Raymond BOUDON : LA SOCIOLOGIE COMME SCIENCE

LA SOCIOLOGIE COMME SCIENCE

- Raymond BOUDON – La Découverte - 2010

L’entrée en sociologie

Ce livre appartient au genre particulier de l’« autobiographie intellectuelle » qui, en expliquant comment un chercheur a été amené à aborder tel ou tel problème, nous permet de faire le lien entre les démarches et les concepts développés par l’auteur, l’état du champ de recherche en question et le contexte historique, social et économique dans lequel cette recherche s’est déployée.

Ainsi Raymond Boudon nous explique comment il est entré en sociologie, comment, alors qu’il était pour le moins sceptique à l’égard de la sociologie de Georges Gurvitch , la grande figure de l’époque (en France, c’est la sociologie « spéculative » qui domine même si, en fait, de nombreux sociologues se rapprochent du travail empirique comme Mendras ou Crozier,…), il découvre les travaux de Merton (notamment les notions de fonction latente et de prédiction créatrice) et de Lazarsfeld (avec les effets limités des medias) ce qui l’amènera à travailler sous leur houlette à Columbia durant l’année 1961-62. C’est là qu’il entrevoit qu’on peut traiter les phénomènes sociaux comme les résultantes de comportements individuels.

Le titre de ce livre peut être trompeur : en effet, Raymond Boudon n’entend pas epliquer que la sociologie est une science mais, plus modestement, qu’il défend une conception de la sociologie qu’il dénomme « sociologie scientifique », conception qui rejoint la démarche et les ambitions des auteurs classiques, notamment Durkheim et Weber ; la sociologie scientifique est la seule à ses yeux qui puisse permettre des progrès dans l’analyse et la compréhension du monde social.

Cette conception est ancienne mais en voie de fragilisation : l’idéal scientifique de Durkheim et de Weber a dominé jusque dans les années 1960 avant d’être concurrencé par les essais « post modernes » et par la « sociologie critique ». On voit donc que la sociologie est diverse, il l’indique dès l’introduction : elle peut se rapprocher du travail journalistique, de la thérapie sociale, de l’essayisme,…Plus globalement, Boudon considère qu’il existe deux grandes formes de sociologie : la sociologie scientifique qu’il soutient et une sociologie qui « s’intéresse aux questions de société » et qui peut apporter des éclairages intéressants mais qui, généralement, prête facilement le flanc à l’idéologie et au verbiage.

 

Débuts de l’Individualisme Méthodologique.

Lorsqu’il revient en France, dans les années 60, la pensée intellectuelle est dominée par le structuralisme. Boudon a une attitude assez nuancée à son égard : Celui-ci lui semble adapté à ses questionnements d’origine, liés à la phonologie, dans la mesure où il n’est guère possible de développer une analyse micro des faits de langage. De même, il en comprend l’utilisation par Levi-Strauss dans le cadre de l’ethnologie dans la mesure où, là non plus, on ne peut pas avoir accès aux données micros. Mais le structuralisme va changer de nature en s’étendant aux autres sciences sociales (notamment à la sociologie) et, selon Boudon, il devient métaphysique avec les travaux de Michel Foucault. Cette domination du structuralisme explique sans doute que son livre sur la structure (« A quoi sert la notion de structure ») qui a été assez bien accueilli dans le monde anglo-saxon ne rencontrera pas grand écho en France.

Dans ces premières années, Raymond Boudon va surtout s’intéresser à la liaison entre les mathématiques et la sociologie et à ce qui deviendra « l’individualisme méthodologique ». Reprenant « le suicide » de Durkheim, il considère aujourd’hui que cette recherche suppose que les données statistiques reposent sur des mécanismes psychologiques compréhensibles, mais il s’agit d’une « psychologie de convention » éloignée de celle des psychologues mais proche de celle des économistes. Boudon va donc préciser sa conception de l’individualisme méthodologique (concept qui avait été repéré par Weber, Schumpeter lui donnant son nom et Popper et Hayek en affinant le concept). Cependant, il ne faut pas considérer l’individu de l’individualisme méthodologique comme un atome dans un vide social : il a un passé et des ressources cognitives mais cela doit être considéré comme des paramètres du comportement et non comme des causes de celui-ci.

