LE LIEN SOCIAL

LIEN SOCIAL ET RUPTURES DES LIENS SOCIAUX.

(Niveau Terminale).

 

Ce texte n’est pas une « petite histoire » mais prend la forme classique d’un cours.

 

 

Les composantes du lien social

            Le problème du lien social reprend une vieille question de philosophie politique : comment faire pour que les hommes puissent agir librement et constituer, malgré tout, une société cohésive? Cette question est redevenue essentielle aujourd'hui tant la situation actuelle de crise nous semble trancher avec la période des trente glorieuses. Sans toutefois idéaliser cette dernière (les inégalités et les conflits sociaux étaient nombreux), il est bon de se demander comment la cohésion sociale a pu alors se faire à travers le travail, les institutions et l'ensemble des relations sociales.

 

Les facteurs de cohésion sociale durant les trente glorieuses.

            La période des trente glorieuses est synonyme de "consommation de masse" et, on l'oublie trop souvent, de culture de masse. Chacun a pu accéder aux produits de grande consommation et espérait améliorer son niveau de vie; au-delà des conflits et des oppositions, il y avait un consensus sur la croissance et la consommation (consensus qui sera ensuite écorné par Mai 68). Mais cela supposait aussi que les individus s'accordent autour d'un certain nombre de "valeurs" liées à la consommation. Parallèlement, le développement des "mass media" (cinéma et surtout T.V.) donne le sentiment (l'illusion?) aux individus de participer à une même société. Ce constat est cependant à nuancer car tous les travaux montrent que les différences sociales subsistent durant cette période.

            Ce développement de la consommation de masse a été favorisé par l'émergence d'un "emploi typique" (emploi salarié, pour un seul employeur, à temps plein, à durée indéterminée). L'emploi apparaît donc comme un élément essentiel de l' intégration des individus dans la société (ce qui amène à la cohésion sociale mais n'est pas synonyme de cohésion) non seulement parceque, par le revenu, il donne accès aux biens de consommation mais aussi parcequ'il permet à chacun de revendiquer des droits (ce qui fait la fragilité des personnes "assistées" est qu'elles n'osent bien souvent pas réclamer des droits fondamentaux parcequ'elles ne "gagnent" pas leur vie) et que l'emploi donne à chacun une utilité, réelle ou supposée, et un statut au regard des autres.

 

Le rôle de la division du travail : l'analyse de Durkheim.

            Pourtant ce n'est pas sur ces aspects particuliers du travail que les économistes et sociologues se sont penchés en premier. Le travail et l'emploi ont également un effet de cohésion sociale à travers le phénomène de la division du travail, phénomène étudié par Durkheim en 1893. Sa conception de la division du travail est en fait à rapprocher de la "spécialisation des fonctions". Ainsi on mettra sous le terme de division du travail la division technique et la division sociale du travail mais également la division sexuelle du travail (partage des tâches entre hommes et femmes), la division scientifique du travail (spécialisation des scientifiques dans leur domaine privilégié),et la spécialisation des institutions par fonction (par exemple des institutions telles que l'école se chargeront spécifiquement de l'éducation, fonction assumée auparavant par divers groupements).

Durkheim s'oppose à l'analyse de la division du travail faite par les économistes selon laquelle les hommes ont tendu à diviser le travail pour améliorer leur productivité, accroître le nombre de biens produits et accroître leur satisfaction (ou leur bonheur). Durkheim ne nie pas que la division du travail a pour conséquence d'accroître la productivité mais il ne pense pas que c'est pour cette raison qu'on a divisé le travail. En effet cela supposerait que les individus soient capables de prévoir les conséquences de cette division (donc ils doivent avoir des capacités de calcul qui n'existaient probablement pas autrefois) et cela suppose une confiance dans les autres dont on voit mal comment elle aurait pu naître (comment puis je être sûr que, si je me spécialise dans l' artisanat, je pourrais aisément échanger mes produits avec celui qui chasse?). Enfin il se demande si les sociétés où l'on a divisé fortement le travail sont effectivement plus  heureuses que les autres. Il répondra par la négative à cette question.

Pour lui la fonction essentielle de la division du travail est de créer de la solidarité entre les hommes : si je me sens solidaire des autres ce n'est pas parceque je leur ressemble mais parceque j'ai besoin de leur travail et donc que j'ai besoin d'eux. Cette analyse ne se limite pas aux seuls aspects économiques de la division du travail; ainsi on peut dire que la division sexuelle du travail rend le mari et la femme dépendants l'un de l'autre et assure ainsi la stabilité du couple.

