Le Bitcoin

BLOCKCHAIN ET BITCOIN

(Thierry Rogel)

Introduction

Le Bitcoin revient régulièrement au devant de l’actualité mais la compréhension de ce nouveau moyen de transaction, dont le caractère monétaire fait débat, reste difficile d’accès. Ce court papier est une tentative pédagogique de la part d’un enseignant en lycée d’expliquer ce phénomène qui a toute probabilité d’entrainer, sinon une prochaine révolution, à tout le moins de beaux bouleversements économiques. Il m’est cependant apparu qu’il est difficile d’expliquer le Bitcoin sans expliquer au préalable son principe sous jacent, le « Blockchain ».

Le Blockchain

Pour expliquer le principe du Blockchain je vais reprendre la métaphore utilisée par Gilles Dowek (Dowek - 2017 - PS : ce n’est pas la première fois que je pille littéralement les exemples de Gilles Dowek mais pourquoi se priver de son talent de vulgarisation ?). Dowek part de l’exemple du marché immobilier. Sur celui-ci un point central est la reconnaissance du droit de propriété d’un bien. Celui ci est fait par acte notarié dont une copie est déposée auprès des services de l’Etat. La conservation de l’information qu’est cet acte est donc centralisée. Mais ce système a deux inconvénients : le premier est que la falsification de l’acte est faisable dans la mesure où il ne reste qu’un original et une copie (sans compter la copie remise au propriétaire) ; le second est que le système risque de bloquer à mesure qu’on change d’échelle et que le nombre d’actes s’accroit. On pourrait alors imaginer un système où chaque notaire enverrait une copie de l’acte à l’ensemble des autres notaires. Dans ce cas, la garantie de l’authenticité serait donnée par le fait que toutes les copies sont semblables et un faux serait immédiatement détecté. Le système de sauvegarde de l’information est alors décentralisé. Il suffit de remplacer mentalement ces notaires par des programmes informatiques pour comprendre la teneur du « Blockchain ». Toutes les informations étant instantanément accessibles à tous les participants du système, de nombreux commentateurs comparent toutes ces informations décentralisées à un « Grand Livre » offrant la totalité des informations disponibles. Le système du blockchain peut donc concerner toutes les actions nécessitant une conservation et une vérification d’une information : les actes notariés, les fichiers d’Etat-Civil, la reconnaissance des droits de propriété (notamment sur les œuvres numériques), les contrats financiers, … La spécificité du  Blockchain tient en ce qu’il permet de se passer d’un « tiers de confiance » (Etat, institution,…) pour valider et appliquer l’acte. On peut prendre pour exemple les « smart contracts » (« contrats intelligents ») ; créés dans les années 1990, il s’agit d’accords contractuels programmables se déclenchant en fonction de certains évènements et sans recours à un tiers. De même, les « smarts locks » (« serrures intelligentes ») ne permettent, par exemple, l’accès à la location d’un bien mobilier que si les conditions du contrat ont été remplies et ce, sans l’intervention d’un tiers autorisé. Selon les auteurs de « Bitcoin et Blockchain » il s’agirait d’un système particulièrement adapté à l’économie de partage. Le « blockchain » peut donc être appliqué à toute sauvegarde de l‘information dont la validité tient  au fait que tous les programmes détiennent la même information. Mais il y a une possibilité évidente de fraude : on peut imaginer qu’un individu entreprenne de créer de multiples programmes informatiques contenant une même information erronée. Il est donc nécessaire que la création de programmes ne puisse pas se faire aisément et qu’elle soit coûteuse. Le choix des fondateurs du système a été d’établir un coût en « temps de calcul » : valider un acte  ne peut se faire qu’à la suite de calculs relativement complexes qui réclament l’utilisation de moyens couteux en ordinateurs et en temps de calcul. Le Bitcoin n’est qu’une application particulière du Blockchain dans le cas de la sauvegarde d’une information sur une transaction. Il s’agit donc d’un programme informatique qui peut servir de « preuve de transaction ». La question de savoir s’il s’agit d’une monnaie ne fait pas consensus pour le moment mais on peut s’accorder sur le fait que le Bitcoin assume une des fonctions de la monnaie, la fonction de transaction.

