Yann ALGAN et Pierre CAHUC : LA SOCIETE DE DEFIANCE - Comment le modèle français s'autodétruit - Editions de la rue d'Ulm - 2007

            La société française est, parmi les sociétés développées, celle où la confiance est la moins forte : confiance envers les Institutions mais aussi envers les autres (notamment ceux qui réussissent). Ce manque de confiance a des conséquences extrêmement dommageables en termes de relations sociales mais aussi en termes de réussite économique. Les auteurs s’attachent donc à caractériser cette absence de confiance, à en montrer les conséquences, en recherchent les causes et font une série de propositions pour pouvoir « renverser le cours des choses ».

            Il y a d’abord un manque de confiance envers la réussite puisque pour la majorité des français on ne peut pas s’enrichir sans être corrompu. Mais également un manque de confiance envers les Institutions, notamment les syndicats. Cette défiance s’exerce également à l’égard d’autrui (les français sont les plus nombreux, parmi les habitants des pays développés, à penser « qu’on ne peut pas faire confiance à autrui » et cela se traduit par une relative tolérance à l’égard des comportements incivils comme ne pas payer dans le bus,…).

            Pour les auteurs, cette défiance à l’égard des autres n’est pas une donnée immuable de la culture française mais trouve son origine dans l’immédiate après-guerre et, plus particulièrement, dans la conjonction particulière qui s’est faite entre l’Etat –Providence et le corporatisme.

Les auteurs distinguent trois modèles de régulation économico- sociale :

+ Le modèle « social – démocrate » (Allemagne, Suède,…) est fondé sur un principe universaliste de la redistribution publique (même en la présence de corporations importantes comme en Allemagne).

+ Le modèle libéral (USA) se caractérise par la mise en avant de la responsabilité individuelle avec des niveaux de transferts sociaux faibles.

+ Enfin le modèle français est marqué par une forte centralisation du pouvoir exécutif et législatif.

 

Ces trois types de modèles sont nettement corrélés avec le niveau de confiance au sein des pays. Le modèle « social-démocrate » universaliste est corrélé à un très haut niveau de confiance envers les autres car les inégalités y sont faibles et le principe de redistribution transparent. La confiance est moins élevée dans les deux autres cas mais c’est dans le modèle fançais « corporatiste » qu’elle est le plus faible car la redistribution est faite à des groupes selon des critères qui ne sont pas, ou peu, transparents.

Par ailleurs, ce manque de confiance envers les autres induit un manque de confiance envers la concurrence et le marché : dans ces conditions, les français sont demandeurs de règles et d’interventions de l’Etat, lesquelles rendent le système opaque et favorisent la constitution de rentes de situation. C’est alors un véritable cercle vicieux qui se met en place car cette centralisation met également à mal les régulations intermédiaires (syndicats,…) déjà mal en point (et dont Tocqueville avait montré l’importance). A titre d’exemple, les auteurs montrent que la faiblesse des syndicats oblige à une intervention directe de l’Etat dans la fixation d’un salaire minimum.

La faiblesse des syndicats et de la négociation sociale se paierait donc par une rigidité accrue de l’économie. On voit alors notamment que la mise en place d’une « flexicurité » suppose l’existence au préalable d’une forte cohésion sociale.

Enfin, la faiblesse de la confiance dans une société se traduit par un haut niveau de méfiance à l’égard des chômeurs.

 

On peut donc résumer en disant le propos des auteurs en disant que les pays libéraux ont principalement mis l’accent sur le marché, que les pays « socio-démocrates » ont choisi une forme de corporatisme régulé par les associations intermédiaires et la France en est restée à un système associant un Etatisme centralisateur à un fort corporatisme sans associations intermédiaires.

Ce manque de confiance a donc un impact important (que les auteurs chiffrent) en termes d’adaptation à l’innovation, de créations d’emplois et de revenu par habitant.

           

Cependant, la situation n’est pas irréversible et les auteurs cherchent à dégager des pistes permettent de restaurer la confiance dans notre pays. Ils abandonnent vite l’idée selon laquelle la multiplication des associations intermédiaires permettraient une « socialisation » dans le sens de la confiance. Ils penchent plutôt vers une rupture avec la logique corporatiste de l’Etat-Providence et une réorientation vers un Etat « universaliste ». Parallèlement, ils prônent une régulation de la concurrence par des autorités indépendantes et une réactivation du dialogue social.

 

COMMENTAIRES :

Plusieurs éléments sont à retenir : d’abord la volonté des auteurs de ne pas s’en tenir aux seules frontières de l’analyse économique telles qu’elles sont couramment définies. Ici, on peut dire qu’on traverse trois disciplines : l’économie mais aussi la sociologie (notamment par l’utilisation des données du « World Values Survey ») et, également , la psychologie sociale à travers le concept essentiel de « confiance » et la référence à des expérimentations psychosociales. Cela permet encore une fois de montrer ce qui avait été mis en évidence par Pahre et Dogan (« L’innovation dans les sciences sociales »), à savoir que les progrès se font souvent à l’intersection de deux ou plusieurs disciplines.

Remarquons également, et c’est à la fois l’intérêt et la faiblesse de ce travail, que les analyses sont faites à partir de corrélations avec les données du « World Survey Values », corrélations qui demandent toujours une part d’interprétation importante mais on est ici aussi en rupture avec l’utilisation massive de « modèles hypothético-déductifs » chéris par  l’économie contemporaine. Encore une fois, la multiplication des méthodes est la meilleurs chose à faire.

 

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