CROIZET-LEYENS - MAUVAISES REPUTATIONS - Réalités et enjeux de la stigmatisation sociale PAR J.C. CROIZET ET J. Ph. LEYENS - A. Colin - 2003

     Un collectif de neuf psychologues sociaux, sous la direction de J.C. Croizet et J. Ph. Leyens, nous livre le dernier état de la re cherche concernant la stigmatisation. Ce thème est certes un classique de la sociologie[1] mais l’intérêt, ici, est de nous montrer les avancées permises par les expérimentations en laboratoire, typiques de la psychologie sociale expérimentale.

Stigmate et performances

            Plusieurs expériences montrent que le stéréotype lié au stigmate a un effet négatif sur la performance du fait de la pression qu’il exerce (« menace du stéréotype »). Il est possible de montrer expérimentalement que si on met en évidence le stéréotype d’individus appartenant à des groupes stigmatisés, leurs performances sont moins bonnes que si le stéréotype n’est pas mis en évidence. Cet effet n’est cependant pas inéluctable : il est possible de retrouver de bons niveaux de performances si on permet une réindividuation (c’est à dire mettre en avant les autres aspects de sa personnalité) ou en lui permettant de se réaffirmer en mettant en avant des domaines de réussite.

            Malgré tout, on peut supposer que des groupes stigmatisés vont intégrer (internaliser) le stigmate qui leur est attribué et préférer « l’exogroupe » à « l’endogroupe » (l’expérience la plus frappant montre comment de jeunes enfants noires américaines vont attribuer des qualificatifs mélioratifs à des poupées blanches et péjoratifs à des poupées noires). De même, certains groupes peuvent être amenés à internaliser leurs échecs (s’en attribuer la responsabilité), ce qui tranche sur les cas habituels où, selon la « théorie de l’attribution », on attribue ses propres échecs et la réussite des autres à des causes extérieures (le hasard, les circonstances,…) alors que nos réussites propres et les échecs d’autrui sont associés à des causes internes (notamment aux capacités de l’individu). Mais cette internalisation de l’échec n’est également pas automatique et peut être combattue avec des moyens appropriés : ainsi les Inuits montrent une préférence exogroupe sauf si….

            En agissant sur les performances le stigmate a donc un effet autoréalisant ; celui ci apparaît nettement dans le cas du fameux « effet pygmalion », expérience où on montre que l’attente d’un enseignant à l’égard d’un élève a des effets réels sur la performance de l’élève. Certains chercheurs estiment que cet effet Pygmalion expliquerait en moyenne 30% des performances des élèves mais les auteurs du livre pensent qu’il doit être plus fort pour les groupes stigmatisés et proposent, dans une perspective interactionniste, que les performances réelles au début d’une année sont le résultat d’un effet Pygmalion antérieur.

 Stigmate et estime de soi

            Vu l’effet du stigmate sur les performances, on peut logiquement penser qu’il a un effet sur l’estime de soi des stigmatisés, notamment quand ceux qui se comparent à des non stigmatisés. Or, il apparaît que, bien souvent, les stigmatisés ont une estime de soi supérieure à celle des non stigmatisés. Les auteurs donnent comme explication possible à ce paradoxe que les stigmatisés privilégient une comparaison  avec d’autres stigmatisés plutôt qu’avec des non stigmatisés. Cette comparaison endogroupe s’explique  elle même soit par la proximité spatiale des stigmatisés et la possibilité par cette comparaison endogroupe d’une meilleure évaluation de sa situation personnelle.

            Au delà de cette comparaison « endogroupe/exogroupe », les stigmatisés peuvent privilégier des comparaisons avec des individus plus favorisés qu’eux (comparaison ascendante) ou plus défavorisés (comparaison descendante) dont les effets sont divers. Ainsi, une comparaison descendante semble être source de bien être seulement pour les individus qui ont une faible estime de soi au départ : le dénigrement et la recherche du bouc émissaire correspondent alors à des cas extrêmes de ce type de comparaison.

A l’inverse, une comparaison ascendante peut avoir des effets positifs sur le bien être si le stigmatisé s’en sert comme d’un modèle à suivre mais elle peut, au contraire, avoir des effets destructeurs quand on n’a pas le sentiment de contrôle de la situation.

Il est également important de voir comment le stigmatisé ressent le regard d’autrui. Or il est remarquable de constater, qu’en général, les stigmatisés ont le sentiment que leur groupe est plus sujet à une discrimination qu’eux mêmes en tant qu’individu. Parmi les explications de ce phénomène, il faut retenir l’idée qu’en se plaignant d’une discrimination, le stigmatisé a l’air de se plaindre et risque d’être rejeté ; de plus, il perd le sentiment essentiel de contrôler sa situation. Le stigmatisé a donc intérêt à minimiser sa propre stigmatisation.  

