RUMEURS, LEGENDES ET BOUC-EMISSAIRES

RUMEURS ET BOUC EMISSAIRES

 

            Au début de sa carrière professionnelle Antoine, comme de nombreux jeunes hommes de sa génération, avait du déménager dans une ville de province pour occuper un premier emploi. Pris par l’urgence, il avait trouvé un T2 dans un quartier qui avait mauvaise réputation dans l’agglomération.

            De nombreux habitants du centre ville prétendaient qu’il s’agissait d’une « zone de non-droit » sous la coupe de multiples bandes et dans laquelle la police n’osait pas entrer. Pourtant, l’expérience d’Antoine D. fut bien différente : certes, des adolescents et de jeunes adultes se retrouvaient chaque soir au pied des immeubles ou devant les maisons afin de discuter et le bruit des voix ajouté aux pétarades des vélomoteurs n’étaient propices ni au calme ni à la discrétion, cependant on ne pouvait pas parler de  « zones de non-droit » et, régulièrement, des voitures de la police municipale circulaient sans provoquer de réactions particulières. Manifestement, les jugements portés sur ce quartier tenaient plus du stéréotype et du préjugé que de la réalité et lorsqu’il donnait son adresse à des clients ou des connaissances, Antoine D voyait bien à quel point il était stigmatisé. Mais la plus étonnante des stigmatisations se produisait à l’intérieur même du quartier : il y avait là un jeune homme, très solitaire, vivant seul avec sa mère et ne participant à aucune bande de jeunes. Très vite avait commencé à courir l’idée selon laquelle il était responsable de meurtres d’enfants dans la cité. La police avait beau dire qu’il n’y avait pas de trace de crimes dans le quartier, rien n’y faisait. Les propos de chacun qui « savait que… », souvent par un ami bien placé, ces propos ne faisaient que renforcer la conviction commune. De plus, les démentis de la police avaient pour seul résultat de renforcer l’idée selon laquelle cet individu devait être protégé par des « personnages importants qui étaient impliqués et voulaient étouffer l’affaire ».

            La rumeur, ici, avait dépassé le simple potin ou ragot de village et prenait des dimensions inquiétantes. Y avait il ici calomnie, c’est à dire volonté de nuire ? Sans doute pas ! Mais le jeune homme était devenu le « bouc émissaire » de la cité, celui sur lequel on pouvait décharger aisément ses frustrations et ses angoisses. Antoine habitait la cité mais n’y avait que quelques rares connaissances (discussions avec les voisins et quelques ménagères) ; il travaillait en dehors de celle-ci et n’y avait ni attaches ni souvenirs. En quelque sorte, il était « étranger » à cette cité. Cela lui permettait donc de voir la situation avec un certain recul et il était surpris de voir combien il était difficile de discuter rationnellement :

            - Que la police n’ait constaté aucun crime dans le quartier ne prouvait pas, aux yeux des habitants, qu’il n’y avait pas eu de crimes mais que le criminel était couvert par la police et des gens puissants. L’idée d’un « réseau » et d’un « complot » revenait régulièrement.

            - De plus, la rumeur prenait de la force à mesure qu’elle se développait. Plus il y avait de monde racontant le même histoire, plus chacun était persuadé qu’elle ne pouvait être que vraie : comment la majorité des individus aurait elle pu se tromper ? Antoine D. découvrait tout le poids de la pression sociale et du conformisme.

- Il s’était également rendu compte que ceux qui transmettaient la rumeur s’y impliquaient pleinement et si on remettait en cause la réalité de la rumeur, c’était comme si on remettait en cause leur bonne foi et leur sincérité. D’ailleurs ils se disaient en général bien informés : ne tiraient ils pas toutes leurs informations « d’un ami d’un ami » bien placé ? Antoine D. découvrit plus tard l’importance de « l’ADUA » (Ami D’Un Ami ou « Friofri », friend of a friend  en anglais). L’Ami d’un Ami est juste assez proche de celui qui transmet la rumeur pour pouvoir paraître crédible et juste assez éloigné pour ne pas pouvoir être contacté. En fait, dans bon nombre de cas, l’Adua n’existe pas.

 

            Très vite, Antoine décida de passer ses soirées à se renseigner sur les rumeurs. Il fit l’acquisition d’un très grand nombre de livres dont « La rumeur d’Orléans », première enquête de terrain sur un tel sujet et découvrit que depuis une vingtaine d’années, les spécialistes s’intéressent de plus en plus aux « Légendes Urbaines » qui sont des histoires, assez élaborées, souvent à caractère fantastique, qui circulent sous l’apparence de véritables histoires même lorsqu’elles sont peu crédibles (on connaît ainsi les légendes relatives à « La dame blanche », à la « mygale dans le Yucca », à la « Baby-sitter droguée »,…). Ce qu’il y a de remarquable c’est que ces légendes reprennent souvent  les thèmes et les structures de contes et de légendes traditionnels. De plus, elles comportent bien souvent une morale implicite, elles ont donc une fonction sociale bien précise. C’est d’ailleurs par rapport à ces fonctions que l’on distingue les différents niveaux de récit. Ainsi, dans le cadre des sociétés traditionnelles, on peut distinguer les contes des légendes : les premiers ne cherchant pas à se faire passer pour vrais alors que les secondes désignent des récits censés s’être passés. Au delà des contes et légendes, nous avons les mythes qui sont des récits censés expliquer des caractéristiques importantes de notre monde. Cette tripartition se retrouve dans les sociétés modernes. Un récit peut faire partie des blagues qu’on se raconte ; mais si on présente ce récit comme relatant des faits réels, on entre dans le monde des rumeurs et des légendes urbaines. Enfin, il existe toujours des mythes modernes (« Les 200 familles » ou « Nos ancêtres les gaulois… » par exemple).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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