Mais comment est apparue cette division du travail? Durkheim suppose qu'à l'origine les sociétés étaient peu différenciées, chacun ressemblant à chacun et tous assumant à peu près les mêmes fonctions. Ces sociétés sont cohésives parceque les individus sont semblables et respectent les mêmes valeurs, ils sont soumis à une même "conscience collective". Mais à mesure que la population croit et que les hommes sont en contact les uns avec les autres (avec les progrès des communications et la concentration des individus sur un même territoire) cette proximité risque de se changer en conflit car les hommes ont les mêmes fonctions et les mêmes objectifs. La manière la plus simple d'éviter les conflits est de se différencier des autres : pour cela on se spécialisera dans une activité ou une fonction (d'où la division du travail). La caractéristique de ce deuxième type de solidarité est qu'on n'a plus besoin de ressembler aux autres pour être solidaire, il suffit que les hommes soient dépendants les uns des autres (par la division du travail). Dans ce type de solidarité l'individu et l'individualisme vont donc pouvoir se développer.

 

Le rôle des institutions.

            Les institutions sont également des éléments de cohésion sociale notamment parcequ'elles transmettent des valeurs communes à tous. C'est bien entendu le cas de la famille qui apparaît comme un lieu de socialisation qui permettra ensuite de s'intégrer à la société mais également comme un "refuge" pour l'individu. Durkheim insistera beaucoup sur le rôle de cette institution notamment dans son analyse du suicide. Il montrera que la famille "protège" du suicide (les personnes mariées se suicident moins que les célibataires ou les veufs). Ainsi on peut se demander quelle a été sa place dans la cohésion sociale durant la période 1945-1965, période que certains ont qualifiée "d'âge d'or de la famille" : on se marie de plus en plus jeune, la fécondité est en hausse, les divorces sont rares (jusqu'au début des années 60),...On peut également citer l'école qui assure un accès à l'emploi, favorise la mobilité sociale et transmet les valeurs de la société (il faut bien sûr se rappeler que l'essentiel de la mobilité sociale est structurelle). Enfin, l'Etat a un rôle primordial à travers le développement de la protection sociale (Etat Providence) qui garantit une réduction de la précarité, et d'autres institutions, telles que la police ou la justice, qui ont une fonction de contrôle social. L'Etat est lié à la notion de citoyenneté, c'est à dire au statut d'une personne à laquelle est reconnue une égalité de droits et de devoirs avec les autres personnes, égalité fondée sur l'appartenance à la communauté (société ou cité). Elle se traduit par une citoyenneté politique (droit de vote) et une citoyenneté sociale (droit à la santé et à l'éducation, par exemple,...) mais également par des devoirs (paiement des impôts, obligation d'éducation scolaire,...). La citoyenneté concerne les français mais des étrangers vivant durablement en France n'en sont pas exclus puisqu'ils bénéficient du droit à la santé et, parfois, du droit de vote (dans certaines municipalités, à titre consultatif pour les immigrés). La citoyenneté est un fondement de la cohésion sociale puisqu'elle dépasse tous les particularismes (religieux, culturels,...).

 

Le rôle des liens interindividuels (interactions).

            Mais une société n'est pas seulement constituée d'institutions et d'un marché du travail. Le sociologue Georg Simmel rappelait qu'une société c'est avant tout des relations interindividuelles que les hommes établissent les uns avec les autres au sein de la famille, du voisinage, au café, dans les salons mondains, les salles de classe,... Dans cette optique la société naît et se recrée constamment dans ces relations car là aussi se fait la socialisation ainsi que les changements et les nouvelles manières de penser ou de se comporter. Il n'y a donc pas d'objet indigne d'une analyse sociologique : aujourd'hui, comprendre ce qui se passe dans une cage d'escalier d'un immeuble est aussi important (ni plus, ni moins) que d'analyser les limites de l'intervention de l'Etat.

 

La société, un ensemble complexe.