Dire que la sociologie qu’il défend est scientifique, c’est dire qu’épistémologiquement, il considère que les procédures dans les sciences de la nature et dans les sciences de l’homme sont les mêmes. Cependant cela ne veut pas dire qu’il adopte le matérialisme en vigueur dans les sciences de la vie ; pour lui, le matérialisme est réaliste dans ces dernières sciences mais pas dans les sciences de l’homme ;

Le tournant de l’inégalité des chances

Son ouvrage « L’inégalité des chances » constituera une étape importante dans son travail. Il est bien connu que Boudon aborda le problème de l’égalité des chances face à l’école en ayant recours à une psychologie abstraite et à un modèle déductif en termes de stratégies et de groupes de référence. Mais, selon Raymond Boudon, ce livre constitue une percée dans la recherche de l’époque car il propose de substituer à « l’analyse de données » une méthode de « modèles générateurs » consistant à reconstituer les données statistiques sous forme d’un modèle déductif. Encore une fois, ce livre de Boudon fut bien accueilli en Europe du Nord, aux USA, en Grande-Bretagne mais rejeté par les structuralistes français et par les « statisticals zelots » américains (nom donné par Lazarsfeld aux sociologues américains qui estiment qu’on doit se contenter de soumettre les données statistiques aux méthodes mécaniques de l’analyse de données. De ce livre, Boudon tire quelques propositions de politique scolaire : il considère qu’il y a, non pas opposition, mais complémentarité entre la transmission des savoirs et l’égalité des chances et il considère que la politique scolaire à l’œuvre depuis les années 1960 est la principale cause du maintien de l’inégalité des chances. Le fait que l’on continue à s’accrocher aux « idées fausses » liées à ces politiques, constitue pour lui une énigme qui sera à l’origine de ses interrogations ultérieures.

Croyance aux idées fausses et douteuses : la « Théorie de la Rationalité Ordinaire »

A partir de là, se développe le questionnement qui sera au cœur de ses recherches les plus récentes, à savoir « comment se fait-il que les individus s’accrochent à des idées fausses ou douteuses » ?

Il refuse la thèse de la discontinuité entre la pensée savante et la pensée profane, aboutissant à l’idée que l’erreur vient de la pensée commune. Cela l’amènera à élaborer la « Théorie de la rationalité ordinaire ». Pour cela il ira d’abord chercher du côté des « classiques » (notamment Raymond Aron, Vilfredo Pareto et Karl Mannheim) mais n’est pas à l’aise face à leurs approches, d’une part parcequ’ elles sont toutes les trois discontinuistes (ou dualistes), d’autre part il ne se reconnait ni dans les références à l’idéologie de Mannheim ni dans le relativisme de Kuhn. Il va alors se tourner vers la psychologie cognitive. Pourtant celle-ci adopte une hypothèse discontinuiste selon laquelle les acteurs commettent des erreurs systématiques. Il estime que ces « erreurs systématiques » que font les individus au cours des expériences sont d’abord des artefacts créés par les conditions expérimentales. Il ne pense donc pas que la pensée ordinaire puisse être « maitresse des idées fausses ».

De fait, il ne retient pas les explications tirées de la socialisation ou des causes « infra individuelles » du comportement (mentalité, habitus,…) ; non qu’il leur dénie toute valeur mais il considère qu’elles ne peuvent être invoquées qu’en dernier recours.

Il soutient au contraire une thèse continuiste et reprend l’idée selon laquelle « la science n’est qu’un raffinement de notre pensée quotidienne ». Il illustre cette démarche à l’aide de l’analyse de la croyance dans les actions magiques (comme entamer une danse de la pluie) ; récusant la thèse de la « mentalité primitive » (que Levy-Bruhl lui même avait abandonnée à la fin de sa vie), il se reporte aux analyses de Durkheim et de Weber pour qui ces croyances reposent sur des pratiques quotidiennes mais trouvent aussi leurs sources dans un corpus théorique fondé sur les doctrines religieuses.

