La vierge les coptes et moi

   « La vierge, les coptes et moi » de Namir Abdel Messeeh – 2012.

 

Comment un film traite de l’idée de « croyance »

Namir , copte d’origine égyptienne vivant à Paris, apprend un jour que sa mère aurait assisté en 1968 une apparition de la vierge en présence de centaines de témoins sur une place du Caire.. Il décide donc de se rendre sur place afin de tourner un documentaire sur cette apparition. Mais face à la rareté des témoignages, il décide de filmer une fausse apparition de la vierge et se rend dans le village d’origine de sa mère afin de convaincre les membres de sa famille de l’aider dans ce projet. Mais devant le refus de ceux-ci qui pensent que ce projet constituerait un péché, il se rallie à leur idée de tourner une fiction sur l’apparition de la vierge.  Voila donc tout un village qui participe à un film où les trucs les plus grossiers sont associés aux techniques de pointe (par exemple, on simule l’ascension de la vierge avec de gros câbles qui seront ensuite effacés par ordinateur). Dans le même temps, le producteur décide de ne plus soutenir le projet de Namir qui est contraint d’appeler sa mère à la rescousse.

C’est un drôle de documentaire qui n’a pas des allures de documentaire, dans lequel Namir se met en scène à la manière d’un Michael Moore (mais sans son ego surdimensionné), dont on ne sait plus si on est dans le document ou dans la fiction. Au total, un film fragile et passionnant. De nombreux détails font le charme de ce film. Il faut voir la famille de Namir s’offusquer de représentations de la vierge datant de la renaissance où on aperçoit ses cheveux ou sa poitrine alors que la vierge Marie qu’ils vénèrent est pudiquement voilée. De même, lorsqu’ils sont interrogés, les musulmans déclarent qu’ils aiment la vierge, eux aussi, et « qu’avant », les chrétiens et les musulmans étaient frères ; « c’est la politique qui a tout pourri ». Mais surtout, l’apparition de 1968 n’a été qu’une lueur dans laquelle certains, essentiellement les chrétiens, ont vu la vierge et d’autres, en général les musulmans, n’ont rien vu. De même, la mère de Namir qui avait vu la vierge lorsqu’elle était enfant, ne voit plus rien aujourd’hui. Cela nous plonge directement dans l’univers de la croyance et Namir choisit de traiter cette question de la croyance dans ce travail qui emprunte à la fois au documentaire et à la fiction car, d’après lui, « (...) de croyances on ne discute pas. Ça ne passe pas par l’argumentation, ça n’est pas rationnel » (extrait du dossier de presse).

Pourtant, certains scientifiques s’intéressent de manière rationnelle à la croyance. Dans le domaine de la sociologie, on parle par exemple de « sociologie des croyances » et  de « sociologie cognitive » Il se trouve qu’un de ses représentants, Gerald Bronner, utilise justement cet exemple de l’apparition de la Vierge. Ainsi, tous les hommes, quels qu’ils soient, perçoivent des formes et des visages dans les formations nuageuses mais certains verront une image de la vierge là ou d’autres verront une autre figure (on ne s’étonnera pas que les catholiques soient plus nombreux à reconnaitre la vierge). Mais tous les catholiques ne verront pas forcément une image de la vierge. Cela nous amène à considérer trois niveaux d’analyse. Le premier niveau est que tous les hommes auront tendance à voir des formes et des visages dans une formation de nuages ou seront soumis à des erreurs de perception. C’est ce qu’on appelle le « niveau cognitif »  qui, d’après Gerald Bronner, est universel car relevant d’abord de la perception et de la biologie. Mais, à un deuxième niveau, le fait que certains y verront  une forme relevant de leur culture (les chrétiens verront plus facilement la vierge que les autres) renvoie au niveau culturel ou proprement sociologique. Cependant, tous les catholiques n’y verront pas, ou  n’y verront plus, une vierge à l’exemple de la mère de Namir qui ne reconnait plus ce qu’elle voyait à l’âge de huit ans. Cela montre  que le niveau individuel est un troisième niveau d’analyse dont le sociologue doit s’occuper. Mais les « visions » ne sont pas les seuls objets de croyance. Tous les jours nous « croyons » en des choses qui nous semblent évidentes mais ne le sont pas toujours mais si nous y croyons c’est qu’elles nous facilitent la vie : combien de croyances météorologiques utilisons nous par exemple ? Notre croyance est également mise à l’épreuve dans le cas des multiples rumeurs et légendes urbaines qui circulent dans notre société (et notamment sur Internet). Sur Internet circulent également de nombreuses informations, notamment scientifiques, mais sans forcément nous donner les éléments de légitimation de ces informations. En économie et en génétique, notamment, on voit apparaitre régulièrement de nouvelles informations dont on ne sait que penser. Telle théorie est-elle fiable ou est elle juste une divagation ? Nous sommes donc amenés à croire en des idées fausses et à rejeter des idées vraies sans que cela relève forcément de l’irrationalité. Le travail du spécialiste de « sociologie cognitive » va consister ici à essayer de dégager la rationalité de la démarche qui aboutit à accepter des idées fausses ou  à rejeter des idées justes. Le grand problème de notre société est celui de l’abondance et même surabondance de l’information. Le problème n’est plus de savoir mais de savoir tirer entre les « savoirs », trier le bon grain de l’ivraie. Si on n’y arrive pas, alors grand est la tentation de se laisser aller du côté de nos « croyances », d’où la nécessité d’étudier ce dernières.

Et voila comment un documentaire qui oscille entre réalisme et fiction répond aux mêmes interrogations, mais par d’autres chemins, que tout un courant de la sociologie.

 

BIBLIOGRAPHIE

-          « La vierge, les coptes et moi » - dossier de presse - http://www.gncr.fr/sites/default/files/medias/la_vierge_les_coptes_et_moi_dossier_de_presse.pdf?download=1

-          Gerald Bronner : « Vie et mort des croyances collectives » - Hermann – 2006.

-          Thierry Rogel : « Croire : les apports de la sociologie cognitive - A propos des travaux de Gérald Bronner » -Apses Info n°60 -  http://www.apses.org/IMG/pdf/APSES_Infos_no60_Juillet_2012-qxd.pdf

 

 

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