieuses (le roi est de droit divin). Quelle sera la place du sacré dans cette société nouvelle?

C’est à toutes ces questions que les sociologues, quelles que soient leurs méthodes ou leurs options politiques, vont essayer de répondre. Cette réalité d'un monde nouveau est apparue à tous au 19ème siècle mais elle est multiforme et chacun des  penseurs importants a essayé d'en indiquer les aspects essentiels : c'est les progrès de l'industrialisation pour Karl Marx, l'égalité croissante des conditions pour Tocqueville, les progrès de la pensée rationnelle pour Max Weber, les transformations des liens de solidarité pour Emile Durkheim, les transformations du mode de vie dans la société et notamment dans la grande ville pour Georg Simmel; on peut citer aussi l'analyse des phénomènes dus à l'apparition des foules par Gustave Lebon, ou les analyses de Gabriel Tarde qui s'intéresse aux phénomènes d'imitation dans une société de plus en plus marquée par des "courants d'opinion". Tout cela reste d'actualité. Qui ne souscrirait à l'effort de libération individuelle et de la raison? L'activité économique n'est elle pas toujours au cœur de nos préoccupations? Enfin, le développement d'internet et de l'informatique rend le problème des communications encore plus crucial qu'au 19ème siècle.

Mais, parallèlement, tous ces penseurs ont vu les dangers qui guettent cette société nouvelle, ce par quoi on paie les bienfaits du progrès : pour Marx c'est l’exploitation et l'aliénation des travailleurs; pour Tocqueville le risque pour l'individu de se retirer de la vie publique. Pour Durkheim ce sont les dangers d'un individualisme excessif; pour Weber, c'est le "désenchantement du monde", le fait que la pensée rationnelle apporte des explications aux phénomènes étudiés mais ne donne aucune réponse au sens que ceux ci peuvent avoir. Pour Lebon, c'est le danger que constituerait des "foules irrationnelles".  Enfin pour Simmel, c'est la "tragédie de la culture" c'est à dire le fait que les créations humaines sont devenues tellement nombreuses qu'un individu seul est incapable de les connaître et de les assimiler. Enfin, il faut noter un phénomène qui a été notamment repéré par Alexis de Tocqueville et, de manière très différente, par Georg Simmel. Tous deux ont bien vu qu'on entrait alors dans une société de l'égalité, ce dont ils se réjouissent. Mais ils s'inquiètent tous deux du fait que "tout vaut tout". Au cours d'un vote, la voix d'une personne inculte vaut autant que la voix d'un expert, ce qui est le principe même du vote et de la démocratie, mais le risque est alors grand de passer un pas et de supposer que toute opinion  est aussi valable qu'une autre : celle de l'expert qui a passé des années à étudier un problème comme celle du parfait néophyte dans ce domaine. Simmel s'inquiétait d'une tendance similaire dans le domaine des arts, la relation monétaire risquant de tuer la valeur artistique des créations et faisant qu'une oeuvre artistique finirait par être jugée plus en fonction de sa valeur monétaire ou du nombre de personnes qui désirent l'acheter qu'en fonction de sa valeur intrinsèque. Les craintes du 19ème siècle restent aussi parfois d'actualité : la crainte de l'anonymat, la volonté de reconstituer un lien social, l'absence de "sens" de la vie ou la remise en cause de valeurs. Et là aussi l'idée selon laquelle "tout vaut tout" et que seul le marché (la demande, l'audimat,...) pourrait déterminer la valeur des choses nous apparaît comme plus importante encore aujourd'hui qu'il y a un siècle. Enfin, le siècle dernier a été marqué par le fait que le travail, la terre et la monnaie ont pu être intégrés dans la société de marché et faire l'objet d'échanges comme n'importe quel autre bien. Aujourd'hui, nous voyons des exemples, encore minoritaires, montrant que le corps et l'identité de chacun pourrait faire l'objet de transactions marchandes (mères porteuses, greffes d'organes, la vie privée de telle jeune fille américaine diffusée 24 heures sur 24 sur internet,...). Nous sommes probablement en train de passer une étape décisive dans ce domaine (28).

 

            Les différents courants fondateurs en sociologie.

            En général, on considère que, s’il y a eu des sociologues importants au cours du 19ème siècle (comme Marx ou Tocqueville que vous étudierez cette année), la sociologie moderne commence vraiment aux débuts des années 1890 avec Durkheim qui est à l’origine d’un des courants sociologiques les plus importants. Mais au cours de la même période, d’autres courants vont se développer en Allemagne (à la suite de Tonniës) avec, notamment, deux auteurs essentiels, Max Weber et Georg Simmel. La France et l’Allemagne, voila les deux grands foyers de la sociologie, mais un troisième va apparaître et s’imposer au cours du XXème siècle : les États-Unis.

