Radin, Kerenyi, Jung : LE FRIPON DIVIN

LE FRIPON DIVIN

(Paul Radin, Charles Kerenyi, Carl Gustav Jung –

Georg éditeur – 3ème edition 1993 – 1èr edition 1958)

Le « fripon divin », appelé également trickster, est une figure appartenant aux mythes des indiens winnebagos. A la fois trompeur et trompé, malfaisant et bienfaiteur, on retrouve ce personnage sous des allures et des noms différents dans une grande partie des tribus nord- amérindiennes ; Ishtinike chez les Poncas, Wakdjunkaga (« celui qui joue de tours ») chez les winnebagos,…(chez ces peuples il est présenté sous des formes diverses, coyote, lièvre, araignée, corbeau,…) mais le nom qui restera est celui de Trickster (parfois traduit par « trompeur » , « escroc », « charlatan »,…). Selon Paul Radin, le « cycle du fripon » des winnebagos en constitue un véritable ideal-type. A partir d’un récit transmis en 1912 par l’indien Blowsnake, Paul Radin propose dans cet ouvrage une analyse fondée sur un triple regard : lui même en fournit une approche ethnologique alors que Charles Kerenyi compare ce mythe aux mythes greco-romains et C.G. Jung un rapide éclairage propre à la psychanalyse.

La civilisation winnebago

Les Winnebagos sont une tribu nord amérindienne parlant la langue sioux et située dans une région qui, de la Caroline du sud et du cours inférieur du Mississipi, s’étend jusqu’aux états du Wisconsin, et du Dakota septentrional et du Montana jusqu’aux provinces d’Alberta au Canada. La civilisation winnebago est le résultat de la rencontre de trois sources : l’ancienne civilisation qui remonte à l’an 1000, des emprunts faits après 1400 aux tribus algonquines du centre et des emprunts faits au christianisme à partir du 17ème siècle.

La structure sociale de ces tribus est constituée de deux phratries et de clans à descendance patrilinéaire. Le chef de tribu est choisi dans la phratrie supérieure et dans le clan de « l’oiseau tonnerre » ; son rôle est de soigner les nécessiteux et il lui est interdit d’aller sur le sentier de la guerre. Les fonctions guerrière et de maintien de l’ordre, en revanche, sont tenues par le chef de la phratrie inférieure, issu du clan de l’ours.

Les croyances des winnebagos reposent sur l’idée qu’il existe des esprits capables de prendre n’importe quelle forme animée ou inanimée et que les enfants acquièrent entre l’âge de 9 et 11 ans un esprit qui les accompagnera toute leur vie.

Parmi les rites importants, Radin distingue le « rite de paquets de charmes » (ensembles d’objets qui ont des qualités particulières) réunissant les hommes qui ont fait preuve d’un certain courage.

Enfin, ce qui nous intéresse le plus ici, leurs récits relevaient de deux catégories :

+ Les « waikas » sont des récits sacrés dont les héros sont des êtres divins, racontant des événements anciens et des choses inaccessibles aux hommes. Ils ne peuvent être racontés que par certaines personnes ou une famille spécifique et ne peuvent être dits en été.

+ Les « worak » traitent de la voie quotidienne et les personnages principaux sont des hommes. Ils peuvent être racontés à n’importe quel moment.

Le « cycle du fripon »

Le cycle du fripon fut rapporté en 1912 à Paul Radin par un indien nommé Blowsnake. Pour Radin, l’authenticité de ce récit ne fait pas de doute. Ces histoires ne sont pas sans rappeler notre « roman de Renart » avec une dimension sexuelle et scatologique nettement exacerbée et c’est le même personnage rusé et aimant à jouer des tours aux autres êtres vivants qui est parfois humilié en se faisant prendre à son propre piège.

Nous nous contenterons dans cette note de reprendre quelques unes des aventures du « fripon » parmi les plus significatives

Les épisodes 1 à 4 rapportent que le chef d’une tribu (en l’occurrence le fripon, bien que ce terme ne soit pas utilisé) décide d’aller à la guerre ce qui est contraire à la tradition. Mais au cours de la fête précédant son départ il multiplie les manquements à l’étiquette et finalement ne part pas se battre. Il répètera plusieurs fois ces transgression.. C’est, selon Paul Radin, une manière de tourner en dérision le rite du « paquet de charmes » qui est des principaux rites des winnebagos. Mais cela permet aussi de montrer la nature asociale du fripon, coupé des hommes aussi bien que de la nature.

Le fripon est au départ un être indéterminé et difficilement différencié du reste de la nature (ainsi il nomme les plantes et les animaux « petit frère », eux mêmes le nommant « grand frère » et leurs enfants « oncle ») et c’est au cours de ses aventures qu’il va s’individualiser et prendre forme (même s’il peut prendre toutes les formes animales possibles).

Ainsi, dans les épisodes 12 14 on met en avant diverses parties de son anatomie. Dans l’un des épisodes sa main gauche et sa main droite se combattent. Dans un autre il demande à son anus de surveiller pendant son sommeil des canards qu’il fait cuire. Les canards ayant été dérobés par des renards, il décide de punir son anus en le brûlant au fer rouge puis il se mange les entrailles.

On va retrouver une dimension scatologique dans l’épisode où un oignon le défie de le manger. Fripon n’hésite pas mais est pris de pets de plus en plus puissants qui vont jusqu’à le faire décoller du sol, lui et l’ensemble du village qu’il a pris sur son dos. L’oignon l’oblige ensuite à déféquer et la défection est telle qu’il est obligé de grimper sur un rocher puis sur un arbre pour éviter la montée des excréments. Finalement, Fripon tombe dans ses propres excréments et en est humilié.

Dans une autre série d’épisodes, il s’installe dans une tribu avec sa femme et ses enfants puis décide se travestir en femme afin d’épouser le fils du chef d’un autre village. Des amours avec celui-ci il donnera trois enfants mais sa belle mère finira par découvrir qu’il n’est que le fripon ce qui causera une grande humiliation au fils du chef. Dans ce récit, deux tabous essentiels des winnebagos sont transgressés : celui de l’homosexualité mais surtout le tabou (assez répandu) de « l’évitement de la belle mère » (sur ce tabou, on peut se référer à Radcliffe-Brown « Structure et fonction dans la société primitive » 1968 – Point Seuil). Il décide alors de rejoindre sa vraie famille (sa femme et ses fils) et est décrit à ce moment sous les traits d’un homme.

Fripon va également découvrir son pénis, si grand qu’il le transporte dans une boite sur son dos. Dans les épisodes 15 et 16 il fait plusieurs tentatives pour envoyer son pénis féconder la fille du chef qui se baigne dans l’étang. Même les plus forts guerriers ne pourront le détacher de la fille du chef et il faudra l’intervention d’une vieille femme pour y arriver.

Dans les épisodes 38 et 39, l’écureuil dévore son pénis ce qui explique pourquoi les hommes ont un petit pénis. Fripon prendra les parties de son pénis qui ont été grignotées et les jettera dans la nature en nommant à chaque fois le nom d’une plante nouvelle; chaque partie du pénis donnera naissance à une plante différente.

Le fripon peut être très cruel : ainsi il enverra des mères chercher des prunes et profitera de leur absence pour dévorer leurs enfants. Dans un autre épisode il convainc un chasseur de lui confier ses deux enfants (enfant qu’il emportera en les cachant dans sa vessie) mais ceux-ci mourront car il ne saura pas s’en occuper correctement. Le chasseur poursuivra alors le fripon à travers la terre pour le tuer.

Il aime surtout tromper les autres animaux : ainsi, il se transforme en cerf mort pour piéger le vautour et lorsque celui-ci met la tête dans son anus il enserre le vautour ce qui lui donne une belle queue pleine de plumes. L’ours, admiratif et jaloux, demande au fripon de lui faire une queue semblable. Le fripon lui fend alors l’anus en deux et mange ses entrailles.

Mais de trompeur, Fripon peut être aussi trompé : ainsi, les mouches l’incitent à mettre sa tête dans le cou d’un élan mort ; il se retrouve donc coincé avec sa tête d’élan sur les épaules ; des hommes le sauveront en fendant en deux la tête d’élan et Fripon les remerciera en leur donnant des médecines (c’est semble t-il une des fonctions essentielles du Trickster).

Fripon va également essayer de voler les secrets des divers animaux. Installé avec sa famille, il n’a pas de quoi nourrir sa femme et ses enfants. Il va donc voir successivement les animaux qu’il appelle « petit frère » (tous les éléments du monde sont appelés « petit frère ») afin de savoir comment ils se fournissent en nourriture et de voler leur technique : le coyote se sert de son flair, le rat musqué sait transformer la glace en bulbes des champs, la bécasse pêche, le putois pète pour tuer les cerfs, le pic prend les vers dans les arbres. Souvent, ses ruses se retournent contre lui.

Cependant, le fripon n’est pas un être uniquement négatif et fauteur de désordre. Sa nature bénéfique va se révéler clairement vers la fin du cycle. Dans les derniers épisodes Fripon décide de nettoyer le Mississipi de ses obstacles, d’en éliminer les prédateurs de l’homme et d’en écarter les tourbillons. Il entame alors clairement sa mission civilisatrice.

Enfin, dans le dernier épisode du cycle, il prend son dernier repas sur terre et monte au ciel. On apprend alors qu’il existe quatre mondes superposés : le monde du créateur, le monde du fripon, le mode de la tortue et le ponde du lièvre (qui est le nôtre).

Un être profondément ambivalent.

L’ordre des récits et la double nature du fripon sont importants. L’ordre des récits montre un être d’abord indifférencié qui se différencie peu à peu en prenant conscience des parties de son corps et de lui-même puis en devenant un être social (quand il essaie de voler leurs secrets aux animaux) et enfin civilisateur.

Sa nature est double, à la fois destructeur et bienfaiteur. C’est d’abord un rusé qui joue des tours à autrui mais peut en sortir vaincu et humilié. De plus, il se plait à transgresser les tabous les plus importants (voir Levy Makarius – «Le sacré et la violation des interdits » -chapitre IV - http://mondesensibleetsciencessociales.e-monsite.com/rubrique,violation-des-interdits,729184.html) mais dans le même temps il est un bienfaiteur qui apporte les médecines aux hommes ou nettoie le fleuve de ses dangers. Ces bienfaits seront d’abord involontaires puis deviendront volontaires et conscients. En ce sens il est un héros civilisateur.

Le fripon est la figure mythique la plus ancienne des indiens d’Amérique du Nord et sa nature est double, à la fois divin et bouffon, à la fois bienfaiteur et malfaisant mais presque partout il est présenté comme un héros civilisateur qui ne connaît pas les normes du bien et du mal et qui est caractérisé par une faim et une sexualité hors normes. Parfois, il est vu comme une divinité déchue dont le destin est de parcourir le monde, d’y vivre sans joie et d’être pourchassé et haï par les hommes. Chez les adeptes de la religion peyote qui est à moitié christianisée, il est assimilé au diable.

Cependant, la thématique commune à tous est que dans un monde sans commencement ni fin, un priapique se démène, s’efforçant de satisfaire sa faim et sa sexualité. A la fin de ses exploits un nouveau personnage nous est révélé. Pour Radin, le récit du fripon est celui d’une différenciation progressive, d’abord des hommes et des dieux puis des principes masculins et féminins.

Pour Charles Kerenyi,le fripon peut être rapproché des figures d’Herakles etd’Hermes. Ile st à la fois sot et rusé mais pour Kerenyi la ruse et la sottise s’abreuvent à la même source.

Jung fait également référence à Hermès-Mercure mai il cite également les figures du clown, du bouffon et du Chamane (médecine man). Pour lui, le fripon constitue un « psychologème », une « figure psycho-archétypique et archaïque »), une sorte de seconde personnalité de caractère « enfantin et inférieur ».

Mais dans le cas individuel comme dans le cas collectif, il est le symbole de l’évolution de la conscience qui s’autonomise graduellement.

Une figure universelle

Le « fripon divin » est plus généralement appelé « Trickster » ou « joueur de tours » et les ethnologues ont conservé ce nom pour désigner cet être qu’on retrouve dans la plupart des récits mythiques dans le monde. Ainsi, Georges Dumézil qualifie le dieu scandinave Loki de « Trickster » mais il existe aussi des Tricksters africains ou polynésiens (Maui) ou australiens (Bamapama).

On ne s’étonne donc pas qu’il ait pu donner lieu à de nombreuses interprétations. L’ethnologue Laura Levy Makarius pense que l’analyse de radin en termes de survivances ne peut être retenue, la figure du Trickster n’ayant pu apparaître qu’à un stade relativement récent, quand l’individualisation apparaît. Lévy Makarius remet également en cause l’interprétation de Lévi-Strauss qui ne voit dans Trickster qu’un médiateur entre la nature et les hommes, réduit aux seules figures du coyote et du corbeau.

Pour Lévy Makarius, le trickster est avant tout la figure du « violateur de tabou », à la fois fauteur de désordre et civilisateur.

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