ANNE WALLEMACQ : L'ENNUI ET L'AGITATION


 De Boeck Université - 1991)

     Traditionnellement, deux approches du temps dominent dans les sciences de la culture : d'une part, avec Kant, on en fait une catégorie a priori, d'autre part, en suivant Durkheim, il s'agit d'un produit culturel propre aux sociétés. L'auteure, Anne Wallemacq, développe une autre voie considérant que la conception du temps est à la fois cause et produit d'une « définition de la situation » et d'une « définition de soi » qui se construisent dans l'interaction. Pour cela, elle se fonde sur deux entretiens avec Marie qui s'ennuie et Louise « l'agitée ».
     Marie travaille à mi-temps et déclare s'ennuyer dans sa vie personnelle. Ses activités ne prennent pas sens et elle ne peut guère les qualifier que de « bêtes trucs ». Son temps apparait d'abord comme un temps perdu. Louise est tout l'inverse. Elle est attachée de presse et fait mille choses à la fois mais elle déclare être débordée et ne plus réussir à distinguer sa vie professionnelle de sa vie personnelle. Elle est la figure même de l'agitation et le temps lui paraît subi. Contrairement à ce que laisserait penser cette présentation, l'ennui et l'agitation ne sont pas des produits objectifs de la réalité mais résultent de l'incapacité de Marie et Louise de qualifier leurs activités.
     Ennui et agitation caractérisent dons les vies respectives de Marie et Louise mais, dans un second temps, les choses changent quand chacune d'elles réussit à se définir en relation avec ses activités. Ainsi, quand Marie accepte de se définir comme « femme paresseuse » , ses activités reprennent sens et le temps peut enfin être restructuré. De son côté, il a été nécessaire pour Louise de se définir comme femme « active » et « indépendante » différente des « gens normaux ». Pour cela, elle a suivi le conseil consistant à noter systématiquement toues ses activités dans un agenda.
     Louise et Marie sont à deux pôles de la construction problématique du temps. Pour l'une, l'ennui provient de l'incapacité de différencier les activités les unes des autres (principe de différence ») ; pour l'autre, l'agitation provient de la difficulté à donner, une identité à chacune de ses activités (« principe d'identité ») et, conjointement à cette définition des activités sociales, se construisent aussi une structuration du temps et une « définition de soi ».
Mais cela ne suffit pas : le travail suivant de l'auteur consiste à montrer que la « réalité » se construit dans l'interaction, par la mise en concurrence de multiples définitions de la situation (et donc de « définition de soi ») qui sont les résultats d'autant de stratégies et d'enjeux de pouvoirs.
Cependant, pour que la réalité s'objective en une définition, il faut que cette définition prenne le pas sur les autres. La question devient de comprendre comment une définition s'impose aux autres.
      On voit donc que symbolique et réalité se construisent ensemble et doivent être pensées ensemble. Le problème de Louise et Marie c'est que, pendant un temps, la définition de la situation qu'elles se donnent ne coïncide pas avec la définition objectivée par leur environnement.
Cela nous amène à la question de la réalité qui ne doit pas être envisagée comme une donnée objective s'imposant à l'individu mais comme se construisant au sein des interactions. La réalité est intersubjective. Les choses et les sens se construisent mutuellement.

Apport pédagogique :

      Que peut apporter cet ouvrage à un enseignant en sciences économiques et sociales de lycée ? Cet ouvrage constitue un bel exemple de ce que peut être la recherche sociologique actuelle. Aux antipodes des recherches sur les grands nombres (à partir des données statistiques ou de sondages), on s'intéresse ici à deux cas uniquement dans une optique heuristique, afin de comprendre comment se construisent les catégories sociologiques. L'auteure adopte pour cela une optique pleinement interactionniste (même ethnométhodologique) et se sert de concepts typique de cette démarche comme la « définition de la situation » ou « la définition de soi ».
      Il est dommage que ce type de démarche soit encore, en 2010, absent des programmes de sociologie de lycée. Il y a pourtant des voies d'entrée possibles.
Ainsi, pour montrer en quoi consiste la « définition de la situation », on peut rappeler aux élèves qu'il est possible, par exemple, de passer une journée à rester allongé en feuilletant des magazines mais que cette activité peut prendre deux significations différentes. Si elle a lieu après, par exemple, une période de travail intense ou d'examens, on la définira comme une période de « repos bien mérité ». Si, en revanche, cette activité est pratiquée « faute de mieux » elle sera qualifiée comme « période d'ennui » (ou de « glande »). On pourra montrer aux élèves qu'il est alors possible de dire dans les deux cas : « hier, je n'ai rien fait ! » et que la situation prendra tout son sens dans l'intonation qu'on donne à la phrase (les élèves sont très réceptifs à cet exemple).
Dans ce cas, la définition de la situation est effectuée par l'individu seul. Il est possible, et c'est plus souvent le cas, que cette définition se construise dans l'interaction entre deux personnes ou plus. On peut, par exemple, trouver des définitions de la situation se construisant dans le cadre de la classe entre les élèves et le professeur. Si ces définitions se reproduisent régulièrement, alors cela construira la « définition de soi », individuelle ou collective.

 

 

 

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