 

L’approche de Durkheim et son influence ultérieure.

            Durkheim est très probablement le sociologue le plus important depuis les origines de celle ci. Lorsqu’il commence à écrire, dans les années 1890, la France entame sa “seconde révolution industrielle” (29) et est marquée par de très nombreux conflits sociaux (c’est l’époque de “Germinal”). La République, et la société, semble fragile et peu sûre. La question que tout le monde se pose à cette époque est de savoir comment on peut assurer une cohésion sociale. Durkheim cherche, dans la tradition “positiviste” (30), à répondre à ces défis en faisant une analyse scientifique et objective des problèmes que connaît la société de l’époque. “Scientifique” veut dire, à ses yeux, abandonner la tendance à la “méditation“ des philosophes qui pouvait aboutir à des idées intéressantes mais dont on ne sait jamais si elles correspondent à la réalité où si elles sont le fruit de l’imagination du penseur. Il faut donc faire une description la plus objective possible de la réalité et donc la moins sujette à interprétation et contestation : Cela suppose d'abord qu'on se débarrasse de ses préjugés (Durkheim parlait de prénotions) qui risquent d'entraver la bonne marche de l'analyse. En effet, des préjugés supposent soit qu'on attribue d'emblée un jugement de valeur à l'objet étudié ("c'est bien, c'est mal"), soit qu'on prétende en connaître les causes, les conséquences et/ou les finalités avant étude. Ainsi, si, aujourd’hui, nous voulons étudier un problème tel que l'évolution du divorce en France il faut se débarrasser "à priori" des idées telles que"la cause du divorce c'est l'égoïsme croissant des gens", "le divorce traduit l'évolution de la société vers une plus grande liberté", "le divorce engendre l'éclatement de la famille", "il engendre la dépopulation",... On voit que dans ces diverses opinions il y a à la fois des propos sur les causes ou sur les conséquences supposées du phénomène et un jugement de valeur. Non que ces idées soient forcément inexactes mais si on doit les retenir ce ne peut être qu'après une analyse sérieuse et non à priori.

            Adopter une démarche scientifique suppose ensuite que l'on circonscrive bien le phénomène et qu'on le définisse. Les travaux de Durkheim commencent toujours par le passage en revue des différentes définitions possibles d'un phénomène avant d'aboutir à la supposée meilleure d'entre elles. Cette définition ne doit pas être une simple vue de l'esprit sortie du cerveau de l'auteur mais doit être reconnaissable par tous. On mettra donc sous une même appellation tous les faits qui correspondent à une même caractéristique extérieure et identifiable, mais cela peut amener à faire des regroupements qui ne correspondent pas toujours au sens commun. Ainsi, dans "Les règles de la méthode sociologique", Durkheim propose de regrouper sous l'appellation "crime" tous les actes qui entraînent une punition. Cela permettra d'analyser un même phénomène, le crime, dans des sociétés différentes, même si cela correspond à des actes différents. Cependant cela oblige à intégrer dans l'analyse les simples indélicatesses qui n'entraîneront qu'une réprobation morale et ne correspondent pas à l'idée qu'on se fait couramment du crime mais qui peuvent à un moment ou un autre entrer dans la catégorie des crimes. On peut penser par exemple à la conduite dangereuse sur route ou à la conduite en état d'ivresse.

            Enfin, le phénomène doit être "observable" dans sa totalité. Le problème est que de nombreux phénomènes qui existent et que l'on constate dans leur individualité ne sauraient être observables au niveau global : il en est ainsi des comportements égoïstes ou des élans de solidarité, des sentiments amoureux ou des marques d'hostilité,... Mais comment avoir une idée de l'évolution de la solidarité ou de l'égoïsme dans une société comme la société française sans retomber dans les prénotions et les interprétations à l'emporte-pièce? Si on ne peut pas appréhender directement ces phénomènes du moins peut on les saisir indirectement par l'intermédiaire d'un indicateur clairement identifiable. Procédé utilisé lorsque l'on prend la température d'un malade : on n'appréhende pas directement l'état fébrile de celui ci mais on en connaît l'existence grâce à un certain nombre d'indicateurs ( de symptômes), dont la température du corps. Ainsi dans "De la division du travail social", Durkheim a tenté d'appréhender les formes de solidarité propres aux sociétés à travers les formes de règles de Droit dominantes. De même on peut essayer d'appréhender l'état de dérèglement d'une société à travers des indicateurs objectifs tels que le taux de suicide, la consommation d'alcool ou de tranquillisants,...

