SIMMEL - LES PAUVRES

"LES PAUVRES"( Georg SIMMEL)

 (1ère éd. en allemand - 1907  repris dans l'ouvrage "Sociologie" - 1ère éd. française - P.U.F. Quadrige - 1998).

(Note rédigée par Thierry Rogel - professeur de sciences économiques et sociales au lycée Descartes de Tours).

 

            Pour la première fois, cet article- datant de 1907- est traduit et présenté au lecteur français mais on peut regretter que l'ouvrage majeur de Simmel dont il est tiré -"Sociologie" (1908) - ne soit toujours pas traduit. Il est accompagné d'un long texte de présentation de Serge Paugam et Franz Schulteis. Comme à son habitude Simmel adopte une structure qui lui est particulière : pas d'introduction ni de conclusion; seulement un long texte qui revient parfois sur lui même, paraissant (mais c'est une impression fausse) être écrit au fil de la plume et coupé d'une "digression" (sans doute un des exercices favoris de Simmel). C'est pourquoi, dans cette note, nous ne suivrons pas l'ordre du texte originel.

 

            Simmel reprend l'idée, déjà banale de son temps, selon laquelle la pauvreté n'est pas une donnée absolue mais relative. Mais de manière plus originale il ne se contente pas de dire qu'elle est relative à une période historique ou à une société (un SDF en France est riche par rapport à un habitant du tiers monde) il montre qu'elle est d'abord relative à tout groupe. Chaque catégorie professionnelle peut avoir ses pauvres, chaque famille a un de ses membres qui est considéré comme pauvre (même s'il ne l'est pas dans l'absolu).

Ce qu'il y a de commun à tous ces exemples de pauvres c'est qu'ils seront, d'une manière ou d'une autre, assistés par leur groupe d'appartenance (famille, catégorie sociale, Etat,...). Il apparait donc qu'il n'y a pas de pauvreté en tant que telle, la pauvreté sociale n'existe que parce qu'elle est visible et elle n'est visible que parce que le pauvre est assisté.

La pauvreté ne se définit donc pas par elle même mais par la réaction que le groupe a à son égard (Simmel reprend ici les thèses de Durkheim sur le crime).

La pauvreté ne peut donc pas se définir de manière quantitative par des caractéristiques qui lui seraient propres mais par l'interaction existant entre le pauvre et son groupe (ce qui est parfaitement cohérent avec le type d'approche de Simmel fondé sur "l'action réciproque").

 

            Cependant la "catégorie" des pauvres possède des propriétés sociologiques "uniques" selon Simmel. Il y a bien une communauté de situation des pauvres mais la catégorie n' est pas définie par un réseau d' interactions entre ses membres mais par l'attitude du groupe ou de la société globale à son égard. Cette catégorie apparait comme extro-déterminée. Simmel en conclut que les possibilités de coalition entre pauvres, si elles ont pu exister, sont rares et le seront de plus en plus à mesure que la société devient plus complexe.

 

            Fidèle à ses présupposés, Simmel commence son analyse par la prise en compte de l'interaction entre le pauvre et son bienfaiteur, c'est à dire entre celui qui donne et celui qui reçoit. Le droit de recevoir, c'est à dire le droit à l'assistance, est, selon Simmel, un droit fondamental à l'instar du droit au travail et du droit à la vie, l'obligation de donner en résultant logiquement; Mais le droit à l'assistance comporte un certain nombre de particularités : d'abord si ce droit est essentiel, le pauvre n'a en revanche aucunement le droit de réclamer cette assistance (contrairement à ce qui se passe dans le cas du droit du travail); il est dans une situation équivalente à celle de l'objet. Cependant, dès lors qu'un premier don a été versé, ce don prend la forme d'un droit "acquis" et le donateur serait bien en peine de refuser de donner à nouveau. Pour justifier cela Simmel fait appel à des hypothèses psychologiques proches de théories vérifiées ces dernières années (voir par exemple le principe du "pied dans la porte"[1]).

La deuxième particularité est que, tout en mettant deux individus face à face, l'assistance au pauvre met en réalité le pauvre face à la société; c'est à la société dans son ensemble qu'il demande assistance ("Dieu vous le rendra").

 

            Si l'aide apparait comme obligatoire c'est que son objectif premier n'est pas de secourir le pauvre mais de protéger la société de sa présence. C'est ainsi qu'une famille aidera un de ses membres pour éviter que sa déchéance n'entache tout le groupe; c'est ainsi que la société se protégera des perturbations inévitables liées à une trop grande extension de la société. De ce point de vue, on voit que la particularité des politiques de lutte contre la pauvreté est de  toucher des individus alors que l'objectif est collectif (on pourrait assimiler l'objectif de paix sociale à l'obtention d'un "bien collectif"). L'aide aux pauvres est donc conservatrice par nature.