            La référence aux relations sociales nous rappelle qu'une société telle que la nôtre n'est pas un ensemble homogène mais est composée d'une multiplicité de sous-groupes (dont le nombre a d'ailleurs tendance à croître). Certains de ces groupes sont dits "groupes primaires", ils ont un caractère "communautaire", ont une importante fonction de socialisation (famille, bande d'amis, ...); les groupes secondaires (ou intermédiaires) correspondent plutôt aux groupes où l'individu n' engage qu'une partie de lui même, comme le syndicat, l'entreprise, les diverses associations,... (cependant la différence entre les deux groupes n'est pas toujours claire et les groupes secondaires ont également une fonction de socialisation). On peut également différencier les groupes d'appartenance (ceux auxquels on appartient) et les groupes de référence (ceux que, par exemple, on cherche à imiter sans forcément y appartenir au départ). Faire ces différences entre les groupes n'aurait guère d'intérêt s'ils véhiculaient tous les mêmes valeurs et les mêmes normes mais le fait est que bien souvent ce n'est pas le cas : par exemple, les qualités qu'on demande à un adolescent sur un terrain de football ne correspondront pas forcément à ce qu'on attend de lui au sein de sa famille. On peut aller plus loin en montrant que les valeurs et normes de certains groupes ou certaines familles vont à l'encontre des valeurs habituellement partagées dans la société. On imagine aisément que cela puisse être à l'origine d'une "crise" au sein de la société mais on comprend moins aisément que ce divergences puissent également être un élément de cohésion de la société. Ainsi Robert Castel insiste sur le rôle des quartiers ouvriers, durant les trente glorieuses, qui recouvraient des réseaux d'entraide et de solidarité et qui permettaient le développement d'une culture ouvrière qui, même si elle se fonde sur une opposition aux autres (les patrons), a des effets d'intégration dans la société.

 

Le rôle des conflits.

Il faut toujours rappeler que la véritable rupture des liens sociaux n'est pas l'opposition ou le conflit mais l'indifférence. Ainsi, la révolte des canuts a été un élément de constitution de la classe ouvrière, Mai 68 a permis la mise en avant de valeurs nouvelles,... De même, paradoxalement, les "bandes" des années 60 ont eu également cette fonction d'intégration dans la société. Des sociologues américains (École de Chicago) ont insisté sur le fait que les bandes avaient une fonction de socialisation en ayant une hiérarchie, et des règles. La plupart des blousons noirs en France ou des membres de bandes américaines abandonnaient ces bandes dès lors qu'ils se mariaient et trouvaient un travail. Leur "déviance" apparaissait donc comme transitoire et comme un préalable à l'intégration dans la société.

 

La déviance

            Il apparaît donc que les formes de "déviance" sont constitutives des sociétés. Derrière ce terme "déviance" on met en fait de nombreuses réalités très différentes. Une déviance peut être d'abord une "variance", c'est à dire un simple écart aux habitudes qui ne sera pas sanctionné mais qualifié "d'excentrique" ou"d'original". Il est facile ensuite de distinguer les cas où la déviance est volontaire de ceux où elle ne l'est pas. Dans le premier cas nous trouverons les situations où il y a infraction à la loi (délinquance,...) et celles où il y a un simple écart aux normes sociales (la "marginalité"). Dans le deuxième cas, nous trouverons les situations de "stigmatisation". La stigmatisation désigne à l'origine des marques corporelles destinées à exposer ce qu'a d'inhabituel ou de détestable le statut moral de la personne; par extension, elle désigne également tout signe visible permettant de connaître le statut déprécié d'un individu, cette dépréciation dépendant des valeurs de la société globale. On appellera "stigmatisé" aussi bien l'handicapé mental que moteur, l'illettré, la prostituée, le noir dans le sud des U.S.A, l'obèse dans notre société,... bref, on reconnaît le "stigmatisé" au fait que, quelles que soient nos opinions, on ne saura pas comment entrer en contact avec lui. Enfin, si l'individu n'a plus de contacts avec le reste de la société (famille, entreprise,...), on parlera "d'exclusion". Cette exclusion peut être le fait de multiples variables : exclusion économique due au chômage à l'insuffisance de revenus, exclusion scolaire qui rend l'individu plus vulnérable face au chômage mais peut également le priver des éléments culturels essentiels à une vie en société, exclusion sociale qui se traduit par une rupture de la plupart des liens sociaux (isolement,...).