            Donc, toute analyse doit partir de l’observation des « faits » (une fois que ceux ci sont correctement délimités) et doit amener à se méfier des discours des individus, même s‘ils sont « sur le terrain »; cela suppose l’utilisation des données statistiques et le recours à la comparaison (entre pays ou entre périodes historiques différentes); c’est une démarche que l’on appelle « inductive » (31). Quelles conclusions tire-t-il de ces démarches? Durkheim est d’abord le représentant le plus éminent de l’approche “holiste” de la société : derrière ce terme, on veut dire que les individus n’existent pas indépendamment de la société et sont le produit de la société ou du groupe dans lequel ils vivent. Le terme "holisme" désigne le fait qu'on considère que l'individu est d'abord soumis à son environnement, qu'il s'agisse des autres individus (groupe, classe sociale,...), des institutions (Etat, École,...) ou de ce qui lui est transmis par l'éducation et la socialisation (savoir-vivre, valeurs,...). La première réponse qui apparaît donc est de considérer que l'individu est "contraint" par des éléments extérieurs qui lui imposent des normes, valeurs ou modes de conduite. Pour Durkheim, l'objet même de la sociologie est le fait social qui se reconnaît à la contrainte qu' il exerce sur l'individu. Il entend par là que même si ce dernier est formellement libre de ses actes et ses comportements, cette liberté sera limitée. Limitée, bien sûr, par les lois et règlements, également par la civilité et les règles de politesse. Dans le cas des petits groupes, elle est pareillement limitée : je peux me comporter comme je l'entends dans un groupe de camarades mais je risque fort de m'attirer des regards désobligeants, des moqueries, et, au final, d'être fuit. Mais il faut aller plus loin : c'est la situation sociale elle même qui limite cette liberté. Ainsi "je ne suis pas obligé de parler français avec mes compatriotes, ni d'employer les monnaies légales; mais il est impossible que je fasse autrement". (Durkheim, "Les règles de la méthode sociologique"). En effet je peux parfaitement décider de parler en anglais au milieu de mes camarades mais je risque, soit de ne pas être compris, soit de passer pour quelqu'un de pédant. Enfin, il n'y a même pas besoin de la coercition de l'entourage pour m'empêcher de faire certaines actions. Certains comportements nous dégoûtent tellement que nous ne les envisageons même pas : même si nous sommes seuls nous ne pourrions pas satisfaire nos besoins n' importe où; pourtant "pendant longtemps (...) personne ne se prive d' uriner dans les escaliers, les coins de chambre, contre les tapisseries et les murs d'un château si l' envie lui en prend". C'est ce que nous rapporte Norbert Elias des mœurs antérieures au 16ème siècle. Il ne convient donc pas de supposer que ces dégoûts sont naturels et nous sont donnés par notre constitution; ils proviennent de notre éducation et du fait que nous avons intériorisé ce qui nous semble appréciable et ce qui nous semble dégoûtant. L'individu est donc un produit de la société c'est à dire qu'il est largement façonné par la socialisation effectuée par le ou les groupes auxquels il appartient mais aussi par des institutions tels que l'Etat ou l'école ainsi que la division du travail qui s'instaure dans les sociétés modernes et qui est, d'après Durkheim, à l'origine de l'individualisme. Donc, même l'individualisme est un produit de la société.

            L’individualisme méthodologique, la démarche compréhensive et Max Weber.