Mais comment ces croyances, fausses, peuvent –elles se maintenir ? Boudon montre que les procédures utilisées ne diffèrent pas de celles de l’homme occidental : on peut ajouter des hypothèses auxiliaires pour sauver la croyance ; une croyance peut se trouver confirmée par la réalité (cas des corrélations sans causalités par exemple) ; enfin, on abandonne une croyance ou une théorie que s’il existe une théorie concurrente sur le marché.

Mais cette théorie continuiste, valide pour les croyances descriptives, peut elle s’appliquer à des croyances normatives ? L’auteur réponde de manière positive en s’appuyant notamment sur l’hypothèse du « spectateur impartial » d’Adam Smith.

Donc, d’après Raymond Boudon, la théorie de la rationalité ordinaire permet d’expliquer aussi bien les croyances positives que les croyances normatives. Il va ensuite montrer comment cette théorie peut être appliquée aux enquêtes mondiales de Inglehart et permet d’expliquer les convergences entre croyances mais aussi les différences secondaires entre un pays et un autre.

Il estime que la « théorie de la rationalité ordinaire comporte quatre avantages :

- Elle permet de combler le gouffre existant entre pensée scientifique et pensée ordinaire et entre descriptif et normatif.

- Elle permet de discréditer le « mauvais relativisme »

- Elle évite les explications par des causes occultes.

- Elle évite de présenter « l’homo sociologicus » comme solipsiste.

Sociologie et Démocratie

Dans le dernier chapitre, Raymond Boudon se demande pourquoi, en France, les « réformes nécessaires » sont toujours différées et pourquoi les groupes d’influence sont aussi forts. Il se demande aussi pourquoi la démocratie représentative est moins acceptée en France qu’ailleurs.

Sa réponse consiste à montrer que l’extrême centralisation politique en France laisse la place aux groupes de pression. Pour lui, ce n’est pas, contrairement au propos de Tocqueville, la tyrannie de la majorité qui menace la démocratie mais bien la tyrannie des minorités. Que faire face à cela ? Il est inutile d’espérer remplacer la démocratie représentative par un système supposé meilleur comme la démocratie directe, il suffit d’appliquer rigoureusement les principes du libéralisme politique, notamment ceux de la séparation des pouvoirs.

 

COMMENTAIRE

Nous avons donc là un parcours du travail de Raymond Boudon, central pour la sociologie française qui permet (comme le livre de Dubet « l’expérience sociologique ») de comprendre un pan de la sociologie « in vivo » ; toutefois, on peut exprimer le regret qu’il n’évoque pas (ou à peine) les trois livres parus dans les années 1970, « Effet pervers et ordre social », « La logique du social » et surtout « La place du désordre », livres qui faisaient le point sur les problèmes de « reproduction » et de « changement social ».

MORCEAUX CHOISIS.

1er Extrait

« Sous l’influence du postmodernisme, on décrivit l’idéal scientifique des fondateurs comme une illusion. La sociologie devint alors une discipline. Elle donna naissance à des travaux parfois éclairants, mais hétéroclites, dont on ne voyait lus ce qui en faisait l’identité. W. Lepenies (1985) posa un diagnostic qui prenait acte de cette évolution : la sociologie n’est ni une science ni un art. Qu'est elle donc ? Certains travaux sociologiques relèvent en effet de l'essayisme, d'autres du reportage journalistique, d'autres encore de la thérapeutique sociale, d’autres enfin, du travail scientifique.