            En fait les sociologues s'intéressent assez peu aux distinctions qu'on vient de faire - distinctions qui ont le mérite de clarifier les problèmes mais qui ont peu de valeur explicative - car ils montreront que la frontière entre "légalité" et "illégalité" est souvent bien floue ainsi que la distinction entre comportements "volontaires" et "involontaires". Ils vont surtout s'attacher à montrer en quoi la déviance peut à la fois remettre en cause et soutenir la cohésion sociale.

            Émile Durkheim sera le premier à montrer que le "crime" (au sens d'infraction aux règles légales ou morales) est non seulement inévitable mais nécessaire pour une société. Nécessaire parcequ'une société ne peut, selon Durkheim, survivre que si les individus se rejoignent sur un ensemble de valeurs mais ces croyances ne peuvent subsister sans être régulièrement réactivées (par des cérémonies, des rituels,...); le "scandale" et la désapprobation provoqués par un crime sera le moyen le plus efficace de réanimer ces valeurs (ce qui ne veut pas dire que Durkheim est "favorable" au crime, il essaie seulement de montrer la fonction qu'il occupe dans la société). De plus, le crime, ou la déviance, est une des sources essentielles de changement : bien des crimes sont la préfiguration d'un comportement qui sera considéré comme normal par les générations suivantes. Ainsi, le fait d'avoir des relations sexuelles ou un enfant en dehors du mariage, le fait de divorcer,... ont pu être considérés comme des crimes. Un cas plus frappant nous est donné par l'interruption volontaire de grossesse qui, dans les années 20, était passible d'une peine de prison pour la mère et d'une peine de mort pour "l'avorteuse", est aujourd'hui une intervention dépénalisée et remboursée par la sécurité sociale.

            Ces derniers exemples nous montrent qu'il est difficile de faire la distinction entre déviance "volontaire" et "involontaire" car la qualification de l'acte déviant est aussi le fait de la société. La déviance résulte d'abord d'un phénomène d'étiquetage ("labeling theory") : c'est flagrant pour les stigmates corporels tels que la couleur de la peau, des cheveux (les rouquins dans certaines sociétés), ... Çà n'est pas moins vrai pour la situation des divorcés, de la mère célibataire, de son enfant, l' homosexuel ,...(On peut rappeler à ce titre la boutade de P. Watzlawick selon laquelle on a guéri plusieurs millions de malades mentaux d'un trait de plume à partir du moment où l' homosexualité n'a plus été inscrite dans le "DSM III", classification internationale des maladies mentales). Il est donc nécessaire de rappeler que "la société" fabrique ses déviants dans la mesure où elle a besoin d'eux pour marquer la frontière entre ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, pour mettre l'accent sur ses valeurs. Ainsi le fait de conduire avec un fort taux d'alcoolémie dans le sang, ou le fait de faire un grand excès de vitesse, est entré dans la catégorie juridique des délits après avoir bénéficié d'une certaine clémence pendant des années. A l'inverse, la reconnaissance croissante à l'égard des homosexuels montre que le respect de la liberté individuelle est la valeur centrale de notre société.

 

De la déviance à l'anomie.

Il ne peut donc pas y avoir de société solide et cohésive sans une liberté individuelle et sans un minimum de déviance. Mais n'y aurait il pas un point à partir duquel ces tendances auraient plus d'effets négatifs que positifs?

            L'écart entre les valeurs de la société et du groupe d'appartenance peuvent d'abord faire ressentir leurs effets au niveau de l'individu : par exemple, dans les cas des familles immigrées, la socialisation peut parfois entrer en conflit avec les valeurs de la société. On peut dès lors assister au développement de conflits de rôle; il y a conflit de rôle quand une même personne appartenant à au moins deux groupes doit assumer des rôles contradictoires dans chacun de ces deux groupes. Cela se produira généralement quand il y aura rupture entre le groupe d'appartenance et le groupe de référence. Par exemple, une jeune fille enfant d'immigrés devra avoir un certain comportement au sein de sa famille et un comportement différent avec ses amis ou dans le cadre de l' école et il ne lui sera pas toujours facile de rendre ces deux rôles conciliables, notamment quand elle se trouve en présence de ses amis de l' école et de son grand frère. A ces conflits de rôle s'ajouteront très probablement des conflits de valeur : quelle image de la femme, par exemple, la jeune fille en question doit elle retenir?