Max Weber, auteur allemand, représente une autre tradition. Faisant référence aux travaux d’auteurs « holistes », il pensait qu’il était bon d’utiliser des données statistiques mais ce n’est que le début du travail; “c’est là”, disait il, “ que commence la sociologie, du moins telle que nous l’entendons”. Pour lui, on ne peut pas exclure (comme le fait Durkheim) l’individu de l’analyse sociologique. Il faut, au contraire, partir de ce que font les individus (d’où l’appellation parfois donnée de “sociologie de l’action sociale”) mais il faut pour cela comprendre le « sens », ou la signification,  que les individus donnent à leurs actions” (d’où l’appellation “d’approche compréhensive”). Imaginons que l’on veuille étudier les phénomènes de délinquance; dans une approche durkheimienne, on retiendra tous les délits, c’est à dire les actes contraires à la loi, et  on les reliera aux diverses variables socio-économiques des délinquants comme leur âge, sexe, catégorie socioprofessionnelle,... Mais il est bien des cas où des crimes relèvent de motivations fort différentes et peuvent difficilement être analysés de la même manière : prenez, par exemple, le cas d’un escroc, d’un jeune “tagger” et d’un consommateur de substances interdites. Le premier agira dans un objectif pécuniaire et tiendra compte de ce que son activité peut lui rapporter en fonction des risques qu’il prend. Le second agira peut être pour l’amour de l’art (tel qu’il le conçoit) et prendra tous les risques possibles simplement pour que son travail s’affiche dans les rues et qu’il puisse montrer à tous sa conception de l’art. Le troisième agira d’abord pour les sensations que ses substances lui apportent (même s’il prétend que çà lui permettra de trouver une inspiration artistique ou même si çà l’amène à commettre des vols et des escroqueries). Dans le langage de Weber, on dira que le premier est “rationnel en finalité” car il ajuste les coûts de son action à l’objectif qu’il vise. Le deuxième est “rationnel en valeur” car il agit en fonction de valeurs qu’il prône; l’action du troisième est dit “affectuelle”car l’objectif recherché est une sensation (dans ce type d’action la motivation relève de “l’affect” : plaisir, colère, douleur,...). Weber ajoutait une quatrième motivation qui relève de la routine ou de la tradition (32). On voit l’importance de la prise en compte des motivations car, dans le cas présent, des mesures de lutte contre la délinquance n’auront pas les mêmes conséquences dans tout les cas : durcir les peines freinera sans doute l’escroc mais pourrait fort bien inciter le tagger à développer sa contestation et n’aurait probablement que peu d’effets sur le toxicomane. On voit donc qu’il s’agit d’une approche très différente de celle de Durkheim et d’une approche plus risquée puisqu’on doit faire des interprétations sur les motivations des individus. Dans ce cas, on sera intéressé par ce que dit l’individu sur sa propre situation, que ce soit grâce à des entretiens ou grâce à des sondages d’opinion. Cette approche, on l’appelle également “individualisme méthodologique” parce qu’elle démarre de l’individu.

 

            Georg Simmel et l’interactionnisme.

            Enfin, Georg Simmel représente une troisième tradition, proche de celle de Weber, qu’on appelle “l’interactionnisme”. Pour lui, la société est bien sûr composée d’institutions telles que l’Etat, l’école ou l’armée, de systèmes de valeurs (religions, idéologies,...) mais l’essentiel se passe dans le quotidien. Ce qui compte, c’est ce qu’il se produit entre les individus lorsqu’ils entrent en contact au cours de multiples occasions : dans une salle de classe, dans un groupe, au stade, au cours d’un repas,...Au cours de ces multiples rencontres se produiront des “interactions” qui feront la société (“La société prenait à chaque action”). Tous les élèves savent qu’une classe d’élèves n’est pas toujours la même avec tel ou tel professeur ou bien qu’il suffit qu’un élève soit absent pour que l’ambiance et le fonctionnement de la classe changent. Tout cela est dû au fait que de multiples interactions se mettent en place entre le professeur et la classe, entre le professeur et certains groupes d’élèves, entre certains élèves eux mêmes,...toutes ces interactions passeront par les mots, mais aussi par le ton de voix, le , regard, la gestuelle,...chacun interprétera l’action de l’autre dune certaine manière et y répondra. Il en résultera une classe dont l’ambiance sera “tendue” ou détendue, une classe travailleuse ou non,...(33)  Analyser la société c’est donc, aussi, toutes ces petites relations mais cela réclame une démarche spécifique : “l’observation participante”. Cette approche interactionniste sera reprise aux USA par “l’École de Chicago” dont les domaines d’étude sont liés à la ville : les ghettos, les gang, les groupes de jeunes,...

 

            Les démarches en sciences sociales.

            On voit qu’un certain nombre de démarches, apparemment opposées, traversent les sciences sociales. L’approche doit elle être microéconomique ou macroéconomique? Doit on préférer le holisme ou l’individualisme?

 

            Les méthodes en sciences sociales.

            Ces différences d’approches induisent des différences de méthodes. On peut par exemple confronter et comparer des tableaux statistiques afin d’en faire ressortir des explications d’un phénomène. C’est ce que vous faites depuis la seconde. On peut aussi construire une “situation idéale” (donc irréaliste) mais utile si on la confronte à la réalité : c’est le cas de la “concurrence pure et parfaite” vue en première.