Cette évolution a abouti à une production foisonnante et à une fragmentation du monde de la sociologie, à la difficulté d'établir des programmes d'enseignement en la matière, à un brouillage de l'image de la sociologie dans le public et à une marginalisa¬tion de la sociologie à ambition scientifique. Cette dernière a bel et bien existé, et existe toujours. Elle a contribué et contribue à éclairer les phénomènes sociaux. Mais elle a perdu de sa visibi¬lité et ne coïncide plus avec l'image que le public se fait de la sociologie. » (p.4)

2ème Extrait

« Mon collègue du CNRS André Davidovitch avait attiré mon attention sur le fait que la proportion des affaires classées croît de manière très régulière depuis le XIXè siècle au vu des données enregistrées par le Compte général de la justice criminelle. J’entrepris alors de construire sous sa houlette un modèle de simulation partant de l'hypothèse que le décideur judiciaire évalue les affaires qui lui parviennent à partir de deux critères : la fréquence du type d'affaires en question et leur gravité relative. Nous supposâmes que le décideur judiciaire a tendance à répondre à la croissance d'une catégorie d'affaires en recourant plus libééralement au classement, mais qu'il hésite davantage à le faire s'agissant d'une catégorie d'affaires plus graves que d’autres : ainsi, au vu de difficultés à identifier le coupable ou à trouver des preuves suffisantes, il rend moins facilement une décision de classement s'agissant d'un vol qualifié que d'un vol simple. Mon travail avait un caractère fruste, mais il présentait l’originalité de traduire ces hypothèses sous la forme d'un modèle de simulation. Pour des raisons qui m'échappent, je ne percevai pas alors ce type d'approche comme de portée géné¬rale. J'avais pratiqué l'IM, mais comme monsieur Jourdain fait de la prose. » (p.19)

3ème Extrait

« Le paradigme de l'IM soulève aussi la question de la nature de la psychologie abstraite qu'il met en oeuvre. Par son côté stylisé, la psychologie des sociologues se distingue autant de celle des psychologues que la peinture abstraite de la peinture réaliste. Weber considère que la sociologie doit, comme l'économie, se donner une méthode strictement individualiste. Mais non que l'homo sociologicus obéisse à la même rationalité que l'homo oeconomicus. »(p.32).

4ème Extrait

« Le livre* a été considéré comme une percée parce qu'il proposait de substituer à l'analyse des données la méthode des modèles génerateurs consistant à reconstituer les données statistiques à l’aide d'hypothèses transcrites sous la forme d'un modèle déductif. Mais aussi parce qu'il proposait de voir dans les raisons que se donnent les individus la cause de leur comportement, étant entendu que ces raisons sont paramétrées par leurs ressources et le contexte social. Enfin, l'idée que les raisons des individus sont les causes de leur comportement chemina lente¬ment dans les esprits. Lentement, car elle heurtait l'idée tenace selon laquelle une analyse scientifique ne saurait traiter les raisons des individus comme des causes de leur comportement, puisqu’elles ne sont pas aussi directement observables qu'un pot de fleurs sur un guéridon. » (*L’égalité des chances)

 

5ème Extrait

« La sociologie recouvre, aujourd'hui plus qu'hier, des activités multiples. Des études descriptives cherchent à rendre des réalités locales visibles au niveau central, à l'instar des reportages journalistiques. D'autres travaux visent plutôt un objectif de sensibi¬lisation à certains problèmes ou de thérapeutique sociale. On doit cette diversité au changement rapide de nos sociétés, lequel a élargi la demande publique en direction de la sociologie, entraîné un accroissement des effectifs des sociologues et une diversification de leurs activités. Elle est désormais plus une discipline qu'une science.

Mais l'histoire de la sociologie n'est pas linéaire. J'ai voulu insister ici sur deux observations qui m'ont guidé dès mes débuts en sociologie, à savoir que depuis l'époque classique, avec un succès variable selon les périodes et les lieux, la sociologie a produit des explications solides d'une multitude de phéno¬mènes sociaux et accordé une priorité marquée aux phéno¬mènes macroscopiques. Or ces derniers tendent aujourd'hui à être abandonnés à un essayisme qu'illustrent par exemple les développements moroses d'U. Beck [2001] sur la société du risque ou de Z. Bauman [2009] sur la société liquide. » (p.111)

 

 

 

 

 

Commentaires (1)

1. justine 13/01/2013

Etudiante en M1 de sociologie, je trouve cela vraiment très intéressant et très bien expliquer :)

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