Cependant il faut bien voir que, comme pour les cas de déviance, il s'agit ici d'un cas limite d'une situation que l'on retrouve communément : nous nous retrouvons aisément en conflit de rôles dès lors que deux de nos groupes d'appartenance qui sont normalement séparés sont amenés à entrer en contact ( à l' occasion d'une sortie "en boite" avec des amis, vous rencontrez votre chère vieille tante qui n'a jamais compris que vous avez grandi).

            Cependant le plus inquiétant est quand ces situations de "désorganisation" se développent au niveau de l'ensemble de la société. A la fin du 19ème siècle, Durkheim constate que la montée de l'individualisme et le développement des mécanismes de marché font courir des risques à celle ci. Cette désorganisation, il l'appelle "Anomie" (a: sans et nomos : règle); c'est donc une situation où la société n'est plus régulée correctement. Il voit plusieurs origines à cette anomie. Dans son ouvrage "De la division du travail social" il met l'accent sur une division "anomique" du travail qui est caractérisée par un manque de coopération entre les éléments économiques : la concurrence peut amener à des crises de surproduction; on constate une situation d'opposition entre les capitalistes et les travailleurs ; enfin la division technique du travail (il ne connaît probablement pas le taylorisme) aboutit à séparer le travailleur du résultat de son travail et du sens qu'il donne à son travail. Donc, dans certains cas, la division du travail n'a pas les effets de cohésion sociale attendus; mais pour Durkheim il ne s'agit là que "d'accidents" et il pense qu'une plus grande place accordée aux "corporations" (syndicats regroupant les travailleurs et employeurs d'une même branche) devrait favoriser l'intégration des individus et réduire "l'anomie" ambiante. En fait on peut le critiquer sur ce point car, comme l'a montré Georges Friedmann (sociologue français), ces cas "d'anomie" ont plus constitué la règle que l'exception au cours du XXème siècle. Dans l'ouvrage"Le suicide" il donne une autre origine à l'anomie : l'individualisme croissant dans nos sociétés amène les individus à avoir de fortes espérances qui ne se réaliseront pas toujours, le suicide anomique est alors celui de l'individu dont les espoirs ne se sont pas réalisés. L'illimitation des désirs et la "frustration relative" qui en découlent seront donc des phénomènes inhérents aux sociétés modernes car chacun pouvant s'y enrichir et la mobilité sociale étant plus forte que dans les sociétés traditionnelles, les hommes ne connaîtront pas de limites à leurs désirs.

Dans la veine de Durkheim, le sociologue Robert King Merton est célèbre pour avoir montré comment la déviance dépend à la fois d’actes individuels et de ce que la Société propose comme objectifs aux individus. Toute société propose un « idéal » aux hommes (bonheur, enrichissement, entente avec les autres…) mais il faut que les individus puissent accéder à ces idéaux (par exemple, la consommation comme idéal suppose que les individus aient suffisamment de pouvoir d’achat et disposent donc d’un emploi). Si tel n’est pas le cas, on verra se développer soit des phénomènes de rejet (qui se traduiront concrètement par des révoltes ou des fuites hors de la société) soit par des phénomènes de déviance où l’individu essaiera d’atteindre les objectifs désirés par des moyens que la société ne fournit pas légitimement. Ces moyens peuvent être illégaux (avoir recours au vol pour s’enrichir) mais ils peuvent également correspondre à des comportements innovateurs. Caractérisant ainsi l'état de la société américaine dans les années 1940, Merton parlera d'anomie.

 

De l'anomie au changement social

 Ce dernier point montre qu'il n'est nul besoin qu'une société soit en situation de crise économique pour parler d'anomie bien au contraire. Pour Durkheim, les sociétés en crise ne sont pas en premier lieu les sociétés qui connaissent des difficultés économiques mais les sociétés qui, au contraire, s'enrichissent. Cela s'explique aisément par le fait que les sociétés qui connaissent une forte croissance économique vivent aussi un bouleversement de leurs structures économiques, sociales et culturelles. Ainsi, pour prendre un exemple plus proche de nous, les années 50 ont été des années de forte croissance mais aussi d'urbanisation et d'exode rural, de croissance démographique, de changement des valeurs (l'hédonisme et la consommation prennent le pas sur l'austérité et l'épargne). Il peut en résulter une situation de contradiction entre les valeurs des années 50 et des années 60. Ainsi, François Chazel, sociologue, écrivit en 1967 que les français pensaient et agissaient comme des hommes jeunes tout en continuant à sentir comme des hommes âgés, leurs conduites quotidiennes étant guidées par les croyances des années 60 (rentabilité, volonté de promotion sociale,...) mais leurs préférences de cœur allant aux années 50 (villages, petits commerces,...). Ne pourrait on pas trouver là une des explications des évènements qui embraseront la France moins d'un an plus tard?