L'assistance aux pauvres peut être prise en charge par divers groupes mais deux d'entre eux occupent une place particulière, la Communauté et l'Etat, et il existe une forme de "répartition des rôles" entre ces deux groupes. L'Etat, prenant en charge l'ensemble des pauvres, ne peut intervenir qu'au niveau global selon des critères spécifiques et décidés à priori; on retrouve un des aspects de l'objectivité (notion qui occupe chez Simmel une place similaire à celle de la rationalité chez Weber). L'Etat se charge donc de "l'aide à la pauvreté". Les communautés, elles, se chargent de "l'aide aux pauvres" : elles sont en mesure de tenir compte du caractère spécifique et subjectif des différentes situations de pauvreté et peuvent pallier les manques de l'action de l'Etat. Cependant, avec le mouvement de concentration typique des sociétés modernes, la place prise par l'Etat tend à augmenter, au contraire de la place des communautés. Cependant cette aide ne pourra se situer qu'à un niveau minimum, non pas par volonté mais par "nécessité sociologique" (ce que Simmel explique dans un "appendice" consacré à la norme). En effet, secourir un grand nombre d'individus suppose qu'on s'éloigne des particularités individuelles de ceux ci et qu'on mette en place une aide valable pour tous. Mais en retenant les aspects communs d'un grand nombre d'individus on ne peut en retenir que le minimum. Il convient de remarquer que cette difficulté à déterminer les contours de la pauvreté (à partir des "besoins" des individus) va s'accroitre avec l'utilisation de l'argent.

 

            Le pauvre et la société se définissent donc mutuellement par les rapports qu'ils entretiennent mais cela n'est pas spécifique au pauvre. En fait il occupe une place similaire à celle de l'étranger chez Simmel, personnage qui est à la fois dans la société et hors de la société[2]. Cette situation est par ailleurs typique d'autres figures sociologiques : le minoritaire, l'handicapé, le commerçant itinérant, le touriste,... Simmel fait du pauvre non pas une figure à part mais le modèle de relations plus générales communes à tous. Tout individu est engagé non pas dans la société mais dans des échanges sociaux et il est à la fois dans et hors de ces échanges.[3] Cette situation étant amenée à se compliquer avec l'essor démographique des sociétés et l'essor des groupes d'appartenance (des "cercles sociaux" chez Simmel) et du nombre de rôles possibles pour chaque individu.

 

            Simmel, comme à son habitude, fait une longue digression au milieu de son ouvrage; celle ci est consacrée à la mise en place de la norme et à la "négativité des comportements collectifs", ceci permettant d'expliquer que l'aide à la pauvreté ne peut être que minimum.

La norme a deux faces : soit elle est positive (on oblige, on incite, on prescrit), soit elle est négative (on interdit). Si on veut obtenir l'unité de plusieurs groupes, seule la face négative de la norme sera efficace : rien n'est obligatoire, seul ce qui n'est pas interdit est permis. Or plus le groupe s'étend et moins la norme positive est efficace (on peut trouver un exemple clair dans la différence entre les conjoints prescrits et les conjoints seulement interdits dans les diverses sociétés). Donc plus un cercle est large, plus la norme est universelle et son application peu significative pour l'individu mais en revanche la violation de cette norme sera d'autant plus fortement punie.

 

 

 

 



[1]  Joule - Beauvois "Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens".

 

[2]  Voir Simmel : "L'étranger" ou "La philosophie de l'argent".

 

[3]  Erwing Goffman a théorisé, de manière plus approfondie, la même idée dans la conclusion de son ouvrage "Stigmates- Les usages sociaux des handicaps" - 1974-Ed. de Minuit.

 

Commentaires (3)

1. Djelali 24/02/2016

Merci beaucoup pour l'article! Il m'a beaucoup aidé à comprendre ce qu'est (en partie) la pauvreté :)

2. mondesensibleetsciencessociales (site web) 26/09/2012

Bonjour,
Je vous remercie de votre lecture et de votre commentaire. Il y a effectivement une faute d'accord et quatre fautes d'orthographe (ou de frappe) que je corrige immédiatement. A signaler que ce billet est ancien et que l'ouvrage "sociologie" a été traduit en français depuis cette date. A noter également que les renvois aux notes de bas de page sont curieusement présentés quand on navigue à l'aide d'internet Explorer.

3. Guillaume Soubeyrand-Faghel 26/09/2012

Un résumé clair et concis, merci!

Je mentionne toutefois que des fautes (accords mal faits, espaces manquants, etc.) sont dissimulées un peu partout dans le texte. Il serait sans doute pertinent de les corriger, surtout considérant que l'auteur est professeur.

Cordialement,

Guillaume, étudiant en sociologie à l'Université du Québec à Montréal

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