Le Bitcoin

Le Bitcoin a été créé en 2009. Il permet de réaliser des transactions (ou des transferts de propriété) de pair à pair sur le réseau Internet sans avoir recours à un tiers de confiance. Le principe de création du Bitcoin est le suivant. Quand a lieu une transaction, il convient de vérifier que cette transaction est bien valide (que la même unité monétaire n’a pas été utilisée pour deux transactions différentes, par exemple) ; il faudra donc vérifier le répertoire partagé  (« Grand Livre ») qui contient toutes les transactions passées en Bitcoins. Pour cela des participants au réseau, nommés « mineurs », devront s’atteler à un problème mathématique dont la résolution demande environ 10 minutes en moyenne avec des moyens informatiques assez coûteux. Le premier mineur à trouver la solution la transmet aux autres « mineurs » pour validation et reçoit une récompense en Bitcoin. Cette résolution du problème sera une « Proof of work » (« preuve de travail »). Cette transaction appelée « bloc » sera alors intégrée à d’autres blocs dans une « chaine de blocs ». Le transfert deviendra valide au bout de 10 mn (c’est à dire le temps qu’une autre transaction soit soumise à une « preuve de travail ») et non répudiable au bout de 40 à 50 minutes. Il y a donc deux moyens de se procurer des Bitcoins : le premier est le fait d’acteurs qui achètent des Bitcoins contre une monnaie légale dans le but d’effectuer une transaction. Le deuxième résulte de la création de Bitcoins servant à récompenser le «mineur » gagnant lors de la validation d’une transaction. La première transaction en Bitcoin a eu lieu le 12 janvier 2009 et le système est conçu de façon à ce qu’il distribue 21 millions de Bitcoins jusqu’en 2140. La distribution de Bitcoins par le biais des « coinbase » (la récompense accordée au mineur gagnant) est divisée par deux tous les quatre ans. De fait, pendant les quatre premières années d son existence le système a généré 50 Bitcoin toutes les dix minutes  (soit  la moitié des 21 millions de Bitcoins),  et 25 Bitcoins les quatre années suivantes.  En novembre 2016, le système a normalement généré les trois quarts des 21 millions de Bitcoin. Le système arrivera à sa limite quand le « coinbase » (la valeur de la récompense accordée au mineur) vaudra approximativement un « satochi » (le satochi est la plus petite unité monétaire et 1 Bitcoin vaut 100 millions de satochis - D. Geiben, O. Jean-Marie, Th. Verbiest, J.F. Vilotte - 2016). Parallèlement, la concurrence ente « mineurs » va s’intensifier et réclamer des moyens en calculs de plus en plus coûteux , de l’ordre de 10 000 dollars (D. Geiben, O. Jean-Marie, Th. Verbiest, J.F. Vilotte - 2016) pour avoir une chance d’emporter le gain en Bitcoins. Les mineurs vont donc avoir recours à diverses stratégies, la première étant de se constituer en pools de mineurs afin de mutualiser les moyens. Ils peuvent également avoir recours à de « cloud mining » (plateformes spécialisées dans le minage).

Limites et failles potentielles

Les tendances à la concentration vont s’accroitre et on estime en 2016 que les capacités de minage seraient détenues pour l’essentiel par une dizaine d’acteurs localisés en Chine (les deux plus importants contrôlant 50% de la puissance de calcul totale). Il y a là un risque pour l’ensemble du système puisqu’un acteur possédant 51% de la puissance de calcul totale aurait les moyens de valider des transactions fictives à son profit. Mais le système aboutit vite à ses limites de rentabilité et il apparait que c’est la vente de moyens informatiques qui devient le plus sûr moyen de s’enrichir (ce qui n’est pas sans rappeler la situation des chercheurs d’or aux Etats-Unis au cours de la ruée vers l’or). L’autre moyen de s’enrichir est la spéculation sur le Bitcoin, activité risquée et lucrative qui explique l’extrême volatilité du Bitcoin. En effet, le cours du Bitcoin a jusqu’à présent connu une forte volatilité : 15 dollars en 2012, 1000 dollars début 2013, 500 dollars fin 2015,… ce qui fait que certains y voient plus un instrument de placement qu’une monnaie.