            Donc le problème essentiel est celui du changement : toute société change et la nôtre le fait de plus en plus vite. Ce changement peut il s'opérer brusquement sans provoquer toutes sortes de déséquilibres (entre les individus et les institutions, entre les diverses institutions, entre la technique et les valeurs,...)? De plus, comme cela se passe dans une situation de croissance économique ralentie (dans les années de crise), les adaptations ne se font elles pas de façon d'autant plus douloureuses? Le problème n'est plus prioritairement celui de la cohésion sociale mais plus simplement celui de l'intégration des individus dans la société : plus que d'anomie nous devons parler du problème de l'exclusion.

 

Le processus d’exclusion.

Un sociologue, Robert Castel, aborde cette question par le constat qu'aujourd'hui se conjuguent une absence d'intégration par le travail et une absence d'intégration par "l'insertion relationnelle", situation qu'il nomme "désaffiliation". L'absence d'intégration par le travail est due au chômage de long terme et au chômage récurrent. Mais il faut ajouter à cela que le développement des "emplois atypiques" - C.D.D, intérim, stages,...- ne permet pas d'avoir un statut stable sur le marché du travail, ne permet pas de s'insérer dans l'entreprise et ne garantit pas un accès aux biens de consommation.

Cependant le travail, nous l'avons vu, n'est pas le seul facteur d'intégration dans la société; de fait de nombreux chômeurs restent intégrés parce que leur famille est présente, leur fournit les moyens de subvenir à leurs besoins, maintient des liens étroits avec la parentèle, leur donne un statut en tant que membre de la famille. De même, d'autres institutions ont pu jouer un rôle d'intégration dans les siècles passés, l'Église, l' Etat,...

            Le problème c'est qu'on voit à l'heure actuelle un développement de la "non insertion relationnelle", c'est à dire d'individus qui n'entretiennent plus de liens avec leurs réseaux de relations sociales ou avec les institutions. A travers ce fait c'est à la remise en cause des institutions qui ont fait les trente glorieuses que nous assistons : le déclin des quartiers ouvriers et de la culture ouvrière qui assurait une cohésion forte dans les années 50 et 60 (déclin lié au chômage); la remise en cause du modèle dominant de la famille (divorces, familles monoparentales,...); la moins grande efficacité du système scolaire pour intégrer des générations nouvelles;...

Un autre sociologue, Serge Paugam, a étudié la situation des chômeurs de longue durée de Saint Brieuc dans les années 90 et aboutit à des conclusions semblables. Il montre que l'exclusion (qui peut aboutir à la désaffiliation) est un processus qui passe par trois phases :

- La première phase est celle de la fragilité : les chômeurs n'acceptent pas leur situation, ils recherchent un emploi par l'ANPE ou les petites annonces, mais ils gardent leurs distances vis à vis des travailleurs sociaux et cherchent à masquer leur situation par des stratégies "d'évitement". L'ensemble de leurs relations sociales commence à être remis en cause.

- La deuxième phase est celle de la dépendance : les personnes acceptent l'aide sociale mais commencent peu à peu à accepter une situation de dépendance. Toutefois elles donnent une justification à cette situation en revalorisant un autre statut social (elles acceptent l'aide pour leurs enfants, à cause de leurs problèmes de santé,...). Elles "s'installent" toutefois dans un statut de "dépendant".

- La troisième phase est celle de la rupture: le cumul de handicaps aboutit à une rupture des liens sociaux élémentaires et à une compensation dans l'usage de l'alcool ou de la drogue. On entre alors dans la véritable situation de marginalisation.

Les individus peuvent passer par ces trois phases mais peuvent également passer directement de la première à la troisième phase.