Mais ces méthodes ne donnent pas de renseignements sur ce que pensent les individus : il faut alors pratiquer des entretiens individuels ou faire des sondages.

Toutefois, on n’est jamais sûr que les individus disent ce qu’ils pensent et font ce qu’ils disent. Alors on peut avoir recours à d’autres méthodes : on peut faire des “observations participantes” ou on peut procéder à des expérimentations en laboratoire (c’est assez rare et c’est surtout utilisé en psychologie sociale) (34).

QUESTIONS :

(Pour répondre à ces questions, vous utiliserez quatre sources : le texte ci joint, votre cours de première, un dictionnaire économique et social et un dictionnaire de la langue française).

1) Quelles sont les diverses “révolutions” qui ont marqué les sociétés du 19ème siècle? Peut on dire qu’aujourd’hui, il y a aussi des “révolutions” de cet ordre? Lesquelles?

2) Qu’est ce qu’un syndicat? Donnez quelques noms de syndicats actuels.

3) Comment pourrait on définir (ou expliquer) la “raison” (dans cette phrase)?

4) Expliquez la phrase de Marx.

5) Qu’est ce que le taylorisme?

6) Quelles sont les fonction économiques de la monnaie?

7) Quelles sont les conséquences sociales et culturelles de l’utilisation de la monnaie?

8) Qu’est ce que l’ethnocentrisme?

9) Qu’est ce que l’ethnologie?

10) Quels sont les facteurs qui amènent, parfois, à adopter des idées erronées?

11) A propos de l’analyse d’Adam Smith, on parle parfois “d’égoïsme altruiste”. Expliquez cette expression.

12) Un auteur plus ancien que Smith, Bernard de Mandeville, disait que “les vices privés font les vertus publiques”. Cette phrase de Smith permet elle d’illustrer ce propos?

13) Qu’est ce que la main invisible? Quel nom lui donnerait on aujourd’hui?

14) Quels sont les aspects novateurs de la pensée de Smith?

15) Quels sont les grands groupes de classiques?

16) Expliquez ce qu’est la “loi de l’offre”. En quoi est elle essentielle dans le soutien au libéralisme économique”?

17) Rappelez ce qu’est la “concurrence pure et parfaite” (cours de première).

18) Qu’est ce que le “libéralisme économique”?

19) Qu’est ce qu’une “situation d’équilibre sur un marché”?

20) Rappelez quelle sont les fonctions de l’Etat-Gendarme.

21) Faites un schéma représentant ce mécanisme économique.

22) Donnez des exemples d’actions économiques correspondant respectivement à la demande des consommateurs, à la demande des entreprises, à la demande de l’Etat.

23) Faites un schéma de ce mécanisme économique.

24) Qu’est ce que la politique monétaire? Quels sont ses objectifs?

25) Qu’est ce qu’un déficit budgétaire? Qu’est ce qu’un effet multiplicateur?

26) Rappelez ce que sont les approches microéconomiques et macroéconomiques.

27) Donnez des exemples (actuels) de “relations communautaires” et de “relations sociétaires”

28) Pourquoi peut on s’inquiéter que certains domaines soient investis par la logique de marché?

29) Quelles sont les caractéristiques de la “seconde révolution industrielle”? Qu’appelle-t-on “troisième révolution industrielle?

30) Qu’est ce que le “positivisme? (Utilisez un dictionnaire de la langue française).

31) Quels éléments permettent de qualifier l’approche de Durkheim de “scientifique”?

32) Quelles sont les quatre motifs de l’action selon Weber? Trouvez des exemples de ces motifs tirés de la vie quotidienne.

33) Recensez d’autres domaines où une analyse des interactions peut vous sembler utile.

34) Avez vous déjà pris connaissance, en première ou en seconde, d’expérimentations en laboratoire? Lesquelles?

35) Question “large” : sans reprendre le texte et à l’aide de vos seuls souvenirs, vous associerez chaque terme du groupe 1 ci dessous à un (ou plusieurs) nom(s) du groupe 2.

Groupe 1 : offre, intervention de l’Etat,  cohésion sociale, individualisme méthodologique, lutte es classes, anticipations et incertitude, compréhension, microéconomie, action sociale, concurrence pure et parfaite, demande, holisme, positivisme, interactionnisme macroéconomie, libéralisme.

Groupe 2 : Keynes, néoclassiques, Durkheim, Weber, Simmel, Marx.

 

 

 

 

 

 

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