MON TONTON VIT DANS UN MODELE

Dani Rodrik, éminent économiste, explique dans son livre « Peut-on faire confiance aux économistes ? » que les modèles économiques sont  similaires à des fables. Finalement, ce sont des fables formalisées. Je me suis amusé à faire le chemin inverse. Quelle allure peut avoir un modèle économique si on le présente sous la forme d’une fable ? (en téléchargement ici : Mon tonton habite en cepepeMon tonton habite en cepepe (611 Ko) ou dans le texte ci dessous et j'ai ajouté une "explication de texte" ici: Mon tonton vit dasn un modele commentaireMon tonton vit dasn un modele commentaire (33.5 Ko)

 

MON TONTON VIT DANS UN MODELE

Chouette, chouette, chouette !

Pendant les vacances, je vais chez mon Tonton que j’aime bien. Je ne suis jamais allé chez lui et j’ai hâte parceque mon tonton il vit dans un modèle. Son pays c’est le pays de Cépépé, et il possède une pizzeria. J’adore la pizza et j’ai hâte d’y être !

 Hé bien voila les vacances et je suis chez mon tonton. C’est un drôle de pays que son pays, il n’y a qu’une seule rue, bien droite et dans cette rue il n’y a que des pizzerias. Pour qu’il y ait autant de pizzerias c’est qu’il doit y avoir plein de matchs de foot tout le temps ; j’ai demandé à mon tonton mais il n’a pas eu l’air de comprendre de quoi je parlais. Quand je lui ai dit :

 

-          Mais est ce que tout le monde mange des pizzas pour qu’il n’y ait que des pizzerias ?

Il m’a répondu :

-          Mais que veux tu qu’il y ait d’autre ? Et que veux tu que les gens mangent à part de la pizza ? Ah si, il leur arrive de manger des kebabs mais les kebabs sont dans un autre quartier. Ils font un choix entre les deux en fonction de leurs préférences et de leur satisfaction. Un peu de pizzas, un peu de kebabbs. Mais en général, reprit il fièrement, on préfère nos pizzas ; on est mieux placés sur leur isoquante.

J’avoue que je n’ai pas bien compris.

 Quand je suis rentré dans sa pizzeria j’ai été encore plus surpris car sur le menu il n’était indiqué qu’une seule sorte de pizza : fromage, tomates, olives, anchois. Par curiosité je suis allé voir ce que faisaient ses concurrents, surprise !, ils proposaient tous la même chose, une pizza et une seule – fromage, tomates, olives, anchois – et ils étaient tous au même prix…à quelques centimes près.

J’ai alors demandé à mon tonton comment il s’en sortait pour vendre ses pizzas

Il m’a regardé avec des yeux ronds et m’a dit :

-          Ben, je n’ai pas de problèmes. Il ya toujours des clients

-          Toujours ? Mais il y a assez de clients pour toutes ces pizzerias que je vois dans la rue ?

-          Ben oui ! Je ne vois pas où est le problème.

-          Mais vous faites tous la même pizza. Ils ne s’en lassent pas, tes clients ?

-          Pourquoi veux-tu qu’ils s’en lassent ?

-          Ben c’est toujours la même chose. Tu ne penserais pas à faire d’autres pizzas ? 4 fromages ? Ananas ?

-          Qu’est ce que tu me racontes mon neveu ? dit mon tonton.

 

Puis il leva les yeux au ciel et me dit :

-          Ca y est ! Je comprends ! Tu n’as pas vraiment saisi que je vis dans un modèle. Pas question de faire des variantes sinon les clients ne pourraient pas faire jouer la concurrence.

-          Justement, Tonton. Si tu faisais de nouvelles pizzas, tu aurais peut être nouveaux clients. D’abord comment tu t’en tires financièrement ?

-          Comment je m’en tire ? Comme tous mes collègues. Je fais un peu de profit dans la première partie de la journée et je m’arrête quand je ne fais plus de profit

 

Tout ça m’a vraiment intrigué. Ca ne ressemble vraiment pas aux pizzerias du pays où j’habite. Alors j’ai décidé de ne plus poser de questions et j’ai passé la journée suivante à regarder comment mon tonton travaillait…et il ne cessait pas de la journée. Les ventes commençaient doucement au début puis elles ne cessaient pas d’augmenter tout au long de la journée avant d’atteindre leur paroxysme en fin de soirée. Et c’était comme ça dans toutes les pizzerias, semble-t-il. Mais mon tonton était un malin : le matin, il fabriquait et vendait ses pizzas tout seul, sans aide, parce qu’il n’y avait pas beaucoup de clients ; puis à mesure que la clientèle arrivait, il y avait des gars qui venaient lui donner un coup de main : un puis deux, puis trois. C’était très malin parce que dans mon pays, le patron de la pizzeria, il a un salarié qui est là tout le temps mais qui, des fois, se tourne les pouces et à d’autres moments est totalement débordé.

L’activité de mon tonton fonctionnait à plein, il n’y avait pas un temps mort, si bien qu’il ne cessait pas d’embaucher de nouveaux salariés mais ceux-ci commençaient à se bousculer et à patienter devant le four qui, évidemment, au bout d’un moment,  ne pouvait plus engouffrer le flot de pizzas qui arrivait.

C’est marrant, mais à un moment ça m’a fait songer à un film rigolo des Marx Brothers.