 

Mesurer l'anomie

Bien sûr les problèmes au niveau de l'individu (exclusion) et de la société (anomie) se rejoignent notamment dans le développement de pratiques déviantes. Il est évident que ces situations vont voir se développer la délinquance (cambriolages, vandalisme,...), l'usage de stupéfiants, l'alcoolisme, le suicide... La tentation est donc grande d'utiliser des indicateurs concernant ces pratiques pour avoir une idée de l'importance de "l'anomie" dans une société. Hélas, les rares indicateurs d'anomie dont nous disposons peuvent être sujets à interprétations multiples; ils peuvent, en général, correspondre soit à des situations d'anomie (ou d'isolement ou d'absence d'intégration), soit à des cas de plus grande liberté. Ainsi les indicateurs de divortialité ou de célibat peuvent être synonymes d'isolement et d'absence de relations sociales mais peuvent aussi être le fait de personnes ayant une vie sociale dense et active (on distingue ainsi le célibat contraint des salariés agricoles au célibat choisi des jeunes filles cadres et urbaines). De même, les indicateurs d'alcoolisme, s'ils sont souvent liés à l'apparition de difficultés relationnelles et professionnelles, peuvent aussi correspondre à des cas d'insertion dans un groupe et de sociabilité (notamment dans la classe ouvrière dans les années 60 et 70).

Trois indicateurs semblent moins sujets à ce type de critiques : le taux de suicide déjà utilisé par Durkheim (mais ce sont des statistiques à manier avec précaution), le développement de la toxicomanie et la consommation de tranquillisants.

 

Conclusion

            On voit que les indicateurs permettant de parler de "pathologie" sont délicats à utiliser. On ne s'étonnera donc pas que les diagnostics et les analyses peuvent être fortement divergentes d'un sociologue à l'autre. Tout ce que peuvent faire les sociologues c'est indiquer des pistes de recherche et de réflexion.

Par exemple, sommes nous dans une société de plus en plus "égoïste" ou bien constituée d'individus de plus en plus libres et autonomes?

Sommes nous dans une société où le travail ne permettra plus d'avoir le minimum d'intégration sociale pour les individus ou entrons nous dans une société où le travail sera un élément d'intégration parmi d'autres mais pas le seul ? L'intégration pourrait alors se faire par la participation au débat public, aux associations, au travail bénévole,...

Enfin sommes nous dans une société en crise où assistons nous à l'émergence d'une société dont les modes de fonctionnement n'ont pas grand chose à voir avec ce que nous avons connu jusqu'à présent? Une société où le noyau conjugal est remis en cause par les divorces mais où la parentèle n'a que rarement été aussi forte; une société où les grandes institutions (Etat, Église,...) sont en déclin mais où se développent de nombreux réseaux sociaux, des associations,...

(Nota Bene : pour le bac, vous devez pouvoir expliquer le sens des termes en gras dans le corps du texte).
Questions sur le texte :

 

I) Quelle différence fait on entre intégration individuelle et cohésion sociale?
II) Expliquez ce qu'est la "solidarité mécanique" et la "solidarité organique".

III) Les conflits vont ils toujours à l'encontre de la cohésion sociale?

IV) Montrez qu'une société solidaire n'est pas synonyme de "société uniforme".
V) Qu'est ce que l'anomie?

VI) Vous inscrirez dans un tableau, pour chaque élément cité, en quoi il participe à la cohésion sociale, en quoi ses transformations remettent en cause la cohésion de la société et en quoi mais en quoi ces transformations sont aussi la préfiguration de nouvelles formes de solidarité ou de fonctionnement de la société.

       

Commentaires (2)

1. 12/10/2011

Réponse de Rogel
La cohésion sociale peut être obtenue par une convergence des consciences, des centres d’intérêt ou un sentiment d’apartence commun ; dans ces conditions l’accès aux mass medias (télévision, cinéma, radio,…), le fait d’avoir les mêmes informations ou les mêmes apprentissages peut favoriser cette cohésion sociale. De même, le relais d’évènements importants (coupe du monde de football, pour prendre un exemple récent) peut générer un sentiment de cohésion sociale. Evidemment, c’est à prendre avec mesure (il ne faut pas forcément en conclure à une homogénéisation des idées et des comprotements) et à nuancer (l’effet sera probablement différent dans une situation de monopole de la diffusion comme dans le cas de l’Ortf dans les années 60 que dans une situation où 150 chaines sont en concurrence).
Pour approfondir, je vous conseille de consulter des livres de sociologie des medias (Francis Balle, Judith Lazare, Eric Macé,…)

2. kouakou konan franck goli 01/07/2010

bonjour j'ai beaucoup apprecié cet element sur le lien social.mais j'aimerais savoir comment les mass media peuvent constituer un facteur de cohesion socile?

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