La question de la confiance

Si le Bitcoin aspire au statut de monnaie, la question de la confiance devient centrale. On sait que toute monnaie (même l’or) est fiduciaire et repose sur la confiance, confiance qu’on peut définir, à la suite de Simmel, comme la certitude de ne pas être trompé. Les tenants de la monnaie comme institution sociale rappellent qu’il existe trois formes de confiance : la confiance méthodique, la confiance hiérarchique et la confiance éthique (Aglietta - ND). La confiance méthodique vient de l’usage quotidien de la monnaie : on accepte un billet parcequ’on sait que n’importe quel commerçant l’acceptera lui-même et on ne se pose aucune question quant à son acceptation. Le réseau social (au sens sociologique du terme) est au  fondement de cette confiance. Mais cette confiance peut être mise en défaut ; on se fondera alors sur la crédibilité que l’on met dans l’émetteur du billet (la banque centrale dans le cas de la monnaie légale ou les banques de second rang pour la monnaie scripturale). Enfin la confiance éthique repose sur la confiance dans l’ensemble social lui même en son sens le plus large (« La confiance éthique a pour rôle d’affirmer que la société dépend d’un ordre monétaire. Elle dit que la monnaie est une entité commune qui nous permet de vivre mieux et de produire des richesses, et non un objet à s’approprier » Aglietta - ND) Mais dans tous les cas, la confiance repose sur l’ensemble du corps social ce qui permet de rappeler la « double nature » de la monnaie : individuelle en tant qu’instrument de transaction mais éminemment sociale notamment par sa fonction d’unité de compte. Il y a donc toujours un garant de la valeur de la monnaie que ce soit le réseau social ou la communauté ou bien les Institutions. En revanche, dans le cas du Blockchain la garantie de la transaction est donnée automatiquement par les multiples programmes faites dans le Blockchain. Et les partisans du Bitcoin estiment que ce système de confiance horizontal où la validation de la monnaie est le fait de l’ensemble des participants au système est plus sûr qu’un système avec un « tiers de confiance » (que ce soit l’Etat ou une Institution particulière). De plus, toujours selon ceux-ci, le principe de minage d’une quantité de monnaie donnée a priori évite le recours à une création monétaire sans frein et n’est pas sans ressembler au système de l’étalon-or. Enfin, le système permet la création individuelle de monnaies : il suffit de modifier le programme Bitcoin à la marge pour développer une  nouvelle monnaie qui entrera dans la concurrence des monnaies et sera acceptée ou non. Ce n’est pas sans rappeler le rêve de monnaie concurrentielle de Hayek. A ce stade nous ne sommes pas surpris par le fait que le Bitcoin séduit surtout les économistes hayekiens (ou autrichiens). En effet, en éliminant toute référence au groupe ou à une institution centrale, il réalise le rêve hayekien d’une monnaie entièrement individuelle (Orléan - 2005). Il existerait d’ores et déjà plus de 500 monnaies numériques dans le monde (Herlin - 2015) mais Bitcoin représente 90% de l’activité de ces monnaies. Mais éliminer un « tiers de confiance » c’est éliminer la société (« Le groupe commence à trois » nous rappelle Georg Simmel - Simmel - 1987). Cela ne pose pas de problème si on conçoit la monnaie comme un simple instrument qui facilite la transaction et jette un voile sur le troc originel (ce qui est la vision des approches mainstream et hayekiennes). En revanche, si on considère (comme les économistes partisans d’une approche institutionnaliste de la monnaie) que la monnaie est avant tout l’hypostase du corps social, alors réduire la monnaie aux seuls échanges de « pair à pair » va dans le sens d’une vision du monde fait de monades et participe à l’évanouissement du corps social :  « Avoir confiance dans la monnaie, c’est avoir confiance dans l’institution qui la légitime, dans le souverain, dans l’ordre social. Elle permet d’accepter le collectif comme supérieur à l’individuel » (Aglietta ND)

Le Bitcoin est il une monnaie ?