El camarot dels germans marx

Ou à « Tango », un court-métrage peu connu de Zbigniew Rybczynski

Tango

Bref, il était de plus en plus difficile de travailler et puis tout à coup, vers 22 heures, mon tonton a regardé un cadran au mur, tout le monde s’est arrêté, les clients qui faisaient encore la queue sont sortis du magasin et mon tonton a fermé les portes et les salariés sont partis.

« A demain ! » qu’il leur a dit

-          Mais pourquoi tu as arrêté ? j’ai demandé à mon Tonton. Il y avait encore des gens à servir.

Tonton s’est contenté de me désigner le cadran qu’il avait regardé. Sur le cadran il y avait une aiguille et c’était marqué « Prix/ Coût marginal » et l’aiguille s’était arrêté sur le zéro

Mon tonton m’a dit : « c’est l’heure du gain marginal zéro, alors on arrête de travailler »

Comme je n’avais pas l’air de comprendre (et de fait je ne comprenais rien), il m’a dit

-          Tu comprends, on vend la pizza 12 euros mais les pizzas me coûtent de plus en plus cher à produire à mesure qu’on avance dans la journée ou, plus précisément, chaque pizza produite me coûte plus cher que la précédente. Et si je continue, je perdrai de l’argent, alors il vaut mieux arrêter de travailler.

-          Ca c’est bizarre, tonton. Pourquoi elles coûtent plus cher ? Pourtant c’est toujours les mêmes pizzas

Tonton m’a gentiment tapoté du doigt sur la tête en me disant :

-          Réfléchis  bien mon garçon ! Tu as bien remarqué que régulièrement j’embauche un salarié de plus ?

-          Ah ça ! Je ne pouvais pas ne pas le voir ! Il y en avait plein à la fin.

-          Donc je suis obligé de payer des salaires en plus.

-          Oui, je comprends bien mais tu vends des pizzas en plus, ça pourrait se compenser.

-          Et ça ne se compense pas. Et pourquoi à ton avis ?

Je n’avais pas de réponse

-          Parceque les salariés travaillent de moins en moins bien. Tu n’as pas remarqué qu’à mesure que j’en embauche, ils commencent à se marcher sur les pieds, à se bousculer, à attendre devant le four de pouvoir déposer leur pâte à cuire et qu’ils servent les pizzas de plus en plus lentement ? Bref, ça finit par me coûter de plus en plus cher en ne me rapportant pas plus

-          Je comprends mais tu pourrais peut être payer tes salariés moins chers.

-          J’y ai pensé mais je n’ose pas tenter le coup. J’ai trop peur qu’ils aillent tous chez mes concurrents…il y a tant de pizzerias.

C’et vrai qu’il y en avait beaucoup, des pizzerias. Elles s’alignaient dans la rue et la rue était longue. Je serais tenté de dire qu’il y en avait une infinité !

Tout à coup, j’ai eu l’idée géniale et j’ai claqué mes doigts

-          Tonton ! J’ai la solution ! Tu n’as qu’as agrandir la pièce, il suffit d’abattre un mur, et ajouter un four. Tu pourras produire plus

Mon tonton a alors éclaté de rire ! Ca m’a vexé !

-          Ah ces gamins ! On se demande où ils vont chercher ça. Mais ce n’est pas possible mon petit gars.

-          Ben pourquoi ?

-          Parceque je ne peux agir que sur un facteur

-          Un facteur ? Où ça ? j’ai dit

-          Je veux dire un facteur de production. Tu vois, j’ai deux facteurs de production : le travail, c’est tous les gens qui sont venus m’aider, et le capital c’est à dire le local et le four. Si j’augmente le nombre de salariés je ne peux pas pousser les murs ! Tout le monde sait ça ! Je suis surpris qu’un grand garçon comme toi ne le sache pas.

-          Mais pourquoi on ne peut pas ? Je n’en vois pas la raison

Là il n’a plus ri, mon tonton. Il est devenu tout rouge et il a commencé à me dire :

-          Mais que tu es….

Et puis il s’est retenu et il s’est calmé (en faisant visiblement de gros efforts).

-          Tu n’as pas l’air de comprendre que je vis dans un modèle et dans ce modèle on ne peut pas faire ça. Soit j’engage des gens, soit je pousse les murs ! Mais pas les deux à la fois !

-          Alors tous les jours tu fais pareil ? je lui ai demandé. Tous les jours tu embauches des gens à mesure que tu vends et tu t’arrêtes parceque tu n’a plus de place pour travailler ?

-          C’est résumé cavalièrement mais en gros c’est ça !

Ca m’a plongé dans un abîme de perplexité. Quel drôle de pays qui ressemble si peu au mien !

-          C’est quand même bizarre la manière dont vous travaillez. Ce n’est pas du tout comme ça chez moi.

Tonton m’a fait alors un énorme sourire

-          Détrompe-toi mon garçon. Il y a déjà quelques années il y a un monsieur de ton pays qui est venu en voyage d’études dans mon pays de Cépépé. Il a été ébloui par notre façon de faire et m’a dit vouloir s’en servir pour mieux comprendre comment ça marche chez toi et développer le meilleur de l'enseignement au niveau mondial! Et crois moi, ce n’est pas un idiot ce monsieur Aghion. Il enseigne au Collège de France !

 

 

 

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