Il y a cependant des stigmatisés qui souffrent d’une très faible estime de soi, ce sont les porteurs de « stigmates invisibles », ceux dont le rejet ne peut se faire que si leur stigmate est découvert. Dans ce cas, ils souffrent des efforts faits pour cacher leur stigmate et maintenir le contrôle de l’information sur leur stigmate et surtout du fait qu’ils ne peuvent se comparer à d’autres stigmatisés.

  Stratégies face à la stigmatisation

            Face à la stigmatisation, la première stratégie possible du stigmatisé est celle de la « mobilité individuelle », le stigmatisé essayant de rejoindre le groupe des dominants ou d’en adopter les comportements ; elle est utilisée par les membres les moins identifiés au groupe.

            La deuxième stratégie est celle de la « créativité sociale » qui consiste à éviter les situations dangereuses pour le stigmatisé ou à se désengager des domaines d’échec et à investir les domaines de réussite, ce désengagement pouvant, à la limite, mener à la désidentification.

            Enfin vient la « compétition sociale » qui consiste à affirmer l’existence de son propre groupe. Elle peut prendre la forme de valorisation du groupe (comme l’ethnocentrisme) en « infrahumanisant » les exogroupes. Ainsi, certaines expériences montrent qu’on attribue plus facilement les sentiments (perçus comme des qualités humaines) aux membres de notre propre groupe et les émotions (perçues comme « non humaines ») aux membres extérieurs au groupe.

            La compétition sociale peut aussi prendre la forme de l’action collective (terme préférable à celui de « mouvement social » utilisé par les auteurs). On retrouve là  des thèmes connus des sociologues. L’action collective est étroitement liée aux conflits intergroupes et est généralement prise en charge par les membres les plus favorisés du groupe des stigmatisés. Parmi les facteurs essentiels de la participation à l’action collective, on peut montrer expérimentalement l’importance du nombre d’incitations antérieurs (rejoignant les théories de la « mobilisation des ressources »). Il apparaît également que l’action collective se déclenchera plus facilement en situation de privation relative (ou de frustration relative). Les auteurs font une judicieuse distinction entre la Privation relative collective (qui dépend de la comparaison du groupe avec d’autres groupes) et la privation relative personnelle (qui dépend de la comparaison avec autrui), deux formes de la privation dont les liens ont un impact essentiel sur les possibilités d’action collective.

            Enfin les possibilités d’action collective dépendront de l’identification de l’individu au groupe.

            Les auteurs signalent que, parmi les diverses stratégies, seule l’action collective est susceptible de remettre durablement en cause l’effet du stigmate. En effet les autres stratégies (mobilité individuelle, évitement,…), si elles réduisent l’impact néfaste du stigmate sur l’individu, en renforcent la définition sociale. On peut, par exemple, aisément appliquer ce schéma au cas de l’homosexualité dont l’acceptation croissante (mais pas totale) est essentiellement le fait d’actions collectives.

 

            On le voit, le professeur de SES pourra trouver maints éléments de réflexion dans ce livre : réflexions en rapport avec la stigmatisation et la déviance, la réussite scolaire, les rapports entre groupes (et notamment interculturels) mais également des réflexions en lien avec l’économie comme la tendance à attribuer au chômeur la responsabilité de sa situation qui apparaît ici comme une illustration particulière des théories de l’attribution. Plus largement cet ouvrage confirme (à mes yeux) que la psychologie sociale, notamment dans sa version expérimentale, est au cœur des sciences sociales. Après des avancées dans des perspectives holistes et individualistes, de nombreuses disciplines abordent plus ou moins vigoureusement le champ de l’interaction, or celle ci est l’objet central de la psychologie sociale. Qu’il s’agisse du retour en faveur des travaux de Simmel, du développement d’approches en termes de réseaux ou de la récente attribution du prix Nobel Kahneman et Tversky nous avons là autant d’indices montrant qu’un professeur de SES ne doit pas se passer d’un certain nombre d’apports de la psychologie sociale expérimentale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] E. Goffman : « Stigmates – Les usages sociaux des handicaps » - Ed de Minuit

R. Murphy : « Vivre à corps perdu » - terre humaine

Pour un compte rendu de ces deux ouvrages, on peut consulter Th. Rogel : « La stigmatisation » - DEES n° 107

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