Si le Bitcoin permet de sceller une transaction, peut on pour autant le qualifier de Monnaie ? Juridiquement, cela pose problème ; certains le qualifient « d’objet juridique non identifié ». En effet, il ne s’agit pas de monnaie légale, pas de monnaie locale, pas de monnaie électronique (parceque sans contrepartie). En revanche on peut considérer qu’il s’agit d’une mesure financière, d’un bien assimilable à un bien divers, d’un « indice », d’un « actif physique » (D. Geiben, O. Jean-Marie, Th. Verbiest, J.F. Vilotte- 2016) . Economiquement, on peut attribuer au Bitcoin autant d’atouts que de limites. Parmi les forces du Bitcoin, on peut citer la décentralisation du système, sa transparence, la non répudiabilité des opérations. Parmi ses faiblesses sa volatilité et son pseudo-anonymat ( Selon les auteurs de « Bitcoin et Blockchain », et contrairement à l’opinion courante, on peut toujours remonter au premier émetteur de Bitcoin en traçant les programmes ). De fait, les réactions face au Bitcoin sont aujourd’hui très diverses. La Russie et la Chine l’ont interdit alors que les Etats-Unis et l’Allemagne l’ont intégré au système économique officiel. En France, alors que le CESE (Conseil Economique, Social et Environnemental) semble très sceptique face au Bitcoin, le Sénat y est apparemment plus favorable. L’Autorité Bancaire Européenne émet également des réserves sur ce type de monnaies et demande aux autorités de surveillance nationale de décourager les établissements de crédit de conserver ou de vendre ce type de devises. La question d’une régulation efficace est donc d’actualité. Elle devrait se concentrer sur les intermédiaires qui permettent les opérations de conversion de Bitcoin en monnaies officielles mais la question d’une telle régulation entrerait en contradiction avec la nature décentralisée du blockchain.

Conclusion

Le Bitcoin n’est qu’une application du Blockchain et c’est la maitrise de ce dernier qui est importante. En témoignent les propos de Michel Aglietta selon lesquels les banques essaient en ce moment de s’emparer de ce blockchain. Si les banques centrales s’emparent du blockchain, elles pourraient court-circuiter les banques commerciales. Alors les banques commerciales ne créeraient plus de monnaie.et dans ce cas la « monnaie hélicoptère » deviendrait une option possible (Aglietta-2016).

 

BIBLIOGRAPHIE

- M. Aglietta : « La confiance dans la monnaie est l’alpha et l’omega de la société »  - http://equationdelaconfiance.fr/rencontre/michel-aglietta-cepii-la-confiance-dans-la-monnaie-est-lalpha-et-lomega-de-la-societe

-  M. Aglietta : « Quand la monnaie fait société » - Intervention Table Ronde aux Jéco – Le 9 Novembre 2016 - Participants : Michel Aglietta, André Orléan, François Velde (Banque de Réserve Fédérale de Chicago) – Modératrice : Jezabel Coupey-Soubeyran http://www.touteconomie.org/index.php?arc=bv1&manif=473

- D. Albertini : « Les bitcoins, de l’argent au Net » - Le Monde -  2 Janvier 2014

- Marie Charrel : « Le bitcoin, monnaie trublion » - Le Monde, 20 septembre 2013

- N. Clausset-A. Sellem : « Le Bitcoin : une monnaie qui dérange » - La gazette de la société et des techniques – Problèmes économiques n° 3123 – Décembre 2015

-  Gilles Dowek : « « Jusqu’où ira la révolution blockchain ? » - Pour la science n°472- Février 2017)

- P.A. Gailly : « Nouvelles monnaies : les enjeux macro-économiques, financiers et sociaux » - Conseil Economique et social et environnemental – Ed. des journaux officiels - 2015

- D. Geiben, O. Jean-Marie, Th. Verbiest, J.F. Vilotte : « Bitcoin et Blockchain » - Edition RB (Revue Banque) – 2016

- - Ph. Herlin : « Apple, Bitcoin, Paypal, Google : La fin des banques ? »- Eyrolles – 2015

- - Paul Krugman : « Le réseau anti-social du bitcoin » -CHRONIQUES - lundi 15 avril 2013

- Lépac : « Le futur crypté » - Alternatives Economiques n°362 – Novembre 2016

- A. Orléan : « L’utopie individualiste d’une économie sans monnaie » - Communications n°78 – 2005

- G. Simmel : « Influence du nombre des unités sociales sur le caractère des sociétés » (1894)in « Philosophie et société » - Vrin